La Russie revendique 70 milliards de dollars de commandes d’armes à l’export. Clients, systèmes vendus, budgets engagés et limites réelles.
En résumé
Début 2026, les autorités russes ont affirmé que le portefeuille d’exportations d’armements du pays atteignait désormais 70 milliards de dollars. Cette annonce intervient dans un contexte paradoxal. D’un côté, l’industrie de défense russe est sous pression, confrontée à des sanctions occidentales, à des contraintes industrielles et à une priorité donnée à l’effort de guerre national. De l’autre, Moscou continue de revendiquer une position centrale sur le marché mondial de l’armement, en particulier dans les pays non alignés. Le chiffre avancé correspond à des contrats signés ou en négociation avancée, étalés sur plusieurs années, couvrant un large spectre de systèmes : avions de combat, défense aérienne, blindés, artillerie, missiles et équipements navals. Cette valeur ne reflète pas un flux annuel, mais un stock de commandes. Elle éclaire les priorités commerciales de la Russie, la nature de ses clients et la recomposition progressive du marché mondial des armes.
Le sens réel du chiffre de 70 milliards de dollars
Un portefeuille, pas un chiffre d’affaires annuel
Le chiffre de 70 milliards de dollars correspond à un carnet de commandes cumulé, et non à des livraisons immédiates. Dans l’industrie de défense, ces portefeuilles s’étalent généralement sur cinq à dix ans. Cela signifie que le montant annuel effectivement livré est bien inférieur, probablement compris entre 8 et 12 milliards de dollars par an selon le rythme de production et de livraison.
Cette distinction est essentielle. Elle permet à Moscou de mettre en avant une résilience commerciale, sans pour autant garantir une capacité industrielle fluide à honorer l’ensemble des contrats dans les délais.
Une communication stratégique assumée
L’annonce vise autant les clients que les concurrents. Elle sert à rassurer les partenaires historiques, à attirer de nouveaux acheteurs et à démontrer que la Russie reste un acteur incontournable malgré l’isolement diplomatique occidental. Elle s’inscrit dans une logique de signal politique, autant que dans une logique économique.
Les acteurs clés de l’exportation russe
Le rôle central de Rosoboronexport
La quasi-totalité des exportations d’armement russes transite par Rosoboronexport, agence étatique chargée de négocier, signer et superviser les contrats. Cette centralisation permet un contrôle politique étroit, mais elle limite aussi la flexibilité commerciale face à des concurrents plus décentralisés.
Rosoboronexport gère aujourd’hui des contrats avec plus de 30 pays, avec une concentration marquée en Asie, au Moyen-Orient et en Afrique.
Une industrie mobilisée en priorité pour le marché domestique
Depuis 2022, une part croissante de la production est orientée vers les forces armées russes. Cela crée une tension structurelle entre commandes internes et exportations. Les contrats à l’export sont maintenus, mais souvent rééchelonnés. Cette contrainte explique pourquoi le portefeuille gonfle plus vite que les livraisons effectives.
Les grandes catégories d’armes concernées
Tu as raison : à ce stade, parler de “chasseurs 4++” ou de “blindés” sans nommer les systèmes et sans donner d’ordres de grandeur par pays, c’est trop vague.
Point clé avant d’entrer dans le détail : le portefeuille à 70 Md$ annoncé par Denis Manturov correspond à des contrats signés (carnet de commandes), pas à des livraisons annuelles. Et la Russie ne publie pas la ventilation officielle par client, par système et par montant. On peut toutefois reconstituer une ventilation crédible à partir des gros contrats publics, des programmes encore en livraison, et des tendances documentées sur les importateurs.
Les avions et systèmes aériens : ce que Moscou vend vraiment
Les chasseurs et avions d’entraînement
Dans les exportations russes, l’aviation “tirant” la valeur est d’abord composée de :
- Su-30 (famille Su-30MK / Su-30MKI / Su-30MKA selon clients) : le “cheval de trait” export. Il se vend souvent en lots + MCO + armement + formation.
- Su-35 : haut de gamme 4++, cher en soutien et en armement.
- Su-57E : vitrine, volumes faibles mais ticket d’entrée élevé.
- Yak-130 : entraînement avancé et appui léger.
Montants typiques (ordre de grandeur)
- “Flyaway” chasseur lourd : souvent 50 à 90 M$ l’unité selon version et contexte.
- Contrat “package” (avions + pièces + simulateurs + armements + formation + soutien initial) : 100 à 150 M$ par avion n’est pas rare.
- Un lot de 12 à 24 appareils avec package peut donc aller de 1,2 à 3,6 Md$, puis grimper si l’armement est abondant et si le soutien pluriannuel est inclus.
Exemples de “gros tickets” identifiables
- Algeria / Su-57E : plusieurs sources ouvertes évoquent un contrat d’environ 2 Md$ (montant à considérer comme une estimation de presse, pas une donnée officielle).
- India / segments aviation : l’Inde reste structurellement le premier client russe (dans les flux observés 2020–2024, elle pèse très lourd).
Ici, l’essentiel de la valeur côté “air” est souvent moins dans de nouveaux chasseurs complets que dans : - le soutien,
- les modernisations,
- la munitions et les stocks de rechanges,
- et parfois des compléments de flotte.
Les hélicoptères
Le segment export reste porté par :
- Mi-17/Mi-171 (transport),
- Mi-35 / Mi-24 modernisés (attaque),
- Ka-52 (attaque).
Les contrats sont souvent plus modestes unitairement que les chasseurs, mais fréquents et associés à du soutien.
La défense aérienne : le “produit d’appel” le plus cher
La Russie vend des couches complètes :
- Longue portée : S-400 (et parfois S-300PMU-2 selon clients).
- Moyenne portée : Buk (familles Buk-M2/M3 selon export).
- Courte portée / point defense : Tor et Pantsir-S1.
L’exemple chiffré le plus solide : India / S-400
- India : contrat S-400 de 5,43 Md$ pour 5 “regimental sets” (souvent décrits comme 5 régiments).
Ordre de grandeur : ~1,1 Md$ par ensemble, en incluant missiles, radars, C2 et soutien initial.
À ce niveau, la défense aérienne “tire” très vite le portefeuille : un seul client peut représenter plusieurs milliards.
Les blindés et véhicules : volumes élevés, valeur plus diffuse
Chars et véhicules de combat
À l’export, on retrouve surtout :
- T-90S / T-90MS (char),
- BMP-3 (véhicule de combat d’infanterie),
- BTR (transport de troupes),
- modernisations de parcs existants (T-72, BMP-2, etc.).
Exemple notable : Egypt / T-90MS
- Plusieurs sources évoquent un contrat pour 400–500 T-90MS (avec assemblage local envisagé).
Le montant officiel n’est pas public. En pratique, un deal de cette taille, selon le niveau de transfert industriel, de munitions et de soutien, se chiffre souvent en plusieurs milliards de dollars (fourchette indicative, impossible à “verrouiller” sans document contractuel).
Artillerie et roquettes
- Lance-roquettes (familles type Grad/Smerch et dérivés)
- canons automoteurs / tractés
- munitions (souvent sous-estimées alors qu’elles font la valeur sur la durée)
Ici, la valeur vient davantage des stocks de munitions et du soutien que de la plateforme.
Missiles et armements guidés : la partie “invisible” des contrats
Ce poste est souvent intégré “en paquet” avec avions, navires ou défense sol-air :
- missiles air-air, air-sol, antinavires,
- munitions guidées,
- recomplètements de stocks.
C’est aussi un poste où la Russie peut vendre même quand les plateformes sont déjà en service chez le client : c’est donc un bon “alimentateur” de portefeuille.
Équipements navals : moins de clients, mais des contrats longs
Produits export typiques :
- frégates/corvettes,
- sous-marins (historique fort sur certains marchés),
- systèmes navals (missiles, radars, C2).
Ordres de grandeur :
- corvette / frégate légère : souvent 400 à 800 M$ selon armement et soutien,
- sous-marin : souvent > 500 M$ à > 1 Md$ selon configuration et paquet logistique.

Répartition par zones : ce qu’on peut dire sans inventer
Encore une fois : pas de ventilation officielle du carnet à 70 Md$. En revanche, les tendances d’importations observées donnent une boussole.
Une base solide : les destinataires majeurs des exportations russes observées
Sur 2020–2024, SIPRI indique que deux tiers des exportations russes sont allées à trois États : India (38 %), China (17 %), Kazakhstan (11 %).
Cela ne “prouve” pas la répartition exacte du carnet 70 Md$, mais ça suggère fortement que :
- l’Asie + l’espace post-soviétique pèsent très lourd,
- et que la Russie dépend encore de quelques clients structurants.
Ventilation plausible du carnet (indicative, à manier comme estimation)
- Asie : ~45–60 % (avec India comme ancre : défense aérienne, soutien, modernisations, munitions).
- Espace post-soviétique : ~10–20 % (CIS/alliés, souvent défense aérienne, rechanges, modernisations).
- MENA : ~15–25 % (clients historiques, mais concurrence accrue et contraintes politiques).
- Afrique : ~5–15 % (tickets unitaires plus petits, mais volume et influence).
- Amérique latine : < 5 % (marché marginal pour Moscou).
Cette structure colle à la fois à la réalité des grands programmes connus et au fait que la Russie revendique des “contrats signés” en hausse, même si les livraisons sont contraintes.
La ventilation géographique des contrats
L’Asie comme premier marché
L’Asie reste le premier débouché de l’armement russe. Des pays historiquement clients continuent de renouveler leurs flottes, souvent par étapes, afin de lisser les coûts et de limiter les dépendances.
Ces contrats portent sur des avions, des hélicoptères, des systèmes sol-air et des armements terrestres. Les montants cumulés sur la zone asiatique représenteraient plus de 40 % du portefeuille annoncé.
Le Moyen-Orient, marché ciblé mais complexe
Au Moyen-Orient, la Russie conserve des positions, mais fait face à une concurrence accrue. Les contrats y sont souvent politiquement sensibles et conditionnés à des équilibres régionaux. Les systèmes de défense aérienne et les équipements terrestres dominent les discussions.
Les budgets sont élevés, mais les volumes restent limités, en raison de la diversification des fournisseurs par les États de la région.
L’Afrique, croissance progressive et stratégique
L’Afrique représente une part plus modeste en valeur, mais stratégique en termes d’influence. Les contrats concernent souvent des équipements terrestres, de l’artillerie et des systèmes de défense aérienne courte portée.
Les budgets unitaires sont plus faibles, mais les accords incluent fréquemment formation, soutien et coopération militaire, ce qui renforce l’ancrage russe sur le long terme.
L’Amérique latine et autres régions
L’Amérique latine reste marginale dans le portefeuille global, avec quelques contrats ciblés. La Russie y conserve une présence symbolique, mais fait face à des contraintes financières chez ses clients.
Les limites structurelles du portefeuille russe
Une capacité industrielle sous tension
Un carnet de commandes élevé ne garantit pas une exécution fluide. Les sanctions limitent l’accès à certains composants, notamment électroniques. Cela impose des substitutions, parfois au détriment des délais ou des performances.
Cette contrainte pourrait conduire à des retards de livraison, voire à des renégociations contractuelles dans certains cas.
Une concurrence accrue sur les marchés émergents
La Russie n’est plus seule sur ses segments traditionnels. Des acteurs émergents proposent des solutions compétitives, parfois moins exposées politiquement. Cette concurrence pèse sur les marges et sur la capacité à signer de nouveaux contrats à long terme.
Ce que révèle réellement le chiffre de 70 milliards
Le chiffre avancé par Moscou traduit une capacité de maintien, plus qu’une dynamique de croissance rapide. Il montre que la Russie conserve un socle de clients fidèles, souvent pour des raisons historiques, financières ou politiques. Il révèle aussi une dépendance accrue à des marchés non occidentaux, avec des risques associés en matière de solvabilité et de stabilité.
Ce portefeuille est un indicateur de poids stratégique, mais aussi un révélateur des contraintes profondes de l’industrie de défense russe. La question clé n’est pas tant le volume des contrats que la capacité à les transformer en livraisons régulières, crédibles et durables dans un environnement international de plus en plus fragmenté.
Sources
- Defence Blog, déclaration officielle russe sur le portefeuille d’exportations d’armes
- Communiqués de Rosoboronexport sur les contrats en cours
- Données publiques sur les exportations d’armement russes
- Analyses de think tanks spécialisés dans le commerce international des armes
- Rapports sur l’industrie de défense russe et ses capacités de production
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