Le problème du non partage de technologie des britanniques sur le chasseur GCAP

avion de chasse GCAP

L’Italie accuse Londres de bloquer le partage de technologies sur le chasseur de 6e génération GCAP, menaçant coopération industrielle, budgets de défense et compétitivité export.

En résumé

Le ministre italien de la Défense Guido Crosetto accuse le Royaume‑Uni de refuser de partager des technologies clés au sein du programme trinational GCAP, mené avec l’Italie et le Japon pour livrer un chasseur de 6e génération à l’horizon 2035. Il qualifie cette rétention d’informations de « folie » et de « grand cadeau aux Russes et aux Chinois », estimant qu’un programme de cette ampleur n’a de sens que si les partenaires ont un accès réel aux briques technologiques qu’ils cofinancent. Dans le même temps, la facture italienne de conception et développement est passée de 6 à 18,6 milliards d’euros en cinq ans, faisant du GCAP le programme militaire le plus coûteux de l’histoire récente de Rome, devant le F‑35. Cette tension sur le transfert de technologies intervient alors que les trois industriels principaux – BAE Systems, Leonardo et Mitsubishi Heavy Industries – ont créé la co‑entreprise Edgewing pour porter la conception de l’avion et que les motoristes Rolls‑Royce, Avio Aero et IHI ont déjà engagé des travaux communs. Au‑delà de la querelle politique, l’enjeu est stratégique : un partage trop restrictif pourrait affaiblir la cohésion de l’alliance, renchérir les coûts, compliquer la maintenance souveraine et réduire l’attrait export du futur chasseur GCAP face aux concurrents américains ou éventuels rivaux européens.

Le rappel du programme GCAP et de ses ambitions

Le Global Combat Air Programme (GCAP) vise à développer un chasseur de 6e génération destiné à remplacer les Eurofighter Typhoon britanniques et italiens ainsi que les Mitsubishi F‑2 japonais à partir de 2035. Le projet est officiellement lancé en 2022, dans le prolongement du concept britannique Tempest, mais structuré d’emblée comme un partenariat « d’égal à égal » entre Londres, Rome et Tokyo.

Sur le plan industriel, l’architecture du programme s’appuie sur trois piliers nationaux : BAE Systems pour le Royaume‑Uni, Leonardo pour l’Italie et Mitsubishi Heavy Industries pour le Japon. En 2024, ces trois acteurs forment la co‑entreprise Edgewing, chargée de la conception complète, de la production et du soutien du futur appareil sur tout son cycle de vie. En parallèle, un consortium moteurs réunit Rolls‑Royce, Avio Aero et IHI afin de développer un propulseur de nouvelle génération, avec des travaux déjà engagés sur des chambres de combustion avancées.

L’objectif politique affiché est double : assurer la souveraineté aérienne des trois pays partenaires sur le très long terme et créer une plateforme suffisamment modulaire pour conquérir des marchés export dans un « environnement compétitif global ». Dans cette optique, les gouvernements martèlent que l’« exportabilité » est au cœur du programme, les clients potentiels demandant de plus en plus à être partenaires plutôt que simples acheteurs.

La charge de Crosetto contre le « secret britannique »

Les déclarations de Guido Crosetto s’inscrivent dans un bras de fer qui dure depuis au moins 2025. Dès avril de cette année‑là, le ministre italien dénonce les « barrières d’égoïsme » du Royaume‑Uni et l’accuse de ne pas partager pleinement certaines technologies avec l’Italie et le Japon. Il souligne alors qu’à ses yeux, l’Italie a « totalement » levé ces barrières, le Japon « presque totalement », tandis que Londres resterait réticent à ouvrir des savoir‑faire jugés sensibles.

En janvier 2026, interrogé à Rome, Crosetto martèle que rien n’a changé, affirmant que les Britanniques « ne veulent pas » partager et qualifiant cette attitude de « folie » à un moment où la cohésion entre alliés est stratégique. Il va plus loin en affirmant qu’un tel comportement constitue un « énorme cadeau aux Russes et aux Chinois », en laissant entendre que l’absence d’intégration technologique entre partenaires occidentaux fragilise l’ensemble de l’écosystème de défense.

Pour tenter de prendre l’ascendant moral, le ministre affirme avoir donné instruction à Leonardo de partager ses propres technologies au sein du GCAP, invitant implicitement Londres et Tokyo à en faire de même. De son côté, le ministère britannique de la Défense défend le programme comme un « excellent exemple » de coopération internationale de pointe, tout en restant discret sur la nature précise des technologies concernées par les tensions.

Le cœur du problème : le transfert de technologies entre alliés

Au centre de cette confrontation se trouve l’éternel sujet du transfert de technologies dans les programmes d’armement multinationaux. Concrètement, cela recouvre l’accès aux codes sources des systèmes de combat, aux algorithmes de fusion de données, aux architectures de capteurs, aux couches logicielles de l’« avion système » et aux procédés industriels nécessaires à la maintenance lourde.

Pour les partenaires non leaders – ici l’Italie et, dans une certaine mesure, le Japon – l’enjeu est de ne pas dépendre entièrement de Londres pour moderniser, réparer ou adapter leur flotte, notamment en cas de crise ou de divergences politiques. Sans accès suffisant aux briques critiques, un pays peut payer sa part du programme tout en restant prisonnier de l’industriel et de l’administration de l’État chef de file.

Pour le Royaume‑Uni, qui a porté le concept Tempest et dispose d’atouts majeurs dans les domaines radar, guerre électronique, logiciels de mission et moteurs, la tentation est forte de protéger certains « joyaux de la couronne ». Partager des technologies considérées comme stratégiques implique des risques en matière de contrôle des exportations, de prolifération ou de fuites potentielles vers d’autres puissances, notamment si de nouveaux partenaires comme l’Arabie saoudite rejoignent l’aventure.

Cette tension entre souveraineté technologique, contrôle de la prolifération et exigence de réciprocité est au cœur de la querelle. Crosetto en fait une question de principe : selon lui, on ne peut pas demander à un pays de financer un programme de plusieurs dizaines de milliards d’euros sans lui ouvrir pleinement les coulisses techniques de l’appareil qu’il recevra.

La pression budgétaire italienne et le débat interne

Les critiques italiennes s’expliquent aussi par la dynamique budgétaire. Entre 2021 et 2026, la prévision de dépenses de Rome pour la conception et le développement du GCAP a été multipliée par plus de trois, passant de 6 à 18,6 milliards d’euros. Cette hausse fait du GCAP le programme le plus coûteux de l’histoire récente des forces armées italiennes, devant les 18 milliards d’euros consacrés à l’acquisition de 90 F‑35.

Ce dérapage estimé alimente la contestation politique, notamment du Mouvement 5 étoiles, qui dénonce un projet « hors de prix » dans un pays confronté à d’autres priorités sociales et économiques. Dans ce contexte, l’argument de Crosetto – « si nous payons, nous devons recevoir la technologie » – devient aussi un outil de justification vis‑à‑vis de l’opinion publique italienne.

Le ministre joue une carte de transparence et de retour industriel : le pari italien est que les investissements dans GCAP soutiendront l’emploi qualifié, les compétences nationales en électronique, en aérodynamique et en systèmes de mission, et ouvriront des marchés export pour Leonardo et ses sous‑traitants. Sans transfert de technologies à la hauteur de l’effort financier, l’équation politique devient difficile à défendre à Rome.

avion de chasse GCAP

L’impact sur l’architecture industrielle et les chaînes de valeur

Le différend sur le partage de technologies pourrait avoir des conséquences profondes sur l’architecture industrielle du GCAP. Les partenaires ont jusqu’ici affiché la volonté de se démarquer du modèle plus rigide du programme FCAS, miné par des querelles de partage de tâches entre Dassault et Airbus. GCAP se voulait au contraire un laboratoire de coopération intégrée, avec des équipes mixtes et un partage équilibré des responsabilités.

Dans les faits, chaque pays tient à préserver des capacités critiques sur son territoire, notamment des lignes d’assemblage final et des centres de maintenance lourde, qui garantissent l’autonomie opérationnelle et un retour industriel visible. Il est déjà envisagé que chaque nation dispose de sa propre ligne d’assemblage, à l’image du site de Cameri pour le F‑35 en Italie, devenu un pôle majeur de maintenance pour d’autres utilisateurs européens.

Or, si Londres verrouille certaines briques – par exemple des modules de guerre électronique ou de fusion de données – les sites italiens et japonais pourraient se retrouver cantonnés à un assemblage « de surface », sans maîtrise complète des couches critiques. Cela affaiblirait la chaîne de valeur locale, limiterait les retombées technologiques et compliquerait la création de champions régionaux capables d’exporter des sous‑systèmes dérivés.

À l’inverse, un partage plus généreux permettrait à Leonardo, Avio Aero ou aux industriels japonais de développer des variantes, des modernisations et des produits dérivés, renforçant l’écosystème GCAP et la capacité collective à faire évoluer l’avion sur plusieurs décennies.

Les conséquences sur le marché mondial des chasseurs

Le futur chasseur GCAP s’inscrira sur un marché extrêmement concurrentiel dominé aujourd’hui par le F‑35 américain et, à terme, par d’autres projets de 6e génération comme le NGAD américain ou une éventuelle solution européenne issue du FCAS. Dans ce contexte, le transfert de technologies et la capacité à offrir un partenariat industriel réel sont devenus des arguments commerciaux décisifs.

Les retours d’expérience du programme F‑35 montrent que les partenaires de « rang 2 » – comme l’Italie ou les Pays‑Bas – ont obtenu des retombées industrielles significatives et un accès partiel aux technologies, mais restent dépendants des décisions américaines pour les évolutions majeures. GCAP affiche au contraire l’ambition de proposer une formule où des États non américains peuvent façonner l’avion, ses capteurs et son cloud de combat, avec une plus grande marge de manœuvre sur les exportations.

Si les différends actuels ne sont pas réglés, l’image du programme pourrait se dégrader auprès de clients potentiels, notamment au Moyen‑Orient ou en Asie, qui recherchent à la fois un système performant et un partenariat de développement ou d’assemblage local. L’Arabie saoudite, qui manifeste un intérêt pour rejoindre GCAP depuis 2023, observe de près la manière dont Londres gère l’équilibre entre protection de sa base technologique et ouverture aux partenaires.

Le risque est que la rigidité britannique en matière de secret pousse certains États à privilégier soit le F‑35, malgré ses contraintes, soit des solutions alternatives – y compris en dehors du camp occidental – qui acceptent davantage de transferts, notamment dans le domaine des drones de combat ou des systèmes de commandement.

L’effet sur le calendrier, les coûts et la crédibilité stratégique

Pour l’instant, les autorités insistent sur le fait que le programme GCAP reste orienté vers une mise en service autour de 2035, même si des interrogations japonaises ont émergé sur la capacité à tenir ce calendrier. Des retards éventuels ne seraient pas uniquement liés aux disputes sur le transfert de technologies, mais ces dernières peuvent compliquer la montée en puissance des équipes mixtes et les décisions d’architecture système.

Les frictions peuvent se traduire par des doublons d’efforts, chaque pays cherchant à développer ses propres modules pour éviter d’être prisonnier de l’autre, ce qui renchérit les coûts et complique l’intégration. À terme, cela pourrait remettre en cause la promesse initiale de GCAP : mutualiser les investissements pour contenir la facture globale d’un système de combat extrêmement complexe et connecté.

Sur le plan stratégique, la polémique donne aussi du grain à moudre à ceux qui, en Europe, plaident pour des programmes plus strictement nationaux ou bilatéraux, estimant que les grands projets à trois ou quatre pays sont condamnés à l’impasse politique. Le contraste avec les difficultés du FCAS – où la question du partage de la charge de travail entre Dassault et Airbus menace l’avenir même du programme – est permanent dans les analyses de la place européenne de défense.

Si GCAP devait à son tour se gripper, l’Europe verrait se fragiliser deux de ses plateformes de 6e génération, au moment même où les États‑Unis et d’autres acteurs avancent leurs propres solutions, avec des budgets de recherche et développement sans commune mesure.

Une coopération mise à l’épreuve plutôt qu’enter­rée

Rien n’indique à ce stade que les tensions autour du « secret britannique » soient de nature à faire dérailler immédiatement le GCAP, mais elles en révèlent les lignes de fracture profondes. Les rencontres récentes entre Giorgia Meloni et la Première ministre japonaise Takaichi Sanae ont d’ailleurs salué les progrès du programme, signe que Tokyo cherche à temporiser et à maintenir le cap.

La suite dépendra de la capacité des trois capitales à inventer des mécanismes de gouvernance et de protection des technologies qui rassurent Londres sans marginaliser Rome et Tokyo. Il s’agit probablement de définir des cercles de confidentialité différenciés, des droits d’accès conditionnels et des garanties sur les retombées industrielles, plutôt que d’opposer ouverture totale et secret absolu.

Le débat lancé par Crosetto, abrupt mais assumé, met au défi l’Europe et ses alliés asiatiques de prouver qu’ils peuvent bâtir un chasseur de 6e génération sans reproduire les blocages et rivalités du passé. Si GCAP parvient à transformer cette crise en clarification, le programme pourrait en sortir renforcé, avec un équilibre plus clair entre souveraineté nationale, partage de risques et coopération technologique.

Sources

Defense News, « ‘Madness’: Italy’s Crosetto slams British secrecy on GCAP fighter jet », 30 janvier 2026.
EurAsian Times, « British 6th-Gen GCAP Fighter Jet Faces Italian Fury! », 31 janvier 2026.
Zona Militar, « Italy accuses the United Kingdom of not sharing key technologies for GCAP », 20 avril 2025.
FW‑MAG, « GCAP: some industrial details emerge for production and work sharing », 8 janvier 2025.
Defcros News, « Italy’s Crosetto Criticizes British Secrecy Regarding GCAP », 29 janvier 2026.
FlightGlobal, « How partners will stay in formation as GCAP workshare discussions advance ».
South China Morning Post, « ‘Selfish’ UK rebuked for not fully sharing fighter jet project tech with Italy, Japan », 15 avril 2025.

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