Deux Saab GlobalEye remplacent les E-3F Sentry : un choix capacitaire et industriel, et un test grandeur nature pour la Kill-web française.
En résumé
Le ministère des Armées a officialisé l’achat de deux avions de veille et de commandement Saab GlobalEye, via la DGA, pour remplacer les AWACS E-3F Sentry de l’Armée de l’Air et de l’Espace. Le contrat atteint 12,3 milliards de couronnes (environ 1,1 milliard d’euros) et prévoit une option de deux appareils supplémentaires. Les livraisons sont annoncées sur la fenêtre livraisons 2029-2032, alors que la flotte E-3F, entrée en service au début des années 1990, doit être retirée d’ici 2035. Au-delà du remplacement d’une plateforme vieillissante et coûteuse à soutenir, l’enjeu est la transformation du réseau de combat collaboratif français : faire entrer un capteur multi-domaine moderne dans la boucle décisionnelle, partager des pistes fiables, et accélérer la chaîne “détecter–décider–agir” au sein de la Kill-web. C’est une décision structurante, mais exigeante.
La décision de remplacer un outil critique devenu fragile
Les AWACS ne sont pas un “plus”. Ce sont des multiplicateurs de force. Ils fabriquent l’image aérienne, orchestrent la police du ciel, fluidifient l’emploi des chasseurs, et donnent de la profondeur au commandement. Quand cette brique se fissure, tout le reste perd en cohérence.
La France aligne quatre E-3F Sentry. Sur le papier, c’est une flotte suffisante pour couvrir l’entraînement, la posture permanente de sûreté et des déploiements. Dans les faits, une flotte de quatre appareils vieillissants est vulnérable à trois réalités très concrètes : l’usure structurelle, l’obsolescence avionique et la disponibilité industrielle des pièces. Un avion de cette génération n’est pas “fatigué” de façon abstraite : il impose des immobilisations longues, des contrôles plus lourds et des coûts de maintenance qui montent en flèche quand la base industrielle s’amenuise.
Le choix de remplacer ces avions n’est donc pas seulement un achat. C’est une mesure de continuité opérationnelle. Attendre aurait eu un prix : des trous capacitaires et une dépendance accrue aux moyens alliés, au moment même où la France revendique davantage d’autonomie de décision et d’action.
Le choix d’un GlobalEye et ce que la plateforme apporte vraiment
Le GlobalEye n’est pas un AWACS “classique” au sens des années 1980. Il est pensé comme une plateforme de surveillance multi-capteurs, avec une logique de fusion et de partage immédiat des données. Il est basé sur un jet d’affaires Bombardier Global 6000/6500, plus économe et plus discret qu’un gros porteur dérivé d’un avion de ligne.
Les capteurs et la logique multi-domaine
Le cœur du système, c’est le radar Erieye ER, un AESA monté sur le dessus du fuselage. Les ordres de grandeur publiés par le constructeur et repris par plusieurs sources tournent autour de 550 km de portée (soit environ 600 km selon les configurations et les cibles). Cette portée n’est pas une baguette magique : elle dépend de l’altitude, de la signature de la cible, du fouillis, de la météo, et des règles d’émission. Mais elle donne une idée du saut générationnel sur la capacité de détection et de suivi.
La promesse est ailleurs : le GlobalEye vise à détecter et identifier des objets dans les airs, en mer et sur terre, puis à fournir cette information “prête à l’emploi” au commandement. Dans un contexte où les menaces sont plus variées (drones, missiles de croisière, raids mixtes, saturation), la valeur d’un système AEW&C se mesure à sa capacité à trier vite, corréler juste, et diffuser au bon niveau.
L’endurance et le rythme opérationnel
Un autre ordre de grandeur souvent cité est une endurance d’environ 11 heures. C’est crucial, parce qu’un avion de commandement sert d’abord à tenir la durée. La question n’est pas “voit-il loin ?”, mais “voit-il longtemps, avec quel équipage, quel tempo, et quelle fatigue ?”.
Dans la pratique, cette endurance facilite les patrouilles prolongées et réduit la pression sur la flotte, à condition d’avoir une organisation équipages et un soutien technique calibrés. Deux avions seulement, en première tranche, imposent toutefois une gestion fine : formation, maintien des compétences, disponibilité, et réserve pour les imprévus.
Le calendrier 2029 et la zone de risque entre deux flottes
Le contrat annonce une fenêtre de livraison entre 2029 et 2032. C’est cohérent avec un programme de conversion, d’intégration, de formation et de qualification. Mais c’est aussi un calendrier qui oblige à tenir les E-3F jusqu’au bout, sans baisse de régime.
Or, la France a déjà acté un soutien dans la durée pour les E-3F afin d’aller jusqu’à leur retrait prévu. Cela dit clairement une chose : l’intervalle 2026-2030 sera un passage étroit. Il faudra simultanément maintenir une flotte ancienne, préparer une flotte nouvelle, et éviter que la transition ne dégrade la disponibilité opérationnelle.
C’est ici que l’option de deux appareils supplémentaires pèse politiquement. Avec deux GlobalEye, la France remplace une capacité, mais pas l’équivalent “structurel” de quatre E-3F en termes de résilience et de cadence, surtout si les engagements extérieurs se multiplient. Si l’objectif final est bien de couvrir l’ensemble des missions assumées aujourd’hui par la flotte AWACS, l’option devra être tranchée tôt, avant que la question ne se transforme en arbitrage subi.
La transformation de la Kill-web comme vrai chantier, pas comme slogan
L’achat d’un avion de commandement ne vaut que par sa capacité à alimenter et accélérer le combat collaboratif. La France parle de Kill-web, ce qui renvoie à une architecture : capteurs distribués, réseaux robustes, fusion, et boucles de décision plus rapides.
Dire les choses franchement : intégrer un capteur majeur comme GlobalEye dans la Kill-web est plus difficile que d’acheter l’avion. Le risque principal n’est pas l’avion, c’est l’intégration.
Les exigences de connectivité et de partage de pistes
Le GlobalEye doit pouvoir partager une situation tactique, injecter des pistes, recevoir des données d’autres capteurs, et redistribuer vers les effecteurs. Cela passe par des liaisons de données, des passerelles, des standards, de la cybersécurité, et des règles d’emploi qui évitent la cacophonie.
Dans la vraie vie, “partager en temps réel” se heurte à des contraintes de bande passante, de latence, de priorisation, de chiffrement, et d’interopérabilité. Chaque partenaire, chaque armée, chaque système a ses habitudes et ses limites. Le bénéfice existe, mais il se mérite.
Le commandement et la doctrine d’emploi
Un avion AEW&C moderne n’est pas seulement un radar volant. C’est un poste de commandement aéroporté. Cela implique une doctrine claire : qui décide, qui autorise l’engagement, quelle délégation, quelles règles de coordination avec les chasseurs, la défense sol-air, les moyens navals, et les centres au sol.
Si la Kill-web vise à raccourcir la chaîne “détection–engagement”, il faudra accepter un changement culturel : plus de confiance dans la fusion multi-capteurs, plus d’automatisation des tâches répétitives, et une discipline stricte sur la qualité des données. Sans cela, la vitesse se paye en erreurs.

Les implications industrielles et politiques d’un choix suédois
Le contrat est estimé à environ 1,1 milliard d’euros. Il comprend aussi des éléments au sol, de la formation et de l’assistance. C’est un point important : l’AEW&C n’est pas un achat “cellule + radar”, c’est un écosystème.
Le choix d’un système non américain est également un signal. Il renforce un axe européen (France–Suède) sur une capacité critique, tout en conservant l’interopérabilité OTAN. Cela peut être lu comme une recherche d’autonomie capacitaire, sans rupture d’alliance.
Il y a aussi un sujet sensible, souvent implicite : la base aérienne “système de systèmes”. Quand un capteur devient central, la question de la souveraineté des données, des mises à jour logicielles, de la sécurité des chaînes logistiques et de la maîtrise des évolutions devient stratégique. Le GlobalEye est un système moderne, donc intensif en logiciel. Cela impose, dès le départ, des exigences contractuelles sur le maintien en condition et la maîtrise des évolutions.
Les effets opérationnels attendus face aux menaces actuelles
Le contexte de 2025-2026 n’est pas celui de la fin de la guerre froide. Les forces aériennes font face à des menaces plus nombreuses, moins prévisibles, et parfois moins coûteuses côté adversaire (drones, munitions rôdeuses, missiles de croisière). Dans ce paysage, un AEW&C doit exceller dans trois tâches.
D’abord, la détection précoce : repérer ce qui vole bas, petit, et parfois en essaim. Ensuite, la gestion de la saturation : hiérarchiser et distribuer la réponse, plutôt que de “tout voir” sans savoir quoi faire. Enfin, la coordination multi-milieux : faire le lien entre les bulles sol-air, les patrouilles de chasse, et les capteurs navals.
Le GlobalEye est conçu pour cette logique. Mais l’efficacité finale dépendra de la façon dont la France l’insère dans son architecture de combat : Rafale, défense sol-air, commandement, moyens spatiaux, et renseignement électromagnétique. Un capteur puissant, isolé, reste un capteur. Un capteur connecté devient une capacité.
La question qui reste ouverte : deux avions, est-ce suffisant ?
La commande de deux appareils est un démarrage. Elle sécurise la transition et matérialise un choix. Mais elle ne règle pas tout.
Si l’ambition est de remplacer, à terme, les quatre E-3F, alors la décision sur l’option devra suivre rapidement. Sinon, la France risque une équation difficile : un système plus moderne, mais une masse critique trop faible pour absorber les indisponibilités, les pics d’activité et les engagements extérieurs.
Le pari est clair : moderniser vite, intégrer bien, et transformer réellement le combat collaboratif. Si la Kill-web reste un mot, l’avion sera sous-exploité. Si la Kill-web devient une architecture maîtrisée, le GlobalEye peut devenir l’un des pivots les plus utiles de la puissance aérienne française à l’horizon 2030.
Sources
- Reuters, “Saab wins order from France for two GlobalEye surveillance planes”, 30 décembre 2025.
- Saab, “Saab reçoit une commande de GlobalEye de la part de la France”, 30 décembre 2025.
- Le Monde (avec AFP), “La France commande deux avions de surveillance GlobalEye…”, 30 décembre 2025.
- Air & Cosmos, “Alerte avancée : la France commande deux GlobalEye”, 30 décembre 2025.
- Ministère des Armées, Salle de presse (référence du communiqué sur la commande GlobalEye), 31 décembre 2025.
- Le Journal de l’Aviation, “MCO : Les E-3F… resteront chez AFI KLM E&M jusqu’à leur remplacement”, 1 décembre 2025.
- AeroBuzz, “La France passe commande de deux Saab GlobalEye”, 31 décembre 2025.
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