L’Algérie fait voler le Su-57E : un saut stratégique au Maghreb

SU-57 Felon Algérie

Images à l’appui, un Su-57E survole l’Algérie. Ce que vaut l’export russe, combien cela coûte, et ce que cela change face au Maroc et pour Tunis.

En résumé

Le 8 février 2026, une vidéo apparue en ligne montre un chasseur de forme et de configuration compatibles avec le Su-57E en vol au-dessus d’un paysage désertique, escorté par des Sukhoi peints aux couleurs algériennes. Pris isolément, un extrait vidéo ne suffit pas à “prouver” une mise en service. Mais replacé dans le contexte des annonces russes sur une première livraison à l’export, des déclarations de médias d’État algériens sur l’achat et la formation de pilotes, et de la montée en gamme parallèle avec des Su-35, l’hypothèse la plus cohérente est que l’Algérie a commencé des vols de familiarisation sur son territoire. Le vrai sujet n’est pas l’effet d’annonce. Il est dans les détails : une version export est rarement identique à la version nationale, surtout pour les capteurs, les liaisons de données et l’autoprotection. Et l’intégration opérationnelle est longue : hangars, soutien moteur, munitions, doctrine, entraînement. Avec un budget militaire estimé à 21,8 milliards de dollars en 2024, Alger peut absorber ce programme. Le Maroc et la Tunisie, eux, doivent répondre autrement : modernisation F-16 côté marocain, posture plus défensive côté tunisien.

La séquence vidéo qui a mis fin au doute, sans tout régler

Le 8 février 2026, des images diffusées sur les réseaux sociaux montrent un appareil ressemblant fortement au Su-57, en vol au-dessus d’un terrain typique du sud algérien, accompagné de chasseurs de type Sukhoi avec marquages algériens. La lecture la plus directe est simple : l’appareil est déjà en Algérie, au moins à titre d’essais.

Il faut toutefois être rigoureux. Une vidéo courte ne dit pas qui possède l’avion, ni quel est son statut exact : démonstration russe, vol de transfert, ou début d’appropriation par la Armée de l’air algérienne. Mais ce scepticisme a ses limites. D’abord parce que Moscou a déjà communiqué sur une première livraison à un client étranger, sans le nommer. Ensuite parce que la presse algérienne a déjà présenté le pays comme premier client export, avec formation en Russie. Enfin parce que l’escorte par des appareils aux couleurs algériennes n’a de sens que si l’événement s’inscrit dans un calendrier de réception et de montée en puissance.

La conclusion la plus prudente est donc la suivante : il existe désormais un faisceau d’indices crédibles indiquant le début d’une exploitation du Su-57E en Algérie, au moins en phase de test et de conversion équipage.

Le Su-57E vu d’Algérie, pas vu de Russie

Le Su-57 est souvent présenté comme le “rival” du F-35. C’est vendeur, mais trompeur. Le Su-57 est un appareil de cinquième génération au sens large : furtivité travaillée, soutes internes, fusion de capteurs, et efforts sur la signature infrarouge. Mais ses choix de conception et son calendrier industriel en font un avion à mi-chemin entre une logique “furtive” et une logique “chasseur lourd très manœuvrant”.

Pour un pays acheteur, la question centrale est la différence entre la version export et une version russe “plein standard”. Sur le papier, une version export peut conserver l’aérodynamique et une grande partie de la performance, tout en étant bridée sur trois briques.

La propulsion et la promesse non tenue du moteur de nouvelle génération

La Russie vise depuis des années le moteur Izdeliye 30 pour améliorer la poussée, la consommation et la signature, et pour se rapprocher d’un vrai régime de croisière supersonique durable. Tant que ce moteur n’est pas généralisé, de nombreux Su-57 reposent sur une motorisation plus proche des générations précédentes, typiquement associée à la famille AL-41F1 selon les configurations évoquées publiquement. Pour un client export, l’hypothèse la plus probable est une première tranche livrée avec la motorisation disponible et éprouvée, parce que c’est ce qui permet de livrer vite et de soutenir en service.

Traduction concrète : l’Algérie peut obtenir un avion très performant, mais pas forcément “au sommet” de la feuille de route russe.

Les capteurs et la fusion, là où l’export est le plus souvent amputé

La furtivité n’est pas seulement la forme. C’est une chaîne complète : capteurs discrets, liaisons de données, calculateurs, guerre électronique, et munitions adaptées. Sur le Su-57, la pièce la plus citée est le radar AESA N036 “Byelka” et ses antennes distribuées. En export, les différences les plus fréquentes concernent les bibliothèques de menaces, certains modes, les cryptographies, et les protocoles de liaison. C’est rarement annoncé noir sur blanc, mais c’est la règle du marché : on vend la plateforme, on contrôle l’accès aux fonctions les plus sensibles.

La conséquence opérationnelle est nette : l’Algérie peut gagner en portée de détection et en capacité multi-cible, tout en ayant une autonomie moindre sur l’évolution logicielle et sur l’accès aux “dernières briques” de fusion.

L’armement air-air, l’écart entre compatibilité et disponibilité

Le Su-57 a été montré avec plusieurs familles de missiles, et l’intérêt du standard moderne est de pouvoir engager à longue distance avec des munitions à guidage actif et datalink. L’arme emblématique citée dans les analyses récentes est le missile R-77M, associé à l’idée d’une meilleure portée et d’une meilleure résistance aux contre-mesures.

Mais le point dur, encore une fois, est la disponibilité réelle pour un client export : ce qui existe en démonstration n’est pas forcément livré en quantité, ni rapidement, ni avec les mêmes paramètres. L’Algérie peut donc entrer dans une logique progressive : d’abord intégrer l’avion, ensuite qualifier les armes, puis seulement atteindre la pleine valeur opérationnelle.

Le coût réel, entre budget national et facture industrielle

L’Algérie n’achète pas seulement un avion. Elle achète une capacité : formation, infrastructures, pièces, outillage, munitions, simulateurs, et soutien sur dix à vingt ans. Les montants exacts ne sont pas publics. Les chiffres qui circulent dans la presse spécialisée évoquent une enveloppe autour de 2 milliards de dollars pour une commande pouvant aller jusqu’à 14 appareils. Ce type d’ordre de grandeur est plausible : il correspond à un chasseur lourd moderne, plus le “pack” de soutien initial, sans forcément inclure toutes les munitions.

Ce qui est, en revanche, parfaitement documenté, c’est la capacité financière relative d’Alger. Selon SIPRI, les dépenses militaires algériennes ont atteint 21,8 milliards de dollars en 2024, en hausse de 12 % sur un an, et représentent une part très élevée des dépenses publiques. Dans le même document, le Maroc est donné à 5,5 milliards de dollars en 2024. Cet écart structure la dynamique régionale : l’Algérie a l’espace budgétaire pour mener plusieurs programmes lourds en parallèle, là où Rabat doit arbitrer plus durement.

Autre point souvent oublié : un avion furtif coûte aussi en disponibilité. Plus la maintenance de surface, les contrôles de revêtement et les diagnostics capteurs sont exigeants, plus le taux de disponibilité dépend de la chaîne logistique. C’est là que l’Algérie prend un risque : la dépendance au soutien russe, en période de contraintes industrielles, peut peser plus lourd que le prix facial.

L’intégration dans la force algérienne, un chantier long et discret

L’Algérie exploite déjà une flotte importante de Sukhoi et de MiG. Cela facilite l’arrivée d’un nouvel appareil russe, mais ne la rend pas triviale.

L’intérêt de livrer en parallèle des Su-35 est clair : c’est un avion très capable, immédiatement opérationnel, et il sert de pont. Il peut absorber des missions pendant que le Su-57E monte en puissance, et il partage des logiques de soutien et de formation proches de la famille Sukhoi. Le message envoyé est double : Alger améliore rapidement son volume de chasse moderne, et elle prépare une “pointe” qualitative avec le Su-57E.

Côté organisation, la séquence la plus crédible ressemble à ceci : formation initiale en Russie, création d’un noyau de pilotes instructeurs, adaptation des bases (hangars, moyens de contrôle, protection au sol), puis montée en régime par paliers. Les premiers mois servent à sécuriser les procédures et à construire la maintenance. La phase suivante consiste à relier l’avion au reste de la défense aérienne : radars au sol, chaîne C2, et entraînement interarmes.

Enfin, il y a la dimension la plus politique : les pressions extérieures. Les avertissements liés à CAATSA ne sont pas théoriques. Ils visent précisément à dissuader les achats d’équipements russes, en frappant les financements, les banques et parfois certains transferts de technologies occidentales. Pour Alger, cela peut renforcer un réflexe : tout acheter dans la même “famille” de fournisseurs pour limiter l’exposition. Mais cela enferme aussi.

SU-57 Felon Algérie

Le rapport de forces face au Maroc, le vrai test se joue ailleurs que dans la furtivité

Dans un duel aérien, le Su-57E ne “gagne” pas par magie. Il gagne s’il est intégré dans un système : détection, planification, guerre électronique, ravitaillement, disponibilité, et entraînement.

Le Maroc, de son côté, mise sur une logique différente : une force plus interopérable avec l’écosystème américain et un saut qualitatif via la modernisation. Les notifications américaines de 2019 décrivent une trajectoire claire : achat de 25 F-16 avancés et modernisation d’une flotte existante vers le standard Viper, souvent résumé par l’étiquette F-16V, pour un ensemble évalué autour de 4,8 milliards de dollars. Ce n’est pas un appareil furtif, mais c’est un standard mature, très soutenu, avec un accès large à l’armement occidental et à des chaînes de maintenance éprouvées.

Dit crûment : l’Algérie cherche une supériorité de pointe et une dissuasion régionale, le Maroc cherche une supériorité de réseau et de soutien. À court terme, la disponibilité et l’entraînement pèseront autant que la fiche technique. À moyen terme, l’avantage va à celui qui tient la cadence de maintenance, de pièces et de munitions.

La place de la Tunisie, spectatrice armée plutôt qu’adversaire direct

La Tunisie n’est pas dans la même course. Sa priorité reste la surveillance, la sécurité intérieure et la maîtrise des frontières, plus que la compétition de chasse lourde. Son inventaire de chasse est limité, souvent autour d’une flotte de F-5 vieillissants selon les bases de données ouvertes, avec une modernisation davantage orientée avionique que rupture capacitaire.

Cela compte pourtant dans l’équation régionale. Une Algérie dotée de Su-57E renforce sa posture de puissance aérienne dominante au Maghreb. Mais ce gain est surtout tourné vers la dissuasion et la profondeur stratégique. La Tunisie, elle, regardera surtout les effets indirects : pression diplomatique, coopération sécuritaire, et équilibre des relations avec les États-Unis et l’Europe.

La vraie question, celle que les vidéos ne montrent jamais

Le Su-57E en Algérie, si cela se confirme pleinement, est un événement. Mais son importance dépend d’un critère banal : combien d’avions volent réellement, chaque semaine, avec quels missiles, et quel niveau de formation équipage.

C’est là que l’éditorial devient simple : l’Algérie achète une image de modernité, mais elle achète surtout une dépendance industrielle. Si Moscou livre, soutient et fait évoluer, Alger obtient un outil de dissuasion crédible et une capacité de pénétration rare dans la région. Si le soutien est irrégulier, si les pièces manquent, si les mises à jour sont lentes, l’avion devient un “totem” coûteux, impressionnant au défilé, mais moins décisif en crise.

L’équilibre au Maghreb ne bascule donc pas en un vol filmé. Il bascule si l’Algérie transforme cet appareil en système opérationnel, durable, et soutenu. Le reste, ce sont des images.

Avion-Chasse.fr est un site d’information indépendant.

A propos de admin 2323 Articles
Avion-Chasse.fr est un site d'information indépendant dont l'équipe éditoriale est composée de journalistes aéronautiques et de pilotes professionnels.