L’Allemagne tranche pour le F-35 : l’Europe perd-elle le SCAF ?

F-35 vs SCAF

Entre urgence opérationnelle, partage nucléaire et rivalités industrielles, Berlin sécurise le F-35 et fragilise le SCAF européen.

En résumé

L’Allemagne a choisi d’acheter des avions américains pour une raison simple : elle veut une capacité crédible vite, sans débat interminable sur le partage industriel. Le F-35A répond à un besoin immédiat, surtout pour le remplacement du Tornado dans le partage nucléaire au sein de l’Alliance. En parallèle, le SCAF/FCAS reste un programme long, politiquement fragile et industriellement conflictuel. Berlin subit des influences fortes : contrainte OTAN, pression du calendrier, dépendance aux États-Unis pour l’armement, mais aussi volonté d’être le leader budgétaire européen. Ce choix pèse sur les finances allemandes (achats, infrastructures, soutien), tout en envoyant un signal ambigu à l’industrie européenne. Le risque est clair : plus l’Europe achète américain, plus elle s’habitue à ne plus concevoir seule ses systèmes critiques, et plus l’apprentissage industriel se déplace hors du continent.

Le contexte d’un choix qui n’est pas un “ou bien, ou bien”

L’erreur serait de croire que Berlin hésite entre deux avions comparables. L’Allemagne ne met pas “le F-35 contre le SCAF” dans une compétition classique. Elle empile plutôt des réponses à des horizons différents.

Le F-35 sert une logique court et moyen terme : remplacer des flottes vieillissantes, obtenir une furtivité déjà disponible, sécuriser une intégration avec l’écosystème américain, et surtout garantir la mission nucléaire OTAN sans prise de risque.

Le SCAF, lui, vise une architecture complète de combat aérien autour d’un nouvel avion, de drones accompagnateurs et d’un réseau de données. C’est un projet de souveraineté et d’industrie. Mais il est conçu pour l’horizon 2040, et il souffre de blocages politiques récurrents.

En clair : le F-35 est une solution “prête à livrer”. Le SCAF est une promesse technologique, encore fragile sur sa gouvernance.

L’urgence opérationnelle qui pousse Berlin vers une solution “sur étagère”

L’Allemagne a commandé 35 F-35A pour remplacer ses Tornado dédiés à la mission nucléaire, puis a envisagé d’ajouter 15 appareils supplémentaires en octobre 2025, portant la cible totale à 50 avions. Le signal est limpide : Berlin veut une masse critique, pas un achat symbolique.

Cette accélération s’explique par un facteur très concret : la disponibilité. Les Tornado vieillissent, leur maintien en condition devient coûteux, et leur retrait ne peut pas être repoussé indéfiniment. Le calendrier est devenu politique depuis 2022. À ce stade, retarder le remplacement serait assumer une rupture de capacité.

Le second facteur est l’intégration OTAN. Le F-35 est déjà intégré dans les schémas de planification, de renseignement et de frappe de l’Alliance. Pour l’Allemagne, c’est un raccourci opérationnel : elle achète aussi un “langage commun” militaire.

Enfin, il y a la réalité du combat moderne : capteurs, fusion de données, liaison temps réel, coopération multi-domaines. Le F-35 offre ce socle sans attendre une décennie de développements européens, qui peuvent dérailler à chaque crise industrielle.

La contrainte du partage nucléaire, angle mort de nombreux débats

Le sujet nucléaire est rarement assumé frontalement, alors qu’il est central. L’Allemagne héberge des armes américaines sur son sol et doit maintenir une capacité aérienne compatible avec cette posture OTAN. Or, certifier un avion européen sur une mission nucléaire, avec une arme américaine, est politiquement et techniquement lourd.

Le résultat est brutal : le F-35 est l’option la plus simple pour rester dans le cadre OTAN, sans renégocier les règles du jeu. Berlin évite ainsi un débat toxique en interne et un bras de fer avec Washington.

C’est aussi une manière de montrer qu’elle “paie son ticket” stratégique. Dans le contexte actuel, l’Allemagne veut être vue comme un pilier crédible de l’Alliance. Et ce type de crédibilité s’achète plus vite avec un avion déjà standardisé.

Les influences extérieures : Washington, l’OTAN… et la psychologie de la dépendance

Dire que l’Allemagne “subit” les États-Unis est trop simple. La vérité est plus inconfortable : Berlin choisit une dépendance qu’elle juge maîtrisable, car elle lui apporte une assurance immédiate.

Mais cette dépendance existe. Elle se joue sur des couches invisibles au grand public : logiciels, maintenance, mises à jour, bibliothèques de menaces, accès aux chaînes logistiques, capacité à faire évoluer l’avion dans le temps. C’est ce qu’on peut appeler la dépendance technologique.

Ce type de dépendance est structurel. Même un pays riche devient captif du rythme industriel américain. Et plus l’Allemagne bascule vers cet écosystème, plus elle réduit sa marge de manœuvre pour imposer ensuite une autonomie européenne réelle.

C’est un engrenage : on achète américain pour être prêt vite, puis on reste américain parce que tout le système de combat s’y est habitué.

Le coût réel : l’avion n’est qu’une partie de la facture

Le débat budgétaire est souvent mal posé. On compare des prix d’achat, alors que le sujet est un coût total sur plusieurs décennies.

Le premier contrat allemand a été présenté autour de 8 milliards de dollars pour 35 avions, mais les coûts annexes montent vite. L’Allemagne a aussi dû financer des infrastructures spécifiques. En juillet 2025, des estimations ont évoqué environ 2 milliards d’euros supplémentaires, uniquement pour adapter les bases et l’environnement technique.

Et ce n’est pas marginal. Un F-35 n’est pas un avion que l’on “pose sur un parking”. Il faut des hangars, des systèmes de sécurité, des moyens de maintenance, des réseaux, des outillages, des formations, et une interopérabilité complète.

À côté de cela, l’Allemagne gonfle fortement son effort de défense : la trajectoire budgétaire 2026 pourrait atteindre 2,83 % du PIB selon des documents budgétaires évoqués en janvier 2026, avec une dynamique encore plus haute ensuite.

Ce qui change, c’est la capacité allemande à payer. Le choix du F-35 devient possible parce que l’Allemagne accepte enfin un effort durable, même au prix d’une rupture culturelle avec le frein à l’endettement.

La fragilité du SCAF : rivalités industrielles et confiance politique abîmée

Le SCAF n’est pas seulement “en retard”. Il est politiquement inflammable.

Le programme réunit la France, l’Allemagne et l’Espagne. Les phases initiales ont été financées avec une logique de partage, comme la phase 1B annoncée à 3,6 milliards d’euros sur 2021-2024, soit 1,2 milliard par pays. Mais l’argent ne suffit pas si la gouvernance n’est pas stable.

Le point de friction est connu : leadership industriel, partage du travail, propriété intellectuelle, contrôle de l’architecture. En juillet 2025, Reuters a rapporté des tensions liées à une demande française de 80 % de workshare sur l’avion, ce qui a immédiatement réveillé les réflexes de blocage côté allemand.

Derrière, il y a un conflit de culture : la France veut un maître d’œuvre clair. L’Allemagne veut une répartition plus égalitaire, et une logique Airbus plus “consortium”.

Le problème est simple : un programme de cette taille ne survit pas si chaque jalon devient une bataille diplomatique. Et à force, Berlin finit par sécuriser sa sortie de secours : le F-35.

Les conséquences industrielles : ce que l’Allemagne perd en apprenant moins

C’est le cœur du dilemme, et c’est ici qu’il faut être franc.

Acheter du F-35, ce n’est pas seulement importer un avion. C’est aussi renoncer à concevoir, tester et intégrer une partie du savoir-faire critique en Europe.

Un avion de combat moderne est un concentré d’apprentissage : fusion capteurs, architecture logicielle, systèmes de guerre électronique, intégration d’armements, connectivité. Si ces briques sont achetées “clés en main”, l’industrie allemande progresse moins sur les couches stratégiques.

Les industriels allemands peuvent obtenir des retombées, mais souvent en périphérie : maintenance, sous-traitance, équipements non critiques. Ce n’est pas le même apprentissage que de porter l’architecture d’un système complet.

À l’échelle européenne, c’est encore plus net : moins on produit de programmes souverains, moins on consolide une base industrielle autonome. Et plus on dépend des calendriers politiques américains.

F-35 vs SCAF

L’équation européenne : l’interopérabilité contre l’autonomie stratégique

Le F-35 est un aimant. Plus un pays européen l’achète, plus il standardise ses procédures, ses munitions, ses chaînes de formation, et même sa façon de faire la guerre. Cela crée une interopérabilité forte, mais cela rend l’Europe moins diverse technologiquement.

À l’inverse, le SCAF vise une autonomie de conception et une supériorité en réseau, autour d’un combat cloud européen et de drones accompagnateurs. L’idée des remote carriers est de multiplier les effecteurs et les capteurs, pour saturer et tromper les défenses modernes.

Ce concept est cohérent. Mais il est long. Et il est politiquement fragile.

Résultat : l’Europe se retrouve avec une logique paradoxale. Elle veut l’autonomie stratégique européenne, tout en achetant massivement une plateforme qui renforce la centralité américaine.

L’Allemagne n’est pas seule responsable. Mais son poids budgétaire et industriel transforme son choix en bascule continentale.

Les risques stratégiques : dépendre de l’allié, même quand il est fiable

Le discours rassurant dit : “Les États-Unis sont des alliés, donc la dépendance n’est pas un problème.”

C’est naïf. Même entre alliés, les intérêts divergent. Et les politiques industrielles aussi. Le vrai risque n’est pas la trahison. Le vrai risque, c’est la priorité.

En situation de crise majeure, le pays producteur privilégie ses propres forces, ses propres stocks, ses propres urgences. Le client passe après. C’est mécanique.

Autre risque : les restrictions d’exportation et les contrôles sur les technologies. Même sans conflit, certaines capacités peuvent être ralenties, limitées ou conditionnées.

Enfin, il y a un risque doctrinal. Quand votre aviation dépend structurellement d’un fournisseur extérieur, votre liberté d’évolution diminue. Vous devenez moins agile dans vos propres choix, même si vous payez cher.

La réalité politique : Berlin veut être le leader militaire européen sans attendre

L’Allemagne veut monter en puissance rapidement. Cela ne passe pas uniquement par la R&D, mais par des capacités opérationnelles tangibles.

C’est ce qui explique l’apparente contradiction : investir dans le futur européen, tout en achetant une solution américaine immédiate.

Sauf qu’à force de multiplier les achats “urgents”, le futur européen est repoussé. Et quand il est repoussé, il devient plus fragile. Et quand il est fragile, on achète encore plus sur étagère.

Le SCAF n’est donc pas seulement un programme industriel. Il est un test politique. Et pour l’instant, Berlin envoie un message clair : sa sécurité immédiate passe avant la patience industrielle.

Le problème, c’est que ce message vaut aussi pour les autres pays européens. Et il peut contaminer tout l’écosystème.

Les sources

La Tribune, « Défense : comment l’Allemagne se réarme très massivement », 13 janvier 2026
Le Parisien, « L’Allemagne achète 15 F-35 supplémentaires pour 2,5 milliards d’euros », 20 octobre 2025
Opex360, « L’Allemagne envisage de commander quinze F-35A de plus pour 2,5 milliards d’euros », 20 octobre 2025
Opex360, « Le coût des infrastructures dédiées aux futurs F-35A allemands a encore bondi », 4 juillet 2025
Reuters, « Paris demands 80% workshare in Franco-German fighter jet », 7 juillet 2025
Euractiv, « SCAF : la décision concernant le futur avion de combat reportée sine die », 31 décembre 2025
Le Monde, « Armement : Dassault et Airbus confirment leur accord sur le SCAF », 2 décembre 2022
La Tribune, « Berlin, Madrid et Paris financent la phase 1B du SCAF », 30 août 2021

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