NGF, drones Remote Carriers, cloud de combat : le SCAF vise la supériorité aérienne européenne. Technologies, budgets, dépendances et calendrier.
En résumé
Le SCAF n’est pas “le remplaçant du Rafale”. C’est une architecture complète pensée pour gagner un combat aérien qui devient collectif, saturé et ultra-connecté. Au cœur, un avion habité, le NGF, doit piloter et coordonner des drones, des capteurs et des effecteurs. Autour, des drones, les Remote Carriers, servent d’éclaireurs, de brouilleurs, de leurres ou de porteurs d’armement. L’ensemble s’appuie sur le cloud de combat, qui fusionne les données, priorise les cibles et distribue les ordres en temps quasi réel. Le pari est technologique et politique : bâtir une supériorité aérienne européenne sans dépendre excessivement d’acteurs extérieurs, tout en partageant les coûts et l’industrie entre Paris, Berlin et Madrid. La phase 1B, notifiée à 3,2 milliards d’euros, a lancé les démonstrateurs. Mais l’addition totale pourrait dépasser 100 milliards, et les frictions industrielles pèsent autant que la complexité technique.
Le SCAF, un programme qui dépasse l’idée d’un simple avion
Quand on parle de “sixième génération”, l’image qui vient est celle d’un chasseur plus furtif, plus puissant et plus intelligent. C’est réducteur. Le Système de combat aérien du futur est conçu comme un “système de systèmes” : une constellation d’aéronefs, de drones, de capteurs et de centres de commandement reliés par des réseaux et une informatique de mission commune.
L’idée de base est franche : un avion seul, même excellent, n’a plus la masse ni la résilience nécessaires face à un adversaire moderne. Les défenses sol-air à longue portée, les radars multi-bandes, la guerre électronique, les essaims de drones et la saturation de l’espace aérien imposent de répartir les rôles. Le SCAF veut donc mutualiser la détection, la décision et l’action entre plateformes. C’est le principe même du combat aérien collaboratif.
Cette approche permet aussi un objectif politique explicite : l’autonomie stratégique. Si l’Europe veut décider et agir sans permission, elle doit maîtriser les briques critiques : communications, chiffrement, architectures logicielles, capteurs, propulsion, armements, et chaînes industrielles.
Le pilier NGF, un chasseur habité pensé comme chef d’orchestre
Le NGF (New Generation Fighter) n’est pas “l’avion-star” du projet, mais il en reste la plateforme la plus exigeante. Il doit combiner la survivabilité, la portée opérationnelle, la charge utile et la capacité à commander des drones, tout en restant pilotable en situation dégradée.
Deux éléments changent la logique :
- Le NGF est pensé pour gérer un “package” complet : drones, brouilleurs, leurres, relais de communication, et éventuellement des effecteurs déportés.
- Son avantage ne vient pas seulement de ses performances aérodynamiques, mais de la capacité à exploiter l’intelligence artificielle embarquée pour trier l’information, proposer des options tactiques et réduire la charge cognitive du pilote.
Il faut être clair : l’IA ne remplace pas le pilote. Elle sert à accélérer le cycle décisionnel, à filtrer les faux signaux et à rendre l’avion opérable dans un environnement où les liaisons de données peuvent être brouillées, dégradées ou trompées.
Les Remote Carriers, des drones pour saturer, leurrer et frapper
Les Remote Carriers ne sont pas un gadget. Ils répondent à un problème concret : un adversaire disposant d’une défense intégrée moderne peut obliger un chasseur à rester à distance, ou à dépenser des missiles coûteux sur des menaces secondaires.
Ces drones accompagnateurs doivent couvrir plusieurs familles, du consommable au plus endurant. Le spectre visé est large :
- Drones “attritables” servant de leurres, de relais ou de capteurs avancés.
- Drones plus lourds capables d’emporter des charges utiles : guerre électronique, reconnaissance, ou armements.
- Effets d’essaim, avec coordination entre drones pour saturer un radar, ouvrir un couloir, ou forcer l’adversaire à révéler ses positions.
Le gain recherché est double. D’abord, multiplier les vecteurs et compliquer l’interception. Ensuite, préserver les plateformes habitées : on accepte plus facilement de perdre un drone qu’un avion et son pilote. C’est une logique de masse et de résilience, adaptée à la montée des menaces.
Le cloud de combat, la vraie colonne vertébrale du programme
Le sujet le plus structurant est le cloud de combat. C’est là que le SCAF se différencie d’un “nouvel avion” classique. Le cloud n’est pas “internet dans un cockpit”. C’est une architecture de commandement et de traitement de données distribuée, conçue pour :
- Fusionner des flux multi-capteurs (radars, IRST, guerre électronique, satellites, renseignement).
- Produire une situation tactique commune et cohérente malgré des données contradictoires.
- Prioriser des cibles et attribuer des tâches à la meilleure plateforme disponible.
- Maintenir une efficacité en environnement contesté : brouillage, cyberattaques, dénis de GPS, perte de nœuds réseau.
Ce point est politiquement sensible. Si le cloud dépend de briques logicielles, de composants ou de standards non maîtrisés, la promesse de souveraineté s’effondre. Le SCAF ne peut pas se permettre un “cloud” performant mais captif. C’est ici que la souveraineté numérique et la cybersécurité deviennent des exigences opérationnelles, pas des slogans.
La furtivité et la guerre électronique, un couple indissociable
On parle souvent de la furtivité comme d’un revêtement et d’une forme. En réalité, la survivabilité future est un mix. Elle combine signature radar réduite, signatures infrarouges maîtrisées, gestion des émissions, leurres actifs, brouillage et tactiques réseau-centrées.
Le SCAF vise donc une furtivité “systémique” : la plateforme habité, les drones et les liaisons doivent être cohérents. Un avion discret relié à des drones bavards et détectables perd un avantage. Inversement, des drones capables de brouiller, de leurrer et de frapper déportent le risque loin du NGF.
C’est aussi un domaine où l’Europe doit trancher des choix industriels : matériaux, calculateurs, antennes, méthodes de test, et chaînes de production. Ce sont des investissements lourds, et difficiles à partager sans conflits de propriété intellectuelle.
Les dépendances possibles, un angle mort si on ne le traite pas frontalement
Parler d’“autonomie stratégique” sans cartographier les dépendances est hypocrite. Le programme européen de combat aérien dépendra, comme tout système complexe, de marchés mondiaux : composants électroniques, semi-conducteurs, certaines matières premières, outils logiciels, chaînes de fabrication.
Les risques typiques sont connus :
- Dépendances critiques sur des composants soumis à des régimes de contrôle export.
- Dépendances sur des logiciels industriels indispensables (outillage de conception, vérification, simulation).
- Vulnérabilités de chaîne d’approvisionnement : délais, rareté, hausse de coûts, ou rupture politique.
Le SCAF tente de répondre à cela par des choix de conception et une gouvernance industrielle. Mais il faut être lucide : une souveraineté totale est hors de portée. L’objectif réaliste est de réduire les dépendances qui peuvent bloquer l’emploi opérationnel, la maintenance ou l’évolution du système.
Le financement du programme, un sujet moins technique qu’il n’y paraît
Le nerf de la guerre est le financement, et il conditionne tout. La phase de démonstration 1B a été notifiée pour 3,2 milliards d’euros et couvre environ trois ans et demi de travaux sur des démonstrateurs (avion, drones et cloud). C’est un ticket d’entrée, pas le coût final.
Le chiffre que les décideurs évitent souvent d’énoncer clairement est l’ordre de grandeur total. Plusieurs évaluations publiques et fuites convergent vers un programme dépassant 100 milliards d’euros sur des décennies, en incluant développement, industrialisation et mise en service. Cela place le SCAF dans la catégorie des programmes structurants, comparables aux grands cycles de dissuasion ou aux flottes de combat majeures.
Cette réalité budgétaire se heurte à une autre : la soutenabilité des trajectoires nationales. En France, la LPM 2024–2030 fixe un cadre global à 413 milliards d’euros. Mais l’exécution, les reports de charges et les aléas géopolitiques tendent les marges. Le SCAF devra donc justifier sa place face à d’autres urgences : munitions, défense sol-air, cyber, drones, espace, maintien en condition opérationnelle.
Les tensions industrielles, un problème de gouvernance autant que d’ego
Le point le plus fragile est bien identifié : les tensions industrielles entre Dassault Aviation et Airbus. Il ne s’agit pas seulement d’ego. C’est une collision de cultures industrielles et de responsabilités. Un avion de combat exige une chaîne de décision courte, une intégration forte et une responsabilité claire sur la performance finale. À l’inverse, un programme multinational pousse au partage “équitable” des tâches, parfois au détriment de l’efficacité.
La friction porte sur des sujets concrets : leadership sur le NGF, répartition du travail, accès aux données, propriété intellectuelle, méthodes de validation, et gouvernance du logiciel de combat. À plusieurs reprises, ces divergences ont ralenti la trajectoire. En 2025, des responsables allemands et français ont même évoqué la nécessité d’une décision politique au plus haut niveau pour éviter l’enlisement, certains scénarios allant jusqu’à imaginer un recentrage sur le cloud plutôt que sur l’avion.
Il faut dire les choses comme elles sont : si la gouvernance reste instable, la complexité technique va amplifier les retards, pas les absorber.

Le calendrier de développement, entre ambition 2040 et contraintes très concrètes
Le calendrier affiché vise une entrée en service autour de 2040, avec des démonstrateurs volants à la fin des années 2020. Sur le papier, c’est cohérent : la génération actuelle (Rafale, Eurofighter) peut être modernisée, mais pas indéfiniment. Les menaces, elles, accélèrent.
En pratique, le calendrier dépend de trois facteurs :
- La stabilité industrielle : une coopération qui change de règles à chaque crise ne tiendra pas vingt ans.
- La maturité des technologies : cloud de combat, IA embarquée, furtivité systémique, motorisation, capteurs.
- La discipline budgétaire : étaler les dépenses allonge les programmes et augmente souvent la facture finale.
Un risque existe : voir l’écart se creuser entre la promesse politique et la réalité opérationnelle, poussant certains pays à acheter “sur étagère” ou à prolonger massivement des flottes existantes. Ce serait un coup dur pour l’idée d’un chasseur de sixième génération européen réellement souverain.
Les retombées industrielles, un enjeu majeur pour la souveraineté européenne
Le SCAF n’est pas seulement une réponse militaire. C’est aussi un pari industriel. Il structure des filières : avionique, calculateurs, capteurs, motorisation, simulation, cybersécurité, matériaux, intégration système.
Le partage industriel au sein du SCAF est donc un champ de bataille, car il définit qui maîtrise les compétences clés en 2040 et au-delà. La question est simple : qui saura concevoir, produire, maintenir et faire évoluer un système de combat complet sans dépendre d’un tiers ?
Si le programme réussit, les retombées seront durables : emplois qualifiés, compétences exportables, et effet d’entraînement sur des secteurs civils (logiciels critiques, matériaux, IA embarquée). Si le programme échoue ou se fragmente, l’Europe risque de perdre une partie de son autonomie industrielle et de se retrouver durablement dépendante de solutions extra-européennes.
La supériorité aérienne européenne, une promesse qui se mérite
Le SCAF vend une promesse : la supériorité aérienne européenne dans un monde où l’espace aérien est contesté, brouillé et saturé. Cette promesse n’est pas automatique. Elle exige une cohérence rare entre stratégie, industrie, budget et doctrine.
Le plus grand malentendu serait de croire que l’innovation suffit. Ce qui fera la différence, c’est l’aptitude à produire en série, à maintenir la disponibilité, à sécuriser les chaînes logistiques, et à mettre à jour le logiciel plus vite que l’adversaire.
Le SCAF n’est donc pas qu’un programme d’armement. C’est un test de maturité pour l’Europe de la défense. Le jour où Paris, Berlin et Madrid accepteront une gouvernance robuste, des responsabilités nettes et des arbitrages assumés, le programme reprendra de la vitesse. Si ces choix restent impossibles, la technologie ne sauvera pas le projet. Et l’Europe découvrira, tard, que l’autonomie ne se décrète pas : elle se construit, ligne de code après ligne de code, et euro après euro.
Sources
Reuters, 17 novembre 2025, “Berlin and Paris discuss scrapping plan to jointly build fighter jet, FT says”
Reuters, 27 août 2025, “Decision on Franco-German fighter jet to be taken by year-end, says Merz”
Airbus, communiqué et dossier “Europe’s Future Combat Air System: on the way to the first flight”, 16 décembre 2022
Airbus / Dassault Aviation / Indra / Eumet, PDF “FCAS demonstrator Phase 1B contract”, 16 décembre 2022
Sénat, rapport “2040, l’odyssée du SCAF”, mise à jour 2023
IFRI, étude “The FCAS and MGCS Weapon Systems and Franco-German…”, 2023
Ministère des Armées, “LPM 2024-2030 : 413 milliards d’euros…”, 2023
Le Monde, 30 août 2025, “Sur la défense, les projets franco-allemands en plein doute”
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