Le budget 2026 de l’US Air Force coupe le F-35 pour miser sur NGAD

budget F-35

Le budget 2026 de l’US Air Force réduit le F-35A et redirige l’effort vers NGAD, le F-47 et les CCAs, au prix de choix industriels tranchés.

En résumé

Les documents budgétaires publiés autour des 5–6 janvier confirment une inflexion nette : l’US Air Force demande des crédits pour 24 F-35A sur l’exercice 2026, soit une baisse marquée par rapport aux rythmes récents. L’objectif n’est pas d’abandonner le F-35, mais de libérer de la marge pour accélérer NGAD et ses « équipiers » non pilotés, les Collaborative Combat Aircraft. La logique est simple : face à un adversaire de niveau comparable, la supériorité aérienne dépend moins d’un seul chasseur très performant que d’un système cohérent mêlant capteurs, liaisons de données, effecteurs et masse déployable. Cette bascule bouscule la répartition des crédits entre RDT&E et procurement, oblige à arbitrer sur la taille de flotte à court terme, et met la pression sur l’industrie. Elle ouvre aussi un débat politique : le Congrès acceptera-t-il de réduire l’achat de chasseurs « disponibles maintenant » pour financer des capacités « décisives demain » ?

La logique d’un budget qui privilégie l’avenir sur l’immédiat

Le signal le plus lisible est la réduction de la commande annuelle de F-35A. L’US Air Force ne nie pas l’utilité de l’avion. Elle indique plutôt que le prochain saut capacitaire doit venir d’un ensemble, pas d’une plateforme isolée. Dans une guerre de haute intensité, le problème n’est plus seulement « gagner un duel », mais tenir dans la durée face à une défense aérienne dense, des brouillages massifs, des frappes à longue portée et une attrition rapide.

C’est là que la logique « NGAD + drones équipiers » s’impose. Un chasseur de nouvelle génération, pensé dès l’origine pour commander un groupe d’aéronefs non pilotés, promet d’augmenter la portée des capteurs, d’épaissir les salves de missiles, de disperser le risque et d’occuper l’espace aérien avec davantage d’objets connectés. Dit autrement : l’Air Force cherche une capacité de masse compatible avec un environnement où la perfection technologique ne suffit pas si elle est trop rare.

Le budget global et la mécanique des lignes de crédits

La demande budgétaire du Department of the Air Force pour 2026 est présentée comme en hausse par rapport à 2025, avec un total d’environ 249,5 milliards de dollars (incluant des composantes discrétionnaires et obligatoires). À l’intérieur, le débat n’est pas seulement « combien », mais « où ».

Il faut distinguer deux blocs souvent confondus dans le débat public. D’abord RDT&E (Research, Development, Test & Evaluation) : c’est l’argent des prototypes, de l’intégration logicielle, des essais et de la maturation technologique. Ensuite procurement : c’est l’achat en série, les moteurs, certains équipements de mission et des lots de soutien. Un pivot vers NGAD et les CCAs se voit donc mécaniquement dans une hausse relative de RDT&E (ou de postes de développement) au détriment d’achats immédiats de cellules existantes, même si ces achats restent élevés en valeur absolue.

Le choix du F-35A : réduire la cadence sans casser le programme

La demande de financer F-35A à hauteur de 24 appareils en 2026 est un coup de frein, pas un arrêt. Les documents de justification indiquent clairement que la ligne couvre les avions, les moteurs et des équipements associés. Plusieurs chiffres circulent en parallèle dans les articles de presse : un ordre de grandeur d’environ 3,5 milliards de dollars est mentionné pour l’achat, avec en plus des crédits d’« advance procurement » pour sécuriser des composants à l’avance.

Pourquoi ce frein est-il politiquement risqué ? Parce qu’il touche un avion déjà en service, déjà déployable, et dont l’écosystème (formation, maintenance, modernisations) est engagé sur des décennies. Réduire la cadence, c’est accepter un trou temporaire dans les livraisons, une flotte qui vieillit plus vite que prévu, et une tension sur la planification des escadrons. C’est aussi donner des arguments à ceux qui préfèrent « acheter maintenant » plutôt que « développer ensuite ».

Mais l’Air Force semble considérer que continuer à acheter au même rythme aurait un coût d’opportunité trop élevé : chaque tranche de F-35A achetée aujourd’hui est de l’argent qui n’accélère pas l’architecture NGAD, ni l’intégration des drones équipiers, ni la connectivité tactique qui doit lier tout ce monde.

Le pari NGAD : un système de systèmes, pas une simple “nouvelle cellule”

Le cœur du pivot s’appelle NGAD. Dans les documents du Congressional Research Service, le programme est décrit comme une famille de systèmes, incluant le chasseur piloté de nouvelle génération et des composantes associées. Le nom F-47 apparaît comme l’élément « plateforme » du futur dispositif.

Un chiffre ressort des éléments publics : une demande d’environ 2,58 milliards de dollars en 2026 pour le développement (system development and demonstration) du F-47. Ce montant n’est pas celui d’une production en série. C’est le prix d’une accélération de calendrier et de risques techniques assumés : propulsion, furtivité multi-bandes, guerre électronique native, architecture logicielle plus ouverte, et intégration poussée des drones.

L’arbitrage est brutal mais cohérent : l’Air Force préfère mettre de l’argent là où le retard se paie cher. Dans une décennie, le goulot d’étranglement pourrait être la capacité à pénétrer une bulle A2/AD moderne et à y survivre, pas la disponibilité d’un chasseur supplémentaire de génération actuelle.

Les drones équipiers comme multiplicateurs, avec une facture encore floue

Le deuxième pilier, ce sont les Collaborative Combat Aircraft. La promesse est connue : des drones plus simples qu’un chasseur piloté, capables d’emporter des capteurs ou des armements, de prendre des risques, et de se faire « consommer » si nécessaire, tout en restant connectés au pilote.

Le point important, côté budget, est que le financement CCA ne se limite pas à une seule ligne. Le CRS indique qu’une partie significative de l’effort a été portée en financement dit « mandatory » (via une loi récente), et qu’en 2026 l’Air Force demande en plus une enveloppe discrétionnaire (un peu plus de 126 millions de dollars), principalement en RDT&E, avec une petite part en achat. Autrement dit : la montée en puissance est réelle, mais la structure est éclatée, ce qui rend la lecture publique difficile et alimente les suspicions de « lignes mélangées ».

Et c’est là que le débat technique commence. Le coût unitaire d’un CCA dépendra du niveau d’autonomie, de la furtivité, de la survivabilité et du payload. Un drone “consommable” n’a pas le même prix qu’un drone quasi-chasseur. Tant que ces curseurs ne sont pas figés, l’Air Force peut annoncer une ambition de masse sans être totalement enfermée dans un coût final. C’est pratique politiquement. C’est aussi dangereux : si les exigences dérivent, la masse promise peut se dissoudre.

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Les effets de bord industriels et opérationnels que personne ne peut ignorer

Cette bascule budgétaire force des choix concrets.

D’abord, la flotte de chasse : l’Air Force vise depuis longtemps un rythme d’acquisition annuel élevé pour contenir l’âge moyen. En dessous d’un certain seuil, l’âge grimpe, la disponibilité chute, et l’argent d’entretien mange l’argent d’investissement. Réduire le F-35A crée donc une dette de modernisation qui devra être rattrapée, soit par une reprise de cadence, soit par une accélération des remplacements via NGAD et drones.

Ensuite, l’industrie : ralentir un programme, c’est compliquer la planification des fournisseurs, la stabilité des emplois spécialisés et la négociation des lots. À l’inverse, accélérer NGAD, c’est créer des pics de demande sur des compétences rares (logiciel critique, intégration capteurs, essais en vol) et accepter que les coûts de développement soient élevés au début.

Enfin, l’opérationnel : miser sur des drones équipiers suppose une doctrine, un entraînement et des règles d’engagement robustes. Le succès dépendra moins de la cellule que des réseaux, de la résilience au brouillage et de la capacité à maintenir la mission quand les communications sont dégradées. Si ce socle n’est pas prêt, les CCAs risquent de devenir une promesse de salon.

Le rôle du Congrès, arbitre final entre prudence et transformation

Le dernier mot ne revient pas à l’Air Force. Les commissions parlementaires peuvent refuser une baisse trop forte du F-35A, ajouter des achats, ou réorienter des crédits. L’histoire récente montre que le Congrès aime sécuriser la base industrielle et financer des capacités “tangibles” à court terme. Des textes et rapports parlementaires évoquent aussi des préoccupations sur la lisibilité des lignes NGAD et CCA, précisément parce que des financements ont été « mélangés » par le passé.

C’est un bras de fer classique : l’exécutif pousse une transformation, le législatif demande des garanties, des jalons et des chiffres stables. Si les jalons NGAD glissent, le Congrès aura un argument puissant pour remettre de l’argent sur des chasseurs existants. Si, au contraire, l’Air Force prouve rapidement des gains mesurables (essais, intégrations, maturité des CCAs), elle consolidera le pivot.

Ce que ce pivot dit vraiment de la guerre aérienne qui arrive

Le message de fond est clair : l’US Air Force n’achète pas moins de F-35A parce que l’avion serait devenu inutile. Elle achète moins parce qu’elle veut acheter autrement. La priorité n’est plus seulement la performance individuelle, mais la combinaison « capteurs + effecteurs + réseaux + masse », avec une acceptation explicite de l’attrition dans le calcul.

Le point qui mérite d’être surveillé est simple : si NGAD et les CCAs deviennent trop coûteux, l’Air Force risque de se retrouver avec une flotte réduite, des programmes en développement, et une période de transition dangereuse. Si, au contraire, elle parvient à industrialiser des drones réellement abordables, le frein sur le F-35A apparaîtra rétrospectivement comme un choix lucide, même impopulaire au départ.

Sources

  • Air & Space Forces Magazine, “How the 2026 Budget Shapes the Future Air Force Fighter Fleet” (26 juin 2025).
  • Department of the Air Force, “Air Force President’s Budget FY26” (page ressources budgétaires, FY2026).
  • Department of the Air Force, “FY26 Air Force Aircraft Procurement Vol I” (justification F-35A, 24 appareils).
  • Congressional Research Service, “U.S. Air Force Next-Generation Air Dominance (NGAD) Fighter” (IF12805, 22 juillet 2025).
  • Congressional Research Service, “U.S. Air Force NGAD Fighter” (IF12740, 28 novembre 2025, éléments CCA).
  • Reuters, “Pentagon slashes in half its request for Air Force F-35s…” (11 juin 2025).

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