En 2014, un Boeing 767 détourné atterrit à Genève sans interception suisse. Retour sur les moqueries et la mise en place d’une défense aérienne 24 h/24.
En résumé
Le 17 février 2014, le vol ET702 d’Ethiopian Airlines, assuré par un Boeing 767-300, est détourné vers Genève par son propre copilote. Alors que l’appareil approche de la Suisse, les forces aériennes italiennes et françaises mobilisent leurs chasseurs pour l’escorter. L’armée de l’air suisse, elle, ne décolle pas. La raison provoque un scandale international : ses avions de combat ne sont disponibles que pendant les heures de bureau.
L’affaire déclenche une vague de sarcasmes dans les médias et sur Internet. Elle révèle surtout une lacune dans la défense aérienne d’un pays pourtant équipé de chasseurs F/A-18 Hornet.
Douze ans plus tard, la situation a radicalement changé. Depuis le 31 décembre 2020, la Suisse maintient deux chasseurs armés prêts à décoller en quinze minutes, jour et nuit. Le dispositif a nécessité près de 100 postes supplémentaires et un investissement annuel de 30 millions de francs suisses.
Le copilote détourne un Boeing 767 vers Genève
Le 17 février 2014, le vol ET702 d’Ethiopian Airlines relie Addis-Abeba à Rome, puis Milan. À bord du Boeing 767-300, et non d’un Boeing 737 comme l’indiquent parfois les récits de l’affaire, se trouvent 202 personnes, dont 193 passagers.
Alors que l’avion survole le Soudan, le copilote profite du passage du commandant de bord aux toilettes pour verrouiller la porte du cockpit. Il règle le transpondeur sur 7500, code international d’un détournement. Il réclame l’asile politique en Suisse, affirmant craindre pour sa sécurité en Éthiopie.
Il tourne au-dessus de Genève pour négocier, tandis que le carburant s’épuise. L’appareil se pose finalement à 6 h 02, sans blessé. Le copilote descend par une fenêtre du cockpit à l’aide d’une corde et se rend à la police. En 2016, la justice suisse ordonne son placement en traitement psychiatrique surveillé après avoir retenu son irresponsabilité pénale au moment des faits.
Les chasseurs italiens et français prennent le relais
La défense aérienne italienne réagit dès l’arrivée de l’appareil dans sa zone de responsabilité. Deux Eurofighter Typhoon, désignés F-2000 par l’Aeronautica Militare, décollent de Gioia del Colle, dans le sud de l’Italie. Ils appartiennent au 36° Stormo et rejoignent le Boeing au large de la Sicile.
Cette Quick Reaction Alert (QRA) maintient avions armés et équipages prêts à décoller en quinze minutes. Les chasseurs identifient l’appareil, surveillent sa trajectoire et peuvent transmettre des instructions.
À l’approche de la France, des Mirage 2000 français prennent le relais. Deux appareils sont engagés successivement pour accompagner le vol vers Genève. Leurs missions relèvent de la police du ciel, et non d’une intervention destinée à attaquer l’avion civil. La coopération transfrontalière ne transfère pas aux pays voisins la décision de tirer au-dessus de la Suisse.
L’armée de l’air suisse n’est pas disponible avant 8 heures
En 2014, la Suisse possède des F/A-18 Hornet et des F-5 Tiger, mais ne maintient pas de patrouille de chasse permanente en alerte. L’intervention ordinaire n’est assurée que du lundi au vendredi, de 8 heures à midi, puis de 13 h 30 à 17 heures.
La surveillance du ciel, elle, ne s’interrompt pas. Le système radar FLORAKO fonctionne en continu depuis 2005, et le contrôle de la circulation aérienne est également assuré en permanence. Il manque des pilotes, des techniciens et des chasseurs prêts à décoller.
Les responsables invoquent alors les coûts, les effectifs et les contraintes de bruit. Le ministre de la Défense Ueli Maurer fait également valoir que la faible distance entre la frontière française et Genève aurait limité l’intérêt d’un décollage suisse dans ce cas précis. Mais une menace aérienne ne choisit pas son heure.

Les moqueries font le tour du monde
L’expression « armée de l’air aux heures de bureau » devient rapidement un sujet international. The Guardian ironise sur des chasseurs « armés et dangereux », mais seulement pendant les horaires de travail. Bloomberg suggère, dans un titre sarcastique, qu’un adversaire devrait attaquer avant 8 heures ou après 17 heures.
Les titres et plaisanteries circulent de la presse britannique aux médias américains, français, italiens et chinois. La pause de midi et l’absence de permanence le week-end alimentent particulièrement la satire. Un État riche, attaché à sa neutralité armée, dépend de ses voisins pour escorter un avion détourné à l’aube.
La satire simplifie pourtant le problème : les radars fonctionnent, mais aucune interception suisse n’est immédiatement possible.
La réforme de la police aérienne était déjà engagée
L’incident accélère la pression politique, mais ne crée pas le projet de toutes pièces. Dès 2009, le parlementaire Hans Hess avait demandé une disponibilité des chasseurs en dehors des horaires habituels. Le programme Police aérienne 24, ou PA24, est ensuite déployé progressivement.
En 2016, deux appareils sont prêts du lundi au vendredi, de 8 à 18 heures. En 2017, la couverture s’étend à tous les jours de l’année. Début 2019, elle fonctionne de 6 à 22 heures. Enfin, le 31 décembre 2020, la Suisse passe à une alerte continue, 24 heures sur 24 et 365 jours par an.
La transformation nécessite près de 100 postes supplémentaires. Son coût de fonctionnement additionnel est estimé à 30 millions de francs suisses par an. Il exige aussi une permanence des équipes techniques et du contrôle aérien.
Les F/A-18 assurent désormais une alerte permanente
Aujourd’hui, deux F/A-18C/D Hornet armés sont prêts à décoller sous quinze minutes depuis Payerne, avec des possibilités de repli à Emmen ou Meiringen. Ce délai concerne le décollage, non une interception garantie en quinze minutes.
Les missions dites « Hot Missions » répondent à un incident réel : perte de contact radio, violation de l’espace aérien ou menace potentielle. Les « Live Missions » consistent principalement à vérifier des aéronefs d’État étrangers et leurs autorisations diplomatiques. Selon les autorités, la Suisse effectue en moyenne une dizaine de premières et près de 200 secondes par an.
En mai 2025, l’armée a testé pendant deux semaines une capacité renforcée : deux patrouilles, soit quatre F/A-18 prêts à intervenir, au lieu de deux appareils. L’essai devait mesurer les moyens nécessaires à cette montée en puissance.
Le remplacement des Hornet pose un nouveau défi
La Suisse doit désormais garantir cette permanence avec une flotte vieillissante. En juin 2026, armasuisse a annoncé l’achèvement de la rénovation structurelle des 30 F/A-18C/D. Ce programme de 450 millions de francs porte leur potentiel à 6 000 heures de vol par appareil et vise leur maintien au début des années 2030.
Le successeur prévu est le F-35A de Lockheed Martin. Mais la hausse des coûts a conduit le Conseil fédéral, en mars 2026, à renoncer à l’objectif initial de 36 avions. Environ 30 appareils sont envisagés dans l’enveloppe disponible.
L’épisode de 2014 appartient désormais au passé sur le plan de l’alerte permanente. Il rappelle que la disponibilité d’une défense aérienne dépend autant des personnels, des infrastructures et du budget que des performances des chasseurs.