Pourquoi les armées européennes remplacent leurs chasseurs par des F-35 américains : budgets, avantages militaires, dépendance technologique et conséquences.
En résumé
L’Europe accélère le renouvellement de ses flottes de combat au profit du Lockheed Martin F-35 Lightning II. La République tchèque, la Roumanie, le Danemark et la Suisse ont engagé des programmes majeurs pour acquérir cet avion furtif américain. Ces décisions traduisent une transformation profonde des stratégies de défense aérienne, sous l’effet de la guerre en Ukraine et du renforcement des capacités militaires russes.
La République tchèque a notamment choisi 24 F-35A pour un programme d’acquisition approchant 150 milliards de couronnes, tandis que la Roumanie investit environ 6,5 milliards de dollars dans 32 appareils. Ces contrats promettent des capacités inédites en matière de furtivité, de renseignement et d’interopérabilité avec l’OTAN.
Mais cette modernisation présente des contreparties importantes : coûts d’exploitation élevés, dépendance industrielle américaine et réduction des marges de souveraineté technologique. Face aux progrès des chasseurs russes Sukhoi et chinois Chengdu, les Européens doivent désormais arbitrer entre efficacité militaire immédiate et indépendance stratégique.
Le choix de la République tchèque marque une rupture stratégique
La décision de Prague illustre le repositionnement des forces aériennes européennes. En janvier 2024, le gouvernement tchèque a officialisé l’acquisition de 24 F-35A Lightning II, destinés à remplacer progressivement ses Saab JAS 39 Gripen C/D.
Le montant du programme approche 150 milliards de couronnes tchèques, soit environ 6 milliards d’euros à l’évaluation initiale. Cette enveloppe couvre les avions, les équipements, les infrastructures et la préparation opérationnelle.
Les premiers appareils doivent rejoindre la République tchèque en 2031. La flotte complète est attendue d’ici 2035, lorsque les F-35 doivent atteindre leur pleine capacité opérationnelle.
Ce choix dépasse le simple remplacement d’avions vieillissants. Les Gripen restent performants pour la police du ciel et l’interception. Prague recherche cependant un appareil capable de pénétrer des espaces aériens défendus par des systèmes sol-air modernes.
La furtivité du F-35 réduit sa détectabilité radar, sans le rendre invisible. Son radar à balayage électronique actif AN/APG-81, ses capteurs infrarouges et ses systèmes de guerre électronique lui permettent de détecter, identifier et partager des informations tactiques.
Cette combinaison distingue le F-35 Lightning II des chasseurs conventionnels de quatrième génération.
Le gouvernement tchèque assume ainsi un changement de doctrine : privilégier la survivabilité dans un environnement contesté plutôt que le seul nombre d’appareils disponibles.
Le Danemark et la Roumanie accélèrent leur modernisation militaire
Le Danemark suit une trajectoire comparable. Après une première commande de 27 F-35A pour remplacer ses F-16, Copenhague a décidé, en octobre 2025, d’acquérir 16 appareils supplémentaires.
La flotte prévue atteindra donc 43 chasseurs furtifs. L’enveloppe annoncée pour cette extension représente 29 milliards de couronnes danoises, environ 3,9 milliards d’euros. Elle comprend également des équipements, des pièces de rechange et des moyens de formation.
Cette montée en puissance répond notamment aux besoins de surveillance de la Baltique et de l’Atlantique Nord. Le Danemark a retiré ses F-16 du service opérationnel en janvier 2026.
La Roumanie poursuit un objectif différent, directement lié à sa proximité avec l’Ukraine et la mer Noire.
Bucarest a signé en novembre 2024 un accord portant sur 32 F-35A, dans le cadre d’un programme estimé à 6,5 milliards de dollars. Cette acquisition comprend la formation, les simulateurs, les munitions et le soutien logistique initial.
Les premières livraisons sont programmées pour 2030-2031, avec un achèvement prévu en 2035. Les F-16 acquis d’occasion assurent la transition.
Le F-35 doit permettre à la Roumanie de mieux contribuer aux opérations aériennes intégrées de l’OTAN, notamment face aux défenses antiaériennes et aux moyens de guerre électronique russes.
La furtivité américaine offre un avantage opérationnel, mais à quel prix ?
Le principal intérêt du F-35 réside dans la fusion des données tactiques.
L’avion combine les informations de son radar, de ses détecteurs infrarouges, de ses capteurs de guerre électronique et des réseaux alliés. Le pilote dispose ainsi d’une représentation consolidée de son environnement.
Cette capacité facilite l’identification des menaces et la coordination avec d’autres avions, navires ou systèmes terrestres.
Le F-35 peut également transporter des missiles et des bombes dans des soutes internes, préservant sa faible signature radar. L’emport d’armements externes augmente sa capacité offensive, mais dégrade sa furtivité.
Ces avantages techniques ont toutefois un coût.
En juin 2026, la Cour des comptes danoise, Rigsrevisionen, a révélé que le ministère de la Défense avait sous-estimé d’environ 14 milliards de couronnes danoises les dépenses d’acquisition et d’exploitation des 27 premiers F-35, en prix de 2017.
Aux États-Unis, le Government Accountability Office a constaté que la disponibilité opérationnelle de la flotte américaine était passée de 67 % en 2021 à 44 % en 2025. La proportion d’appareils capables d’effectuer l’ensemble de leurs missions n’atteignait que 25 %.
Ces chiffres américains ne décrivent pas directement la disponibilité des flottes européennes. Ils démontrent néanmoins les difficultés persistantes du programme en matière de maintenance, d’approvisionnement et de soutien technique.

La Suisse révèle les limites budgétaires du réarmement furtif
Le cas suisse constitue un avertissement.
Initialement engagé dans l’acquisition de 36 F-35A, le Conseil fédéral a annoncé, le 6 mars 2026, renoncer à ce nombre pour des raisons financières.
Berne entend acquérir le maximum d’appareils compatible avec son enveloppe autorisée, tout en sollicitant un crédit supplémentaire de 394 millions de francs suisses pour absorber les surcoûts.
La décision montre qu’un contrat de chasseurs furtifs ne se limite jamais au prix des cellules.
Il faut également financer les infrastructures sécurisées, les équipements de maintenance, la formation du personnel, les mises à jour logicielles et les armements.
La dépendance envers les chaînes logistiques américaines constitue une autre contrainte. L’accès aux évolutions techniques, au soutien industriel et à certaines données reste encadré par le programme F-35.
Cela ne signifie pas que Washington peut désactiver arbitrairement les avions européens. En revanche, l’autonomie de soutien et de modernisation demeure limitée.
La Russie et la Chine suivent des stratégies industrielles différentes
Face à la généralisation du F-35 en Europe, Moscou privilégie notamment la modernisation des Sukhoi Su-30SM2, Su-34 et Su-35S, parallèlement au développement du Su-57.
Le Su-35S appartient à la génération 4++, avec un radar puissant, une grande autonomie et des capacités de manœuvre élevées. Il ne possède toutefois pas la furtivité structurelle d’un chasseur de cinquième génération.
La Chine a adopté une trajectoire différente. Après avoir acquis 24 Su-35 russes, Pékin a développé ses propres chasseurs, notamment les Chengdu J-20 et Shenyang J-16.
Le développement des avions de chasse modernes souligne désormais une distinction fondamentale : l’Europe achète largement une technologie américaine éprouvée, tandis que la Chine cherche à maîtriser l’ensemble de sa chaîne industrielle.
Le Su-57 russe et le J-20 chinois ne présentent cependant ni le même niveau de maturité industrielle ni les mêmes volumes de production. Leur regroupement sous l’étiquette des chasseurs furtifs masque des réalités opérationnelles différentes.
L’Europe doit arbitrer entre puissance militaire et souveraineté
Le succès commercial du F-35 renforce l’interopérabilité des forces aériennes de l’OTAN. Il accentue simultanément la concurrence pour les constructeurs européens Dassault Aviation, Saab et le consortium Eurofighter.
Le Dassault Rafale, le Gripen E et l’Eurofighter Typhoon conservent des atouts : maîtrise nationale ou européenne de certaines évolutions, diversification des armements et autonomie industrielle variable selon les programmes.
Ils n’offrent cependant pas la même combinaison de furtivité et de capteurs intégrés que le F-35.
Le Portugal, qui étudie toujours plusieurs solutions pour remplacer ses F-16, illustre cette hésitation. Au 8 octobre 2026, aucun choix définitif n’est officiellement arrêté.
La question centrale dépasse donc le duel entre chasseurs américains et européens. Elle concerne la capacité des États à disposer, pendant plusieurs décennies, d’une aviation de combat suffisamment nombreuse, disponible et modernisable.
Un appareil furtif indisponible ne contribue pas à la défense aérienne. À l’inverse, une flotte parfaitement autonome, mais incapable de survivre face aux défenses adverses, présente des limites tout aussi sérieuses.
La véritable souveraineté aérienne reposera sur la capacité à concilier supériorité technologique, disponibilité opérationnelle et maîtrise des coûts, bien davantage que sur la seule nationalité du constructeur.