Canada, Espagne et Italie modernisent chasseurs et ravitailleurs alors que le F-35 concentre les commandes de l’OTAN et révèle ses contraintes industrielles.
En résumé
Le renouvellement des flottes aériennes de l’OTAN intervient dans un contexte plus tendu qu’au moment où la plupart des programmes ont été lancés. La guerre en Ukraine, les incursions russes sur le flanc oriental, les tensions au Moyen-Orient et les interrogations sur l’engagement américain poussent les alliés à accélérer. Mais acheter davantage ne signifie pas recevoir plus vite. Le F-35 est devenu le principal chasseur occidental de cinquième génération, au point de concentrer une part croissante des besoins européens et nord-américains sur une même chaîne industrielle. Le Canada doit remplacer ses CF-18 tout en réexaminant sa dépendance envers les États-Unis. L’Italie assume au contraire son choix F-35 et bénéficie de la ligne d’assemblage de Cameri. L’Espagne a écarté l’avion américain au profit de nouveaux Eurofighter. Tous renforcent parallèlement leur ravitaillement en vol, désormais indispensable aux plans de défense intégrés de l’OTAN.
La concentration sur le F-35 crée un nouveau risque industriel
Le F-35 est devenu un formidable outil de standardisation pour l’OTAN. Plusieurs alliés exploitent ou ont commandé le même avion, avec des capteurs, des liaisons de données, des armements et des procédures largement communes.
Cette homogénéité facilite les opérations multinationales. Mais elle crée aussi une dépendance collective.
Lockheed Martin a livré 191 F-35 en 2025, un record. Le problème n’est donc pas une production symbolique ou artisanale. Il réside dans la difficulté à faire progresser simultanément les cadences, les moteurs, les pièces détachées et les nouvelles configurations logicielles.
Le Government Accountability Office américain a relevé qu’en 2024 les F-35 avaient été livrés avec 238 jours de retard en moyenne. Il constatait encore en 2026 que le Department of Defense n’avait pas démontré que Lockheed Martin disposerait de la capacité industrielle nécessaire pour respecter les futurs volumes prévus. Les pénuries de pièces restent également un problème pour le maintien en condition opérationnelle.
La chaîne de production F-35 devient donc un enjeu stratégique de l’OTAN. Lorsque de nombreux pays veulent moderniser leur flotte au même moment, un retard américain ne concerne plus seulement l’US Air Force. Il se diffuse chez les alliés.
Cette dépendance est détaillée dans « Le F-35 devient le standard aérien du flanc nord de l’OTAN » :
https://www.avion-chasse.fr/le-f-35-devient-le-standard-aerien-du-flanc-nord-de-lotan/
Le Canada doit renouveler sa chasse sans perdre sa capacité d’interception
Le Canada constitue le cas le plus délicat.
Ottawa avait prévu d’acquérir 88 F-35A pour remplacer ses CF-18. Le budget global du programme est désormais évalué à 27,7 milliards de dollars canadiens, incluant avions, infrastructures, formation et soutien.
Les huit premiers appareils doivent être livrés en 2026 et 2027 à Luke Air Force Base, aux États-Unis, afin de former les équipages. Le premier appareil doit arriver au Canada en 2028. La capacité opérationnelle initiale est prévue en 2029 et la capacité complète en 2033.
Mais Ottawa réexamine encore l’achat complet. Le Canada est juridiquement engagé sur les 16 premiers F-35, tandis que le gouvernement étudie toujours la pertinence d’une flotte de 88 appareils et d’éventuelles alternatives. Ce débat a pris une dimension géopolitique avec les tensions commerciales entre Ottawa et Washington et la volonté canadienne de diversifier ses partenariats de défense.
Le problème est que le calendrier militaire laisse peu de marge. Les CF-18 doivent disparaître en 2032. Une remise à plat trop profonde créerait donc un risque de rupture capacitaire pour la défense de l’Arctique, le NORAD et les engagements envers l’OTAN.
À lire également : « Le Canada entre dans l’ère F-35 avec l’Arctique en ligne de mire » :
https://www.avion-chasse.fr/le-canada-entre-dans-lere-f-35-avec-larctique-en-ligne-de-mire/
Le Canada double presque sa flotte de ravitailleurs
Ottawa ne modernise pas seulement ses chasseurs.
Les cinq anciens CC-150 Polaris doivent être remplacés par neuf CC-330 Husky, dérivés de l’Airbus A330. Le programme atteint 3,6 milliards de dollars canadiens.
Cette augmentation est importante. Le ravitaillement en vol permet aux chasseurs de patrouiller plus longtemps au-dessus de l’Arctique, de déplacer rapidement des escadrons et de participer à des opérations expéditionnaires sans dépendre systématiquement d’un tanker américain.
Les neuf appareils devront pouvoir ravitailler tous les aéronefs à voilure fixe compatibles du NORAD et de l’OTAN. Leur capacité opérationnelle initiale est attendue vers 2028-2029 et la pleine capacité vers 2032-2033.
Le ravitailleur devient ainsi presque aussi important que le chasseur : un F-35 sans tanker reste limité par son rayon d’action.

L’Espagne contourne la dépendance au F-35 avec l’Eurofighter
Madrid suit une trajectoire opposée.
L’Espagne envisageait le F-35, notamment pour remplacer progressivement ses F-18 et potentiellement ses AV-8B Harrier embarqués. Mais le ministère espagnol de la Défense a confirmé en août 2025 que l’option F-35 n’était plus étudiée.
Une enveloppe de 6,25 milliards d’euros avait pourtant été envisagée pour de nouveaux chasseurs américains. Madrid a finalement privilégié les programmes européens dans le cadre d’une augmentation plus large de ses dépenses militaires.
Le choix immédiat est l’Eurofighter.
Le programme Halcón I porte sur 20 appareils et Halcón II sur 25 supplémentaires. Ces 45 nouveaux Eurofighter doivent porter la flotte espagnole à 115 avions. Les derniers appareils intégreront notamment un radar à balayage électronique, le missile Meteor, de nouveaux capteurs et une connectivité renforcée.
Cette décision soutient aussi l’industrie nationale : les Eurofighter espagnols sont assemblés et testés à Getafe.
L’Espagne accepte ainsi de se passer momentanément de la furtivité du F-35 pour conserver davantage de maîtrise industrielle européenne.
Les ravitailleurs espagnols donnent une autre dimension aux Eurofighter
Madrid dispose parallèlement de trois Airbus A330 MRTT.
Deux appareils ont été convertis en ravitailleurs en 2025 et le troisième poursuivait sa transformation à Getafe début 2026. L’Ala 45 indique maintenir en permanence au moins un appareil disponible malgré les périodes de maintenance.
Leur utilité dépasse largement l’Espagne.
En juillet 2026, six Eurofighter espagnols ont participé à l’exercice Pitch Black en Australie avec deux A400M et un A330 MRTT. Cette configuration illustre exactement la nouvelle logique OTAN : le chasseur, le transport stratégique et le ravitailleur doivent former un ensemble projetable et interopérable.
L’Italie transforme la dépendance américaine en avantage industriel
L’Italie représente un troisième modèle.
Rome a décidé d’augmenter sa flotte prévue de F-35 de 90 à 115 appareils : 75 F-35A et 40 F-35B, ces derniers étant répartis entre l’Aeronautica Militare et la Marina Militare. L’effort supplémentaire bénéficie d’un financement additionnel de 2,356 milliards d’euros inscrit dans la programmation italienne.
Mais l’Italie n’est pas un simple client.
Cameri accueille la seule Final Assembly and Check-Out européenne du F-35 et la seule installation hors des États-Unis capable de travailler à la fois sur les versions F-35A et F-35B. Le site participe aux appareils italiens mais aussi à ceux de plusieurs partenaires européens.
Rome transforme donc la standardisation autour du F-35 en levier industriel national.
L’Italie dispose parallèlement de KC-767A capables d’utiliser à la fois la perche rigide et les systèmes tuyau-panier. La flotte a dépassé 50 000 heures de vol en juillet 2026 et intervient régulièrement au profit des opérations alliées.
Pour comprendre les limites de cette standardisation : « Le F-35 face à une crise de disponibilité qui inquiète les alliés » :
https://www.avion-chasse.fr/le-f-35-face-a-une-crise-de-disponibilite-qui-inquiete-les-allies/
Les tensions géopolitiques rendent les délais industriels plus dangereux
Le calendrier n’est plus celui des années 2010.
Depuis septembre 2025, l’OTAN a renforcé son flanc oriental avec Eastern Sentry après une série d’incursions de drones et d’avions russes dans l’espace aérien de plusieurs alliés. La Russie reste identifiée par l’Alliance comme la principale menace de long terme pour la sécurité euro-atlantique.
Les tensions transatlantiques ajoutent une autre incertitude. En septembre 2026, le Pentagone examine encore différents scénarios concernant la présence militaire américaine en Europe. Le Canada cherche parallèlement à renforcer ses liens militaires européens. Certains gouvernements veulent donc conserver l’interopérabilité américaine sans placer toute leur politique d’équipement sous dépendance industrielle américaine.
L’objectif de l’OTAN fixé à La Haye en 2025 — 5 % du PIB consacré à la défense et à la sécurité d’ici 2035, dont au moins 3,5 % aux besoins militaires fondamentaux — va encore augmenter la demande simultanée en chasseurs, missiles, défenses sol-air et pièces détachées.
La difficulté ne sera donc plus seulement de trouver l’argent. Il faudra que les usines puissent transformer cet argent en avions disponibles.
La puissance aérienne dépend désormais autant des usines que des escadrons
Le Canada, l’Espagne et l’Italie aboutissent finalement au même problème par trois chemins différents.
Ottawa conserve le F-35 mais réfléchit à réduire sa dépendance. Madrid privilégie l’Eurofighter et l’industrie européenne. Rome approfondit son engagement dans le F-35 tout en intégrant une partie de sa production sur son territoire.
Tous investissent parallèlement dans le ravitaillement, la logistique et l’interopérabilité.
Cette évolution révèle une réalité souvent masquée par les performances techniques des chasseurs. L’OTAN n’a pas seulement besoin d’avions furtifs, de radars AESA ou de missiles longue portée. Elle doit pouvoir produire, livrer, entretenir et ravitailler ces appareils à une cadence compatible avec une crise prolongée.
Le F-35 donne aux alliés un niveau de standardisation sans précédent. Mais lorsque quinze ou vingt forces aériennes dépendent des mêmes moteurs, des mêmes mises à jour et d’une chaîne mondiale de pièces, l’interopérabilité peut aussi devenir une concentration du risque. Dans le climat stratégique actuel, la souveraineté industrielle revient donc au centre du calcul militaire.