Vision technique de Mosaic Warfare, tactiques de dilution et de décentralisation, et impacts sur les défenses ennemies modernes.
En résumé
L’ère de la guerre furtive évolue. La doctrine Mosaic Warfare propose de substituer la furtivité strictement matérielle — basée sur la réduction des signatures — par une furtivité distribuée et dynamique, où des forces multiples et variées saturent, désorientent et diluent les défenses adverses. Le principe est simple : démultiplier des plateformes (hommes, drones, senseurs, leurres) pour que l’ennemi ne puisse ni détecter ni engager toutes les menaces efficacement. Cela se traduit par des concepts comme la dilution (trop de cibles à suivre), la décentralisation (absence de centre de décision unique), l’emploi de guerre électronique et cyber, l’usage de leurres tactiques et l’autonomie des agents interconnectés. Face à cela, les systèmes de défense doivent évoluer vers des capteurs distribués, la fusion multi-sources et un engagement multi-couches. La supériorité ne dépendra plus seulement de plateformes coûteuses, mais de la résilience du command and control (C2) dans un environnement brouillé et saturé d’informations.
La transformation de la furtivité : de plate-forme à système
La furtivité classique se concentre sur la réduction des signatures radar, infrarouges ou acoustiques d’une plate-forme, comme un avion ou un missile. Cette approche a dominé la stratégie des dernières décennies. Mais contre les systèmes de défense modernes — réseaux de radars, défense aérienne intégrée, capteurs électroniques — cette furtivité “plate-forme” est de plus en plus contestée.
Mosaic Warfare fait évoluer cette logique vers une furtivité systémique : des réseaux de plateformes, hétérogènes, autonomes et interdépendantes, qui jouent collectivement pour brouiller, saturer et perturber la perception adverse. Le concept n’est pas de rendre chaque élément invisible, mais de rendre le tableau global ingérable pour l’adversaire.
Ce changement de paradigme répond à une réalité technologique : les radars modernes, capteurs électromagnétiques, et systèmes de défense intégrés sont capables de détecter de petites signatures et de corréler des données depuis plusieurs domaines. Une stratégie purement individuelle de furtivité devient insuffisante.
Le principe de dilution : saturer les défenses adverses
Un des mécanismes centraux de Mosaic Warfare est la dilution : inonder le système de défense adverse d’un grand volume de plateformes, d’effets et de données, de manière à ce qu’il lui soit impossible d’identifier, suivre et engager toutes les menaces simultanément.
Cette saturation ne concerne pas uniquement une quantité de cibles, mais aussi la diversité des signatures et des profils tactiques. Par exemple, un nuage de drones de reconnaissance peut être accompagné de petits leurres, de munitions autonomes, de vecteurs électroniques et de dispositifs de brouillage. L’adversaire doit alors déployer des ressources pour chaque type de menace, dispersant ses moyens.
Techniquement, lorsqu’un système de défense doit allouer des missiles surface-air, des capacités de brouillage, des radars et des canons contre plusieurs cibles, il se trouve rapidement surchargé. Même des systèmes avancés peuvent être saturés lorsqu’ils sont confrontés à des patterns complexes et des signatures multiples.
La décentralisation : une armée sans centre unique
Dans Mosaic Warfare, les unités ne sont pas structurées autour d’un centre de contrôle unique ou d’une plate-forme majeure. Au contraire, elles opèrent de manière décentralisée, chaque agent pouvant prendre des décisions locales tout en restant connecté à l’ensemble du réseau.
Un tel système est intrinsèquement résilient à l’attaque : si un noeud ou secteur est détruit ou compromis, le reste du réseau peut continuer à fonctionner presque sans interruption. Cette décentralisation réduit les points de rupture présents dans une structure hiérarchique traditionnelle.
La décentralisation s’appuie fortement sur l’intelligence artificielle et les communications inter-agents. Des drones, des unités terrestres, des sous-marins autonomes ou des satellites partagent des données en temps réel et adaptent leurs actions en fonction des conditions et des objectifs globaux.
Guerre électronique et cyber : brouillage en temps réel
Un autre pilier de Mosaic Warfare est l’intégration profonde de la guerre électronique (EW) et des opérations cybernétiques dans les opérations de combat. Plutôt que d’employer ces capacités comme un outil auxiliaire, elles deviennent un élément central pour perturber les capteurs adverses, tromper les réseaux et masquer les intentions réelles.
La guerre électronique peut agir à plusieurs niveaux :
- Jamming (brouillage des signaux radar et systèmes de communication) ;
- Spoofing (simulation de fausses cibles ou pistes) ;
- Sabotage des réseaux de données adverses, privant les défenses d’une image cohérente du champ de bataille.
Dans une approche Mosaic, ces techniques sont coordonnées avec des actions physiques, rendant difficile pour l’adversaire de distinguer entre un leurre et une menace réelle. Par exemple, un drone émettant de fausses émissions radar peut attirer l’attention alors qu’une autre unité poursuit sa mission sensible.
Leurres et deception tactique : manipuler la perception
La déception est une dimension fondamentale de Mosaic Warfare. Grâce à la multiplicité des plateformes et à leur diversité fonctionnelle, il est possible de lancer des leurres tactiques conçus pour imiter des unités critiques ou des signatures importantes.
Des unités spécialement conçues pour confondre l’adversaire peuvent détourner l’attention de plateformes réelles. Leur rôle n’est pas d’attaquer directement, mais d’être captées et engagées par les défenses, épuisant ainsi les munitions ou les ressources ennemies.
Ce genre de tactique est particulièrement efficace lorsque combiné à un brouillage électronique sophistiqué, car l’adversaire doit décider rapidement si une cible est réelle ou feinte. Cette pression temporelle et cognitive peut entraîner des erreurs coûteuses.

Autonomie des agents et systèmes intelligents
La force de Mosaic Warfare réside aussi dans l’autonomie des agents déployés. Ces derniers n’attendent pas toujours des ordres directs du commandement central ; ils peuvent analyser, décider et agir selon des règles programmées et des retours sensoriels immédiats.
Cette autonomie repose sur deux grands axes techniques : l’intelligence artificielle et les données multi-sources, permettant un traitement en temps réel des informations du champ de bataille. Chaque agent devient non seulement un élément effecteur, mais aussi un capteur opérationnel qui enrichit la connaissance collective.
Ce modèle réduit le besoin d’émissions de coordination continues — traditionnellement source de détection et de brouillage — et diminue le délai de réaction. Autrement dit, l’adversaire ne peut plus simplement cibler une fréquence ou un canal de coordination pour perturber l’ensemble du dispositif.
Le défi pour les défenses adverses : capteurs distribués et fusion
Face à cette approche, les systèmes de défense ne peuvent plus se contenter de radars fixes ou de canons anti-air traditionnels. Ils doivent évoluer vers des réseaux de capteurs distribués, capables d’agréger les données de multiples sources — radar, optique, acoustique, électronique — et de produire une image intégrée du champ de bataille.
Cette fusion de données est essentielle pour trier, prioriser et engager efficacement les menaces dans un environnement saturé. Elle nécessite des capacités de traitement avancées et des algorithmes capables de gérer l’incertitude, les leurres, les signaux perturbés et les attaques cyber.
Pour répondre aux attaques Mosaic, les défenseurs développent aussi des systèmes multi-couches d’engagement :
- Capteurs lointains et moyens pour la détection précoce ;
- Systèmes mobiles de réaction rapide ;
- Moyens anti-essaim et directed energy weapons pour neutraliser des volumes importants d’émetteurs.
Vers une résilience du commandement et du contrôle
Au cœur de cette évolution, le Command and Control (C2) doit lui aussi se réinventer. Un C2 fiable dans un contexte Mosaic ne repose plus sur une hiérarchie centralisée, mais sur une architecture robuste, résiliente au brouillage, capable de fonctionner malgré des pertes ou perturbations.
Cela implique des interfaces de communication sécurisées, des protocoles de décision décentralisés et des mécanismes de redondance intelligents. Autrement dit, la force qui saura piloter un réseau varié de plateformes et d’effets aura un avantage stratégique majeur.
Une nouvelle ère de compétition stratégique
Mosaic Warfare n’est pas une doctrine isolée, mais la convergence de tendances technologiques : intelligence artificielle, drones autonomes, guerre électronique et réseaux de données « kill webs ». Elle reflète une transition d’une guerre dominée par des plateformes coûteuses et signatures faibles vers une guerre d’effets, de réseau et de capacité cognitive.
Pour les défenseurs adverses, la riposte exige non seulement des systèmes physiques, mais aussi des capacités de calcul, d’intégration et d’analyse d’informations à grande échelle. Dans ce jeu, la rapidité de décision et la résilience face à l’incertitude deviennent des facteurs aussi importants que la puissance de feu elle-même.
Sources
The Future of Stealth Military Doctrine — NDU Press
DARPA : Mosaic Warfare — DARPA official article
What is Mosaic Warfare? — BAE Systems definition
Swarming (military) — Wikipédia
RapidDestroyer system against swarms — RapidDestroyer article
Analysis of Mosaic Warfare implementation challenges — RAND report
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