Pourquoi l’US Air Force achète encore des F-15 neufs

F-15EX

Pourquoi l’US Air Force achète encore des F-15EX avec ses F-35 : furtivité, retards, stocks, coûts et besoins du Pacifique.

En résumé

Le débat F-35 vs F-15EX n’est pas un duel entre le passé et l’avenir. Il révèle une contrainte plus brutale : l’US Air Force manque de chasseurs disponibles, doit remplacer ses vieux F-15C/D et F-15E, et ne peut pas dépendre uniquement du F-35A, encore freiné par les retards de modernisation Block 4 et Technology Refresh 3. Le F-35 reste l’avion furtif indispensable pour pénétrer les défenses modernes. Mais le F-15EX Eagle II offre autre chose : de la portée, de la charge utile, une intégration rapide dans les unités F-15 existantes et jusqu’à douze missiles AMRAAM. Dans le Pacifique, où les distances sont immenses, cette masse compte. L’US Air Force ne choisit donc pas entre furtivité et puissance d’emport. Elle achète les deux, parce que ses scénarios de guerre exigent les deux.

Le débat américain oppose deux besoins opérationnels très différents

L’US Air Force continue d’acheter des F-15EX alors que le F-35A est son chasseur furtif de référence. Cela peut sembler paradoxal. En réalité, c’est très logique.

Le F-35 Lightning II est conçu pour entrer dans un espace aérien fortement défendu. Il mise sur la furtivité, la fusion de capteurs et la guerre en réseau. Son rôle est de voir avant d’être vu, de pénétrer les défenses sol-air modernes et de fournir une image tactique très riche aux autres plateformes.

Le F-15EX Eagle II répond à une autre question : comment produire rapidement de la masse aérienne crédible, avec beaucoup d’armement, sans attendre que tous les problèmes du F-35 soient résolus ?

C’est là que le débat devient intéressant. L’US Air Force ne remplace pas le F-35 par le F-15EX. Elle compense les limites de cadence, de disponibilité et d’emport du F-35 avec un chasseur non furtif, mais lourdement armé.

Le F-35 reste irremplaçable dans les premières heures d’un conflit

Le F-35A Lightning II est l’outil américain des missions les plus dangereuses. Il doit traiter les défenses antiaériennes, localiser les radars, collecter du renseignement électronique et partager ses données avec d’autres appareils.

Sa valeur ne se mesure donc pas seulement à sa vitesse ou à sa charge utile. Le F-35 est un capteur volant furtif. Il peut opérer là où un avion non furtif doit rester à distance.

Ses chiffres donnent une idée de son compromis. Le F-35A emporte jusqu’à 8,16 tonnes de charge utile, atteint Mach 1,6 et dispose d’une autonomie supérieure à 2 200 kilomètres avec son carburant interne. Mais en configuration furtive, il doit conserver ses armes en soute, ce qui limite fortement le volume immédiatement disponible.

C’est le prix de la discrétion radar.

Dans une campagne contre un adversaire doté de systèmes S-400, HQ-9, radars longue portée et chasseurs modernes, ce prix reste justifié. Mais une fois les premières défenses affaiblies, l’US Air Force a besoin d’avions capables d’emporter beaucoup plus d’armes.

Le F-15EX apporte la masse que le F-35 ne peut pas fournir

Le Boeing F-15EX Eagle II est souvent présenté comme un vieux concept modernisé. C’est vrai, mais incomplet.

La cellule vient de la famille F-15, mais l’avion reçoit des commandes de vol électriques, un cockpit moderne, un radar AESA APG-82, une architecture ouverte et le système de guerre électronique EPAWSS. Surtout, il conserve l’avantage historique du F-15 : une énorme capacité d’emport.

Boeing annonce 13,3 tonnes de charge utile, soit 29 500 livres. L’appareil peut emporter jusqu’à douze missiles AMRAAM en configuration air-air. C’est considérable.

Le F-15EX devient ainsi un camion à missiles très rapide. Il peut rester à distance, recevoir des informations d’un F-35 ou d’un autre capteur, puis tirer en volume. Ce rôle est essentiel dans le Pacifique, où la Chine impose de grandes distances, beaucoup de cibles et des stocks de missiles importants.

F-15EX

Les retards du F-35 ont renforcé l’argument du F-15EX

Le F-35 n’est pas abandonné. Mais son rythme pose problème.

Le Government Accountability Office américain a signalé que la modernisation Block 4 du F-35 accuse plus de cinq ans de retard par rapport aux estimations initiales et plus de 6 milliards de dollars de surcoûts. La mise à niveau Technology Refresh 3, indispensable à Block 4, a également retardé les livraisons.

En 2024, Lockheed Martin a livré 110 F-35 au gouvernement américain. Tous étaient en retard, avec une moyenne de 238 jours. Ce chiffre est sévère. Il explique pourquoi l’US Air Force cherche une autre source de capacité disponible.

Le problème ne concerne pas seulement la production. Il concerne aussi le soutien. Le GAO estime que le taux de disponibilité mission du F-35 est tombé de 67 % à 44 % entre 2021 et 2025. Le taux de pleine capacité mission est passé de 38 % à 25 %. C’est trop faible pour une flotte censée devenir l’épine dorsale du combat aérien américain.

Le choix du F-15EX répond aussi à une crise de flotte

L’US Air Force a un autre problème : elle vieillit.

Les F-15C/D ont été prolongés bien au-delà de leur durée de vie idéale. Les F-15E Strike Eagle restent puissants, mais certains approchent eux aussi de limites structurelles et techniques. Acheter des F-15EX permet de remplacer ces appareils plus vite, avec moins de rupture logistique.

C’est un argument décisif. Les unités déjà équipées de F-15 disposent de personnels, de hangars, d’outillage et de procédures proches. Le passage vers le F-15EX peut se faire en quelques mois, et non en plusieurs années.

Dans une armée qui doit maintenir son niveau d’alerte, cette continuité vaut de l’argent. Elle vaut aussi du temps.

Les chiffres budgétaires montrent une stratégie de portefeuille

Le budget américain confirme ce raisonnement.

Pour l’exercice 2027, l’US Air Force prévoit 62 nouveaux chasseurs : 38 F-35A et 24 F-15EX. L’année précédente, elle achetait seulement 24 F-35 et 22 F-15EX. Plus spectaculaire encore, le plan d’achat du F-15EX a été porté de 129 à 267 appareils.

Ce n’est pas un détail. Cela signifie que le F-15EX n’est plus seulement un remplaçant ponctuel des vieux F-15C/D. Il devient une composante durable de la flotte.

Le message est clair : l’US Air Force veut des chasseurs furtifs pour ouvrir la porte, puis des plateformes lourdement armées pour exploiter la brèche.

Le F-15EX ne remplace pas la furtivité, il l’exploite

Le F-15EX n’est pas furtif. Il ne doit pas être envoyé seul contre les défenses les plus modernes au premier jour d’une guerre. Le dire autrement serait trompeur.

Son intérêt commence lorsque le combat devient collaboratif.

Un F-35 détecte, identifie et transmet. Un F-15EX tire davantage de missiles. Un avion de veille aérienne, un satellite ou un drone complète l’image. Le résultat n’est pas un duel entre deux chasseurs, mais une chaîne de combat distribuée.

C’est aussi pourquoi le débat sur les avions de chasse modernes ne peut plus se limiter à la fiche technique d’un seul appareil. La vraie question est celle de l’architecture de combat.

Le Pacifique impose des contraintes que l’Europe connaît moins

Le théâtre indo-pacifique pèse lourd dans cette décision.

Les distances entre bases, ravitailleurs, zones de patrouille et objectifs sont immenses. Les pistes utilisables peuvent être rares. Les missiles longue portée peuvent viser les grandes bases aériennes. Dans ce contexte, un avion capable d’aller loin, d’emporter beaucoup et de décoller depuis des infrastructures déjà adaptées devient précieux.

Le F-35 apporte la furtivité. Le F-15EX apporte la persistance et le volume d’armes.

L’US Air Force n’achète donc pas le F-15EX par nostalgie. Elle l’achète parce que la guerre moderne consomme vite des avions, des missiles et des heures de vol. Une flotte trop brillante mais trop petite ne suffit pas. Une flotte nombreuse mais aveugle ne suffit pas non plus.

Le choix américain consiste à accepter une vérité simple : la supériorité aérienne de demain ne viendra pas d’un appareil unique. Elle viendra d’un mélange de furtivité, de munitions disponibles, de maintenance réaliste et de production industrielle. Le F-35 ouvre le combat. Le F-15EX donne de la masse. Dans un conflit long, cette différence peut devenir décisive.

Sources

U.S. Government Accountability Office, « F-35 Joint Strike Fighter: Actions Needed to Address Late Deliveries and Improve Future Development », septembre 2025.

U.S. Government Accountability Office, « F-35 Sustainment: Actions Needed to Ensure Updated Strategy Improves Persistent Readiness Challenges », juin 2026.

Air & Space Forces Magazine, « Air Force Doubles Planned F-15EX Fleet to 267 Fighters », avril 2026.

Air & Space Forces Magazine, « F-35 Delays Drove Boost to Air Force’s F-15EX Buy », mai 2026.

Boeing, fiche technique et présentation industrielle du F-15EX Eagle II.

U.S. Air Force, données publiques sur le F-35A Lightning II.

Reuters, « Boeing awarded contract with ceiling value of $131.2 billion for F-15 program », août 2026.

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