Avec les FQ-42A et FQ-44A, l’USAF veut créer une masse de combat abordable. Mais furtivité, autonomie et survivabilité menacent déjà l’équation des coûts.
En résumé
Le programme américain Collaborative Combat Aircraft vient de changer de dimension. L’USAF ne prépare plus seulement une décision industrielle : elle l’a prise. Le 17 juin 2026, elle a attribué à General Atomics et Anduril des contrats de développement et de production pour les FQ-42 et FQ-44, avec l’objectif de disposer de plus de 150 CCA opérationnels avant 2030. Un mois plus tard, le YFQ-44A d’Anduril a tiré un AIM-120 AMRAAM au-dessus du désert de Mojave. Derrière ces essais se dessine une transformation du combat aérien. Le pilote ne doit plus contrôler individuellement chaque appareil mais commander une équipe d’aéronefs semi-autonomes capables de détecter, protéger ou tirer. L’objectif est la « masse abordable », autour de 30 millions de dollars par CCA. Mais l’équation est fragile. Plus ces drones devront pénétrer des défenses modernes et survivre, plus leurs équipements pourraient les rapprocher du coût et de la complexité des chasseurs qu’ils sont censés compléter.
La production des CCA a déjà franchi un cap décisif
L’actualité du programme Collaborative Combat Aircraft, ou CCA, évolue extrêmement vite. La compétition entre le YFQ-42A Dark Merlin de General Atomics et le YFQ-44A Fury d’Anduril n’attend plus une décision de production : l’USAF a choisi de produire les deux.
Le 17 juin 2026, le Department of the Air Force a attribué des contrats d’Engineering and Manufacturing Development et de production aux deux industriels pour l’Increment 1. La décision a été prise quatre mois plus tôt que prévu. L’USAF affirme désormais vouloir acquérir plus de 150 CCA capables de combattre avant la fin de la décennie.
Cette étape modifie même leur désignation. Dans la nomenclature américaine, le « Y » identifie un appareil de présérie ou de développement. Le « F » correspond à la fonction de chasseur et le « Q » à un aéronef sans équipage. Le YFQ-42A devient donc FQ-42A lorsqu’il entre en production. Le même principe s’applique au YFQ-44A.
General Atomics a réalisé le premier vol du YFQ-42A en août 2025, seulement 15 mois après l’attribution du contrat de prototype. L’appareil descend directement des travaux menés autour du XQ-67A et de la famille Gambit. Son architecture modulaire doit permettre de décliner une cellule commune vers plusieurs missions : combat air-air, surveillance de longue durée ou attaque air-sol.
Anduril suit une philosophie différente avec Fury. L’appareil privilégie une architecture relativement simple, modulaire et pensée dès l’origine pour une production industrielle rapide.
Cette différence est importante. Le programme CCA n’est pas destiné à sélectionner le meilleur drone au sens traditionnel. Washington veut conserver plusieurs solutions et éviter de recréer un monopole industriel comparable à celui qui caractérise certains grands programmes aéronautiques américains.
Le tir d’un AIM-120 transforme le wingman en véritable combattant
Le deuxième événement majeur s’est produit en juillet.
Un YFQ-44A Fury a effectué un tir réel d’AIM-120 AMRAAM dans une zone d’essais du désert de Mojave. Le missile a été lancé contre une cible numérique. L’essai suivait plusieurs mois de tests avec armements inertes, puis de vérification des liaisons entre le drone et son système d’armes.
Ce détail technique est essentiel.
Emporter un missile sous une aile est relativement simple. Le tirer depuis un aéronef autonome impose de valider toute une séquence : alimentation électrique, dialogue numérique entre missile et avion, préparation de l’arme, transmission des paramètres d’engagement, autorisation de tir puis séparation aérodynamique sans collision.
L’USAF indique que le YFQ-44A peut exécuter cette séquence de manière autonome à l’intérieur de paramètres définis par le pilote. Mais l’autorisation d’emploi de l’arme reste humaine. L’appareil ne décide donc pas seul de tuer une cible.
Le FQ-42A doit lui aussi réaliser des essais d’armement air-air. Une différence architecturale apparaît néanmoins entre les deux appareils. Selon l’USAF, le modèle de General Atomics dispose d’une soute interne, alors que le Fury d’Anduril emporte actuellement ses missiles sur des points externes.
Ce choix résume déjà une partie du débat sur les CCA.
Une soute interne limite la traînée et peut faciliter la réduction de la signature radar. Elle impose en revanche des volumes internes, des mécanismes d’ouverture et de largage, des contraintes structurelles et une intégration beaucoup plus complexe.
L’emport externe est moins coûteux et plus simple. Mais un missile et son pylône augmentent la signature radar et dégradent l’aérodynamique.
Autrement dit : la furtivité commence par coûter de l’argent.
Le pilote devient le quarterback d’une équipe autonome
Le terme « loyal wingman » peut donner une mauvaise image du concept.
Un CCA n’est pas simplement un drone télécommandé suivant un F-35 ou le futur F-47. S’il fallait qu’un pilote dirige individuellement son cap, son altitude, ses capteurs et ses armes, la charge cognitive deviendrait rapidement impossible à gérer.
L’objectif est donc de passer du contrôle de plateforme au commandement par intention.
Le pilote pourrait demander à plusieurs CCA de surveiller un secteur, rechercher une menace, conserver une position, protéger une formation ou engager une cible autorisée. Le logiciel d’autonomie répartirait ensuite une grande partie des tâches de navigation, de formation et de manœuvre.
Le programme VENOM mené parallèlement par DARPA et l’USAF montre précisément cette direction. Des F-16 modifiés servent actuellement de bancs d’essai pour des agents d’intelligence artificielle capables de prendre en charge le pilotage. DARPA explique explicitement vouloir permettre à terme à des pilotes humains de commander et d’orchestrer des équipes d’aéronefs autonomes.
Ce modèle change l’économie du combat aérien.
Un chasseur piloté très coûteux peut devenir le centre décisionnel d’une formation distribuée. Les CCA placés plusieurs dizaines ou centaines de kilomètres devant lui peuvent étendre sa couverture radar, transporter des missiles supplémentaires, obliger l’adversaire à dévoiler ses radars ou pénétrer dans une zone où le risque serait jugé excessif pour un équipage.
Le pilote devient moins un conducteur qu’un quarterback.

La séparation du drone et de son intelligence artificielle change l’industrie
L’autre rupture est moins spectaculaire, mais peut-être aussi importante que l’appareil lui-même.
L’USAF veut séparer le logiciel d’autonomie de la cellule.
General Atomics ou Anduril peuvent donc construire l’avion tandis qu’un autre industriel fournit le « pilote numérique ». Six entreprises ont intégré le pool du programme : Anduril, General Atomics, Lockheed Martin, Northrop Grumman, RTX Collins Aerospace et Shield AI.
Anduril, RTX Collins Aerospace et Shield AI ont ensuite obtenu les premières options de production pour les logiciels de mission autonomy. Une nouvelle compétition doit déboucher sur le choix d’un fournisseur principal pour l’Increment 1 à l’été 2027.
Cette architecture ouverte répond à un risque connu des programmes militaires : l’enfermement technologique chez un fournisseur unique.
Un FQ-44 pourrait ainsi recevoir une nouvelle génération d’algorithmes sans nécessiter la conception d’un nouvel avion. Le logiciel peut théoriquement progresser tous les quelques mois alors qu’une cellule aéronautique reste en service pendant plusieurs années.
Le YFQ-42A a déjà réalisé des vols utilisant des logiciels d’autonomie de mission. Le Fury a également servi à tester différentes piles logicielles.
C’est une différence fondamentale avec le développement traditionnel d’un chasseur, où cellule, avionique, systèmes de mission et logiciels sont intimement liés pendant des décennies.
La masse abordable répond à une crise arithmétique de l’USAF
La stratégie CCA est d’abord le produit d’une contrainte économique.
Un avion de combat moderne est devenu trop cher pour pouvoir compenser chaque appareil retiré du service par un appareil neuf dans un rapport de un pour un.
L’USAF cherche donc à dissocier « nombre de pilotes » et « nombre d’effecteurs ».
L’objectif financier avancé pour l’Increment 1 se situe autour de 30 millions de dollars ou moins par CCA, soit une fraction du prix d’un chasseur piloté moderne. Fin juillet, le colonel Timothy Helfrich, responsable des acquisitions pour les chasseurs et appareils avancés, indiquait que les deux CCA étaient en dessous de l’objectif de prix fixé par l’Air Force.
Le budget confirme que Washington passe désormais à l’échelle industrielle.
La demande budgétaire FY2027 prévoit 996,528 millions de dollars pour la première phase d’acquisition des Collaborative Combat Aircraft, auxquels s’ajoutent 150,5 millions de dollars d’advance procurement. L’autorisation budgétaire totale atteint ainsi 1,147 milliard de dollars.
Le nombre exact d’appareils associé à cette enveloppe n’est toutefois pas rendu public. Les documents budgétaires précisent que certains détails contractuels sont protégés par leur niveau de classification. Il serait donc incorrect de diviser simplement 1,147 milliard de dollars par un nombre supposé de drones pour obtenir un coût unitaire.
La survivabilité menace directement la promesse économique
C’est ici que le programme entre dans sa contradiction la plus intéressante.
Un CCA de 30 millions de dollars paraît économiquement séduisant tant que l’on accepte qu’il possède moins de capacités qu’un F-35 ou un F-47.
Mais que se passe-t-il lorsqu’il doit pénétrer dans l’espace aérien chinois face à des radars modernes, des chasseurs, des missiles sol-air longue portée et des systèmes de guerre électronique ?
Il faut alors réduire sa signature radar. Ajouter des communications sécurisées. Protéger ses liaisons contre le brouillage. Installer des capteurs passifs. Ajouter éventuellement un radar AESA. Intégrer des contre-mesures électroniques. Prévoir de la redondance. Améliorer son moteur et son rayon d’action. Renforcer sa cybersécurité.
Chacune de ces exigences est militairement rationnelle.
Additionnées, elles peuvent tuer la philosophie du programme.
Un aéronef furtif exige notamment des géométries adaptées, une intégration précise des antennes, une maîtrise de la signature des entrées d’air et du moteur, parfois des matériaux absorbants et des tolérances industrielles plus sévères. Une soute interne améliore potentiellement la discrétion, mais augmente le volume, la masse et la complexité.
Le danger est évident : transformer progressivement un drone bon marché en petit chasseur furtif.
Le concept d’appareil « consommable » devient déjà plus nuancé
L’USAF elle-même prend désormais ses distances avec l’image du drone jetable.
Le terme utilisé actuellement est plutôt « optionally attritable ». Cela signifie qu’un commandant peut accepter la perte d’un CCA lorsque la valeur militaire de la mission le justifie, sans pour autant considérer l’appareil comme une munition à usage unique.
Timothy Helfrich a été particulièrement clair en juillet : l’Air Force n’aurait jamais considéré le CCA comme strictement « attritable ». Un appareil pourrait effectuer de nombreuses missions et servir pendant des années. Il pourrait aussi être volontairement exposé à un niveau de risque qui serait inacceptable pour un chasseur habité. ([Air & Space Forces Magazine][3])
Cette nuance est essentielle.
À 30 millions de dollars l’unité, un FQ-42A ou un FQ-44A n’est pas un consommable. Perdre dix appareils représenterait déjà environ 300 millions de dollars au seul prix cible des cellules.
Mais il reste beaucoup plus acceptable de risquer cette perte que dix avions pilotés, avec leurs équipages et leur coût largement supérieur.
C’est probablement là que se trouve la véritable valeur du CCA.
La logistique devient aussi importante que l’autonomie
L’USAF teste d’ailleurs déjà les drones en dehors de l’environnement relativement confortable des centres d’essais.
En juillet, l’Experimental Operations Unit a déployé FQ-42 et FQ-44 à Creech Air Force Base, dans le Nevada, dans le cadre d’un exercice d’Agile Combat Employment. Les équipes ont réalisé plusieurs sorties, intégré les appareils avec des plateformes pilotées, chargé des AIM-120 inertes, ravitaillé les drones et étudié leur capacité à être rapidement remis en vol.
Ce travail peut sembler secondaire face aux démonstrations d’intelligence artificielle. Il ne l’est pas.
Une flotte de centaines de drones perd son intérêt si chaque appareil exige une équipe importante de mécaniciens, des équipements spécifiques, des hangars climatisés et plusieurs heures de maintenance entre deux sorties.
La « masse abordable » doit donc être financière, mais aussi logistique.
C’est pourquoi le FQ-44 d’Anduril privilégie notamment une conception simplifiée et l’emport externe, tandis que General Atomics mise davantage sur la modularité de sa cellule commune.
Le vrai test sera de résister à la tentation du chasseur sans pilote
Les FQ-42A et FQ-44A ne représentent pas simplement l’arrivée de deux nouveaux drones américains. Ils obligent l’USAF à revoir la notion même de puissance aérienne.
Pendant des décennies, augmenter la puissance d’une flotte signifiait principalement acheter davantage de chasseurs ou construire des avions plus performants. Le CCA propose une troisième voie : multiplier les capteurs et les armes autour d’un nombre plus limité de plateformes pilotées.
Cette approche peut profondément modifier le rapport de forces dans le Pacifique, où distances, nombre de missiles disponibles et pertes potentielles deviennent des variables décisives.
Mais le programme ne réussira pas uniquement parce qu’un Fury peut tirer un AIM-120 ou parce qu’un Dark Merlin vole sans pilote.
Le succès dépendra de la capacité de l’USAF à accepter qu’un CCA ne puisse pas tout faire.
S’il doit posséder la furtivité d’un F-35, les capteurs d’un chasseur de cinquième génération, une suite complète de guerre électronique, plusieurs missiles internes, une autonomie extrêmement sophistiquée et une durée de vie de trente ans, son prix finira mécaniquement par se rapprocher de celui des appareils qu’il était censé compléter.
La révolution des Collaborative Combat Aircraft repose donc sur une discipline rarement confortable pour les forces armées : accepter une plateforme imparfaite afin d’en acheter beaucoup.
La question déterminante n’est plus de savoir si les wingmen autonomes américains savent voler ou tirer. Ils le démontrent déjà.
Elle est de savoir si l’USAF saura résister à l’inflation des exigences suffisamment longtemps pour conserver ce qui donne tout son sens au programme : la masse.
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