Le F-35 n’est pas jugé essentiel au NORAD par son commandant. À Ottawa, le débat sur les 88 appareils relance une question simple : le Canada en a-t-il vraiment besoin ?
En résumé
Le débat sur le F-35 au Canada a brutalement changé de ton après une déclaration du général Gregory Guillot, commandant du NORAD et de l’USNORTHCOM. Lors d’une audition au Sénat américain le 19 mars 2026, il a affirmé que des chasseurs de 5e génération n’étaient pas nécessaires pour défendre les frontières nord-américaines, estimant qu’une flotte modernisée de 4e génération pouvait suffire à cette mission. Cette phrase a aussitôt pesé sur Ottawa, où le programme canadien prévoit toujours 88 F-35A. Le problème est simple : si la mission prioritaire est l’interception au-dessus du continent, l’argument de la furtivité perd une partie de sa force. Mais si l’on raisonne en termes d’interopérabilité avec les États-Unis, de guerre en réseau, d’Arctique contesté et d’engagements OTAN, le F-35 redevient beaucoup plus logique. La vérité est moins binaire que le débat politique. Pour le seul NORAD, le F-35 n’est pas indispensable. Pour l’ensemble des missions canadiennes sur vingt à trente ans, il reste un choix cohérent, mais cher, exigeant et politiquement fragile.
Le propos qui a relancé toute la controverse à Ottawa
La phrase qui a mis le feu au débat n’est pas sortie d’un éditorial ou d’un think tank. Elle vient du commandant même du NORAD. Devant la commission des forces armées du Sénat américain, le général Gregory Guillot a déclaré : « franchement, nous n’avons pas besoin de 5e génération pour défendre nos frontières ». Il a ajouté que ces capacités étaient mieux employées outre-mer, là où la furtivité, la pénétration et les armes air-sol comptent davantage. Il a même expliqué qu’une flotte de 4e génération modernisée, incluant des appareils du type F-15EX à certains emplacements, répondrait aux besoins du commandement. Cette déclaration date du 19 mars 2026. Si elle a véritablement secoué Ottawa autour du 2 avril 2026, le fond du propos est bien établi par le verbatim officiel de l’audition.
Ce point est capital, car il coupe en deux l’argumentaire canadien. Depuis des années, les défenseurs du F-35 soutiennent qu’il faut cet avion pour remplir les obligations du Canada à la fois dans le NORAD et dans l’OTAN. Guillot, lui, a clairement séparé les deux sujets. Pour la défense stricte du continent, son raisonnement est le suivant : le NORAD fait surtout de l’alerte, de l’identification, de l’interception, de la police du ciel et de la surveillance des approches aériennes. Ce type de mission exige de la disponibilité, de la réactivité, un bon rayon d’action, une capacité d’emport adaptée et des capteurs solides. En revanche, il n’exige pas toujours l’ensemble des avantages d’un appareil furtif de 5e génération. Dit autrement, il a déplacé le débat du terrain de la technologie vers celui de l’adéquation à la mission.
La mission du NORAD qui ne se confond pas avec celle de l’OTAN
Il faut bien distinguer les rôles. Le NORAD est un commandement binational chargé de la surveillance aérospatiale, de l’alerte et du contrôle aérospatial de l’Amérique du Nord. Dans ce cadre, une partie importante du travail consiste à détecter, suivre, identifier puis intercepter des aéronefs ou des menaces approchant le continent. Le témoignage de Guillot insiste d’ailleurs sur une approche multicouche où comptent aussi les radars transhorizon, l’alerte avancée aéroportée, les indicateurs de cibles mobiles et les architectures de détection et de défense dans plusieurs domaines. Le chasseur n’est donc pas tout. Il est un maillon d’un système plus vaste.
Dans cette logique, un appareil robuste de 4e génération modernisée peut rester très crédible. Pour décoller vite, monter en altitude, identifier une cible, escorter un bombardier, suivre un appareil inconnu ou tenir une permanence opérationnelle, la furtivité n’est pas toujours décisive. C’est précisément ce que Guillot a voulu dire. Il ne disait pas que le F-35 est mauvais. Il disait qu’il n’est pas essentiel à la mission continentale prise isolément. C’est une nuance, mais une nuance lourde. Elle fragilise un argument politique central au Canada : celui selon lequel le F-35 serait automatiquement requis par le NORAD.
Le programme canadien dont les coûts ont nettement dérivé
Le débat serait plus simple si le F-35 était bon marché. Ce n’est pas le cas. Le Canada a confirmé en janvier 2023 l’acquisition de 88 F-35A pour remplacer les CF-18, avec une estimation de départ de 19 milliards de dollars canadiens. L’objectif affiché était alors de recevoir les premiers appareils à partir de 2026 et d’achever la transition avant la fin de 2032, moment prévu pour le retrait complet des CF-18.
Mais le tableau s’est assombri. Le rapport de l’Auditeur général du Canada publié en juin 2025 a établi que l’estimation globale du projet avait grimpé à 27,7 milliards de dollars canadiens en 2024, soit presque 50 % de plus que l’estimation initiale. Le rapport pointe notamment l’effet des taux de change, la hausse des coûts d’infrastructure, des retards dans les installations, des pénuries de pilotes et des lacunes de gestion. Cela change la nature du débat. Quand un programme coûte presque 28 milliards de dollars canadiens avant même sa pleine montée en puissance, la question n’est plus seulement “quel avion est le meilleur ?”. Elle devient “quel avion correspond réellement au besoin canadien, à quel prix et avec quelles contraintes ?”
L’argument canadien en faveur du F-35 qui ne se limite pas à la furtivité
Il serait pourtant trompeur de réduire le dossier F-35 à une querelle autour de la furtivité. Le gouvernement canadien continue de défendre l’achat en expliquant qu’il doit garantir la sécurité du pays et remplir les obligations internationales du Canada. La documentation officielle souligne que la flotte de 88 appareils doit servir à la fois la souveraineté nationale, les missions du NORAD et les engagements envers l’OTAN. Elle insiste aussi sur le fait que le F-35 a été conçu et développé comme une plateforme de coalition, opérée avec les États-Unis et de nombreux alliés.
C’est ici que le camp pro-F-35 a un argument solide. Le Canada n’achète pas seulement un intercepteur pour patrouiller au-dessus du Grand Nord. Il achète un système destiné à durer plusieurs décennies, à agir dans un environnement interconnecté, à échanger des données avec les forces américaines, à participer à des opérations alliées et à éviter un décrochage technologique. Un document canadien plus ancien sur la durée de vie des CF-18 disait déjà que, à mesure que les États-Unis modernisent leurs propres flottes, les opérations futures du NORAD pourraient elles aussi exiger des considérations d’interopérabilité comparables à celles des opérations de coalition. Ce point est fondamental. Même si la furtivité pure n’est pas indispensable à chaque mission du NORAD, l’environnement technique du NORAD, lui, devient de plus en plus exigeant.
L’utilité réelle du F-35 pour le Canada, mission par mission
Pour répondre franchement à la question “le F-35 est-il bien utile ?”, il faut découper par mission.
Pour la police du ciel et l’interception classique, la réponse est nuancée. Un avion moins coûteux, moins complexe et potentiellement plus rustique pourrait suffire dans bien des cas. C’est exactement la logique du commandant du NORAD. Si l’on se limitait à des décollages d’alerte, à l’escorte d’avions intrusifs, à la surveillance d’approches aériennes et à la protection du territoire continental dans un cadre relativement permissif, le F-35 n’est pas l’outil le plus évident. Il est technologiquement supérieur, mais pas forcément le plus efficient.
Pour la guerre en réseau, la connaissance de la situation et la coopération avec les États-Unis, la réponse change. Le F-35 n’apporte pas seulement une faible signature radar. Il apporte surtout une fusion de capteurs, une architecture de mission moderne, une capacité d’échange de données de haut niveau et une insertion native dans un écosystème allié très large. Dans l’Arctique de demain, face à des menaces plus complexes, des missiles de croisière plus difficiles à détecter, des approches multi-domaines et un besoin croissant de partager des pistes et des données, cet avantage compte davantage qu’une simple fiche de performances. Le commandement américain lui-même, dans son témoignage écrit, insiste sur la nécessité de capteurs avancés, de systèmes intégrés et d’une défense multicouche contre des menaces russes et chinoises de plus en plus performantes.
Pour les engagements OTAN et les opérations extérieures, l’utilité du F-35 devient plus nette encore. C’est même le cœur implicite du propos de Guillot : il dit que ces capacités sont “mieux utilisées outre-mer”. Cela revient à reconnaître leur valeur, mais dans un autre cadre. Or le Canada n’est pas un pays qui se limite volontairement à la seule défense de son espace aérien. Il reste un allié de coalition. Si Ottawa veut conserver une aviation capable d’opérer aux côtés des Américains, des Britanniques, des Italiens, des Néerlandais, des Norvégiens ou des Danois dans des environnements contestés, le F-35 est un choix cohérent.

L’option d’une flotte mixte qui séduit politiquement mais complique tout
La remarque de Guillot relance mécaniquement l’idée d’une flotte mixte. Ce scénario serait simple sur le papier : acheter un nombre plus limité de F-35 pour les missions de haute intensité et compléter avec un appareil plus classique, moins coûteux, pour les missions territoriales et d’alerte. Politiquement, l’idée a de quoi séduire. Elle permettrait de réduire une partie des coûts, de calmer la controverse et de répondre à la critique selon laquelle Ottawa achète un outil trop sophistiqué pour une mission continentale essentiellement défensive. Des débats publics récents au Canada ont effectivement tourné autour de cette hypothèse.
Mais militairement et logistiquement, cette solution a un prix. Deux flottes, c’est deux chaînes de maintenance, deux cursus de formation, deux stocks de pièces, deux cultures techniques, deux systèmes de soutien et des arbitrages permanents sur la répartition des missions. Pour une aviation qui doit déjà gérer le vieillissement des CF-18, le déficit de pilotes et la montée en puissance d’une nouvelle infrastructure, ajouter une seconde plateforme peut devenir un facteur de désordre plutôt qu’une économie nette. Une flotte mixte n’est pas absurde. Mais elle n’est pas une formule magique. Elle échange un problème de coût contre un problème de complexité.
Le verdict qu’il faut assumer sans détour
Alors, le F-35 au Canada est-il utile ? Oui, mais pas pour la raison que ses défenseurs mettent le plus en avant. Pour le seul NORAD, pris au sens strict de la défense territoriale nord-américaine, l’avion n’est pas indispensable. Le commandant du NORAD l’a dit clairement, et son raisonnement tient. Pour cette mission seule, un bon chasseur de 4e génération modernisée pourrait probablement faire le travail à moindre coût.
Mais si le Canada veut une aviation de combat crédible sur la durée, branchée sur les réseaux alliés, capable d’agir avec l’OTAN, compatible avec l’évolution des forces américaines et adaptée à un environnement technique qui se durcit, alors le F-35 garde une logique réelle. Le vrai problème n’est donc pas son inutilité. Le vrai problème est son adéquation au modèle stratégique canadien. Si Ottawa veut un outil purement continental, le F-35 est probablement surdimensionné. Si Ottawa veut rester un allié de premier rang dans des opérations complexes, il devient beaucoup plus défendable. Le débat canadien est là. Pas entre bon et mauvais avion, mais entre deux visions du rôle militaire du pays.
Sources
Commission des forces armées du Sénat des États-Unis, audition du 19 mars 2026 sur la posture de l’USNORTHCOM et de l’USSOUTHCOM, transcription officielle
Gouvernement du Canada, Future Fighter Capability Project
Gouvernement du Canada, Announcement regarding the F-35 acquisition, 9 janvier 2023
Auditeur général du Canada, Report 2—Delivering Canada’s Future Fighter Jet Capability, 10 juin 2025
Gouvernement du Canada, Supplementary Estimates, 4 décembre 2025
Gouvernement du Canada, briefing materials pour le Standing Committee on National Defence, 23 octobre 2025
Gouvernement du Canada, note archivée sur la durée de vie des CF-18 et les enjeux d’interopérabilité
USNORTHCOM / NORAD, posture statement de mars 2026
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