L’accord BAE Systems-Riyad sur le Typhoon éclaire une relation militaire ancienne, les transferts industriels saoudiens et la concurrence avec le Rafale.
En résumé
L’accord annoncé par BAE Systems sur le prix du programme saoudien Eurofighter Typhoon est souvent mal interprété. Il remonte au 19 février 2014 et ne concernait pas une nouvelle commande, mais la révision du prix du contrat Salam portant sur 72 appareils, signé en 2007 pour 4,43 milliards de livres sterling aux conditions économiques de 2005. Depuis, l’enjeu s’est déplacé. Riyad envisage depuis 2018 jusqu’à 48 Typhoon supplémentaires, avec un projet beaucoup plus ambitieux de localisation industrielle en Arabie saoudite. Le blocage allemand a longtemps paralysé cette commande et poussé Riyad à solliciter en 2023 une offre pour 54 Rafale. Berlin a changé de position en janvier 2024. Pourtant, aucune commande ferme des 48 Typhoon supplémentaires n’avait encore été annoncée à l’été 2026. Le Typhoon conserve néanmoins un avantage structurel : infrastructure existante, formation, soutien, industrialisation et relation stratégique avec Londres.
L’accord de prix de 2014 réglait un problème hérité du contrat Salam
Il faut d’abord clarifier l’information.
BAE Systems n’a pas annoncé récemment avoir trouvé un prix avec Riyad pour une nouvelle flotte de Typhoon. L’annonce correspondant à cette formulation date du 19 février 2014.
Elle concernait Project Salam, le programme par lequel l’Arabie saoudite avait acheté 72 Eurofighter Typhoon.
L’histoire commence formellement en 2005. Les gouvernements britannique et saoudien signent alors un document d’entente préparant l’acquisition. Le prix des appareils doit être calculé sur la base des conditions économiques de 2005.
Le contrat définitif est signé en septembre 2007 pour 4,43 milliards de livres sterling concernant les 72 avions. Ce montant ne représente toutefois pas l’ensemble du coût militaire du programme. Les moteurs, les armements, les infrastructures, la formation, le soutien et la maintenance donnent lieu à des contrats complémentaires.
À elle seule, la partie moteurs EJ200 et soutien associée représentait jusqu’à 1 milliard de livres pour Rolls-Royce et ses partenaires d’EUROJET.
Le problème apparaît lorsque les livraisons s’étalent dans le temps.
Un avion de combat n’est pas acheté comme un équipement produit en quelques mois. Entre la fixation du prix de référence, la production et les dernières livraisons, les coûts industriels évoluent. Les salaires augmentent. Les matières premières changent de prix. Les fournisseurs révisent leurs tarifs. La configuration de l’avion peut également évoluer.
Le contrat Salam prévoyait donc un mécanisme de price escalation, c’est-à-dire une révision du prix permettant de tenir compte de cette évolution économique et industrielle.
Après la livraison des 24 premiers appareils, Londres, Riyad et BAE Systems ont dû déterminer les conditions économiques applicables aux appareils restants.
La négociation a duré plusieurs années.
En février 2014, les gouvernements britannique et saoudien trouvent finalement un accord. Les conditions financières précises restent confidentielles. BAE Systems indique simplement que le résultat est cohérent avec ses prévisions financières et qu’un règlement en numéraire doit commencer au début de 2014.
Il ne s’agissait donc ni d’une nouvelle commande ni d’un nouveau prix public par avion. C’était la résolution d’un mécanisme contractuel complexe sur un programme déjà engagé.
Les 72 Typhoon du contrat Salam seront finalement tous livrés, les quatre derniers appareils rejoignant la Royal Saudi Air Force en 2017.
Le contrat Salam dépassait largement l’achat de 72 avions
L’intérêt saoudien pour le Typhoon n’a jamais porté uniquement sur ses performances en vol.
Dès 2007, Riyad présente officiellement l’accord comme comprenant le transfert de technologies, des investissements dans l’industrie de défense saoudienne et la formation de personnel local.
C’est une dimension essentielle.
L’Arabie saoudite dispose aujourd’hui de ressources financières considérables. SIPRI estime ses dépenses militaires à 83,2 milliards de dollars en 2025, ce qui en faisait le huitième budget militaire mondial. Le budget saoudien 2026 attribue de son côté 240 milliards de riyals au secteur militaire.
Le problème de Riyad n’est donc pas seulement de financer des avions modernes. Le royaume veut réduire sa dépendance aux industriels étrangers.
Cette politique est devenue centrale avec Vision 2030.
Le transfert technologique est pourtant plus limité qu’une souveraineté complète
Le terme « transfert de technologie » doit être utilisé avec prudence.
Il ne signifie pas que BAE Systems transmet à Riyad l’ensemble des plans du Typhoon, les codes sources de ses systèmes de mission ou la propriété intellectuelle de son moteur et de son radar.
Ce serait d’ailleurs extrêmement complexe.
L’Eurofighter est un programme multinational. BAE Systems représente le Royaume-Uni, Airbus Defence and Space l’Allemagne et l’Espagne, tandis que Leonardo représente l’Italie. Les moteurs EJ200 dépendent eux-mêmes du consortium EUROJET réunissant Rolls-Royce, MTU Aero Engines, Avio Aero et ITP Aero.
Les technologies critiques sont donc réparties entre plusieurs pays.
Un transfert industriel peut en revanche porter sur l’assemblage final, la maintenance, les essais, la réparation, la formation, certaines fabrications de composants, l’ingénierie de soutien ou progressivement certaines opérations de modernisation.
C’est précisément ce que Riyad cherche à développer.
Le contrat initial envisageait un temps l’assemblage en Arabie saoudite d’une partie des 72 appareils. Cette option a finalement été abandonnée au profit d’un assemblage au Royaume-Uni. Mais BAE Systems a continué à développer une base industrielle locale.
L’expérience du Hawk a joué un rôle important. Des avions d’entraînement Hawk ont finalement été assemblés en Arabie saoudite, démontrant la capacité du royaume à absorber progressivement certaines activités aéronautiques.
La distinction est importante : assembler un avion n’équivaut pas à maîtriser sa technologie. Mais l’assemblage constitue une première étape vers une capacité industrielle plus autonome.
Le projet de 48 Typhoon supplémentaires changeait complètement l’ambition industrielle
Une deuxième histoire commence en mars 2018.
Pendant la visite de Mohammed bin Salman au Royaume-Uni, Londres et Riyad signent un Memorandum of Intent concernant l’achat potentiel de 48 Eurofighter Typhoon supplémentaires.
Cette fois, BAE Systems annonce explicitement trois composantes : appareils, soutien et transfert de technologies et de capacités.
L’ambition industrielle est beaucoup plus élevée.
BAE Systems prévoyait alors que les 48 avions seraient assemblés en Arabie saoudite.
Pour Riyad, l’intérêt est évident. Une commande de 48 appareils ne permettrait pas seulement de porter théoriquement la flotte acquise à 120 Typhoon. Elle servirait de véhicule à la construction d’une véritable compétence nationale dans l’aéronautique de combat.
Mais le contrat n’est pas finalisé.
L’assassinat du journaliste Jamal Khashoggi en octobre 2018 et la guerre au Yémen modifient profondément le contexte politique européen. L’Allemagne durcit sa politique d’exportation d’armes vers l’Arabie saoudite.
Or Berlin dispose d’un levier puissant.
Comme l’Eurofighter contient des composants et technologies allemands, le Royaume-Uni ne peut pas simplement produire une version saoudienne sans tenir compte des autres partenaires.
Le programme devient victime de sa propre architecture multinationale.

Le veto allemand a donné au Rafale une occasion inattendue
La situation devient réellement intéressante en 2023.
Après plusieurs années de blocage sur les nouveaux Typhoon, Riyad demande à Dassault Aviation une proposition chiffrée portant sur 54 Rafale.
Ce n’est pas une simple rumeur commerciale. Les discussions sont alors confirmées publiquement par le ministre français des Armées.
Le choix du chiffre était significatif. Il ne s’agissait pas de tester quelques appareils. Une flotte de 54 Rafale aurait constitué une véritable nouvelle composante de la Royal Saudi Air Force.
Pour Dassault Aviation, l’opportunité était considérable.
Le constructeur avait déjà réussi une percée exceptionnelle au Moyen-Orient avec 24 Rafale commandés par le Qatar, 80 par les Émirats arabes unis et des ventes importantes à l’Égypte.
Mais il faut rester lucide sur la démarche saoudienne.
L’offre Rafale constituait à la fois une véritable alternative militaire et un puissant levier de négociation politique.
Riyad envoyait un message très simple à Berlin : si l’Allemagne rend le Typhoon politiquement imprévisible, l’Arabie saoudite peut acheter ailleurs.
La pression a fonctionné dans un contexte géopolitique qui, lui aussi, avait changé.
En janvier 2024, le gouvernement allemand annonce qu’il ne s’opposera plus à une candidature britannique pour de nouveaux Eurofighter saoudiens. Berlin invoque notamment le rôle joué par l’Arabie saoudite dans l’interception de missiles et de drones houthis.
Cette décision a supprimé l’un des principaux obstacles au Typhoon.
Elle n’équivaut toutefois pas à une autorisation définitive d’exportation. Le gouvernement allemand expliquait lui-même qu’une nouvelle décision pourrait être nécessaire au moment d’une véritable commande.
Le Typhoon possède un avantage que le Rafale ne peut pas facilement effacer
Sur le papier, comparer uniquement les performances des deux avions serait trompeur.
Le Rafale est un concurrent extrêmement sérieux.
Le Rafale Air atteint Mach 1,8. Sa masse maximale au décollage est de 24,5 tonnes. Il dispose de 14 points d’emport et peut transporter jusqu’à 9,5 tonnes de charges externes.
Son radar RBE2 AESA, son système de guerre électronique SPECTRA, son capteur optronique secteur frontal et son architecture de fusion des données en font une plateforme très complète.
Il peut utiliser Meteor pour le combat aérien longue portée, MICA, les bombes AASM Hammer et le missile de croisière SCALP.
Pour une armée de l’air partant de zéro, le Rafale serait donc parfaitement crédible.
Mais l’Arabie saoudite ne part pas de zéro.
Elle possède déjà 72 Typhoon. Elle dispose de pilotes qualifiés, de mécaniciens, de simulateurs, d’outillages, d’une chaîne logistique, d’infrastructures et de procédures opérationnelles dédiées à l’appareil.
Ajouter 48 Typhoon est donc beaucoup plus simple que créer une flotte de 54 Rafale.
Un nouveau type d’avion oblige à créer une deuxième chaîne de pièces détachées, de moteurs, d’équipements au sol et de documentation technique. Il faut former de nouveaux instructeurs et techniciens. Il faut qualifier de nouveaux armements. Il faut construire de nouvelles capacités de soutien.
L’achat de l’avion n’est que la partie visible du coût.
C’est pourquoi la standardisation de flotte constitue probablement l’avantage décisif du Typhoon.
Le Typhoon reste particulièrement crédible pour la défense aérienne saoudienne
Le profil technique du Typhoon correspond également aux besoins de Riyad.
L’appareil a été conçu à l’origine pour la supériorité aérienne. Ses deux moteurs EJ200 développent ensemble jusqu’à 180 kN de poussée avec postcombustion, soit 90 kN chacun.
Sa vitesse maximale annoncée atteint Mach 2 à haute altitude, environ 2 495 km/h. Sa cellule volontairement instable, ses commandes de vol électriques et son rapport poussée-masse lui donnent d’excellentes performances d’accélération et de montée.
Dans un pays de 2,15 millions de km², ces caractéristiques ont une valeur opérationnelle réelle.
L’Arabie saoudite doit pouvoir intercepter rapidement des avions, missiles de croisière et drones menaçant un territoire immense et des infrastructures pétrolières dispersées.
Le Typhoon est également devenu réellement multirôle.
Les évolutions successives ont intégré AMRAAM et ASRAAM, puis Paveway IV, Meteor, Storm Shadow et Brimstone. Le Meteor apporte une capacité de combat aérien au-delà de la portée visuelle particulièrement importante. Storm Shadow permet de frapper des objectifs terrestres fortement défendus à distance de sécurité.
Les nouveaux Typhoon peuvent également recevoir des radars à balayage électronique de la famille ECRS. Les versions déjà exploitées par le Qatar et le Koweït utilisent une antenne AESA, tandis que le Royaume-Uni développe désormais l’ECRS Mk2 doté de capacités avancées de guerre électronique.
Il serait cependant incorrect d’affirmer qu’un éventuel Typhoon saoudien disposerait automatiquement de l’ECRS Mk2. La configuration des 48 appareils potentiels n’est pas publique, puisque le contrat lui-même n’est pas signé.
Le Rafale présente pourtant un avantage politique que Riyad ne peut ignorer
Le principal défaut du Typhoon pour l’Arabie saoudite n’est pas technique.
Il est politique.
La crise allemande l’a démontré brutalement.
Un appareil multinational expose son client aux politiques d’exportation de plusieurs gouvernements. Une modification importante, un armement ou une nouvelle commande peuvent devenir sensibles si l’un des pays partenaires change de politique.
Le Rafale présente une structure différente.
La France contrôle l’essentiel de son architecture industrielle et de ses technologies critiques. Dassault Aviation travaille avec Safran, Thales et MBDA dans un environnement industriel principalement français.
Riyad aurait donc avec Paris un interlocuteur politique beaucoup plus centralisé.
C’est un argument réel.
Le Rafale F4 est également conçu autour d’une connectivité accrue, d’une fusion de données renforcée et d’une guerre électronique évolutive. La France prépare déjà le standard F5 et son association avec un futur drone de combat.
La concurrence ne peut donc pas être résumée à « Typhoon supérieur au Rafale ». Ce serait faux.
Le Typhoon est surtout beaucoup plus facile à intégrer dans l’écosystème saoudien existant.
Le futur GCAP pourrait finalement peser davantage que les performances du Typhoon
Une autre variable devient désormais déterminante.
L’Arabie saoudite cherche depuis plusieurs années à se rapprocher du Global Combat Air Programme, ou GCAP, développé par le Royaume-Uni, l’Italie et le Japon.
Le programme doit produire une nouvelle architecture de combat aérien autour de 2035. BAE Systems, Leonardo et Mitsubishi Heavy Industries constituent son noyau industriel.
À l’été 2026, Leonardo indiquait que l’intérêt saoudien pour GCAP existait toujours.
Cette question pourrait être plus importante pour Riyad que quelques différences de performances entre le Typhoon et le Rafale.
Si l’Arabie saoudite devient partenaire de GCAP sous une forme ou une autre, commander davantage de Typhoon devient une décision industrielle cohérente.
Le royaume pourrait utiliser le Typhoon comme pont entre sa flotte actuelle et le système de combat de nouvelle génération. Les compétences acquises localement dans l’assemblage, la maintenance, l’avionique ou les systèmes de mission pourraient progressivement alimenter une participation au programme futur.
Pour BAE Systems, c’est également une perspective stratégique. Il ne s’agit plus seulement de vendre 48 avions supplémentaires, mais de maintenir l’Arabie saoudite dans l’écosystème britannique du combat aérien pendant plusieurs décennies.
Le choix saoudien n’est désormais plus un simple duel Typhoon-Rafale
Il reste enfin une troisième variable : le F-35.
En novembre 2025, Donald Trump a publiquement annoncé son intention de vendre des F-35 à l’Arabie saoudite. Riyad avait demandé jusqu’à 48 appareils. Une telle vente reste soumise à des contraintes politiques et notamment au maintien de l’avantage militaire qualitatif d’Israël.
Cela change la lecture du dossier.
Le F-35 apporterait une capacité furtive et de pénétration que ni le Typhoon ni le Rafale ne reproduisent de la même manière. Le Typhoon conserverait alors sa valeur comme appareil de supériorité aérienne, d’interception et de frappe lourde, tandis que le F-35 pourrait assurer les missions nécessitant une signature réduite et une pénétration plus profonde des défenses adverses.
Dans cette architecture, l’intérêt d’introduire également une flotte importante de Rafale devient moins évident.
Riyad peut se permettre plusieurs types d’appareils. Mais même un pays disposant d’un budget militaire supérieur à 80 milliards de dollars doit tenir compte de la formation, de la maintenance et de la complexité opérationnelle.
À l’été 2026, BAE Systems continue d’indiquer qu’il travaille sur les besoins actuels et futurs de l’Arabie saoudite en matière de combat aérien. Il ne présente toujours pas les 48 Typhoon comme une commande ferme.
C’est un détail essentiel.
Le Typhoon est probablement le choix industriel le plus naturel pour renforcer rapidement la flotte saoudienne, mais le dossier n’est pas clos. Riyad utilise désormais ses commandes d’avions de combat comme des instruments de politique industrielle autant que comme des achats militaires.
La véritable question n’est donc plus de savoir si le Typhoon vole mieux que le Rafale.
Elle est de savoir quel fournisseur acceptera de donner à l’Arabie saoudite le plus de contrôle sur son propre avenir aéronautique. C’est sur ce terrain que se jouera la prochaine commande.