Contrat >100 M$ attribué à Boeing pour de nouvelles GBU-57 après l’Iran. Livraisons dès 2028: la frappe en profondeur reste une priorité.
En résumé
L’US Air Force a enclenché la reconstitution de ses stocks de GBU-57 après leur premier emploi opérationnel lors de frappes de juin 2025 sur des sites nucléaires iraniens, dont Fordow. Un contrat en source unique de plus de 100 millions de dollars a été attribué à Boeing pour produire de nouveaux exemplaires et des sous-ensembles, avec des livraisons de composants prévues à partir de janvier 2028. Le message est clair: Washington veut préserver une capacité rare, celle de la destruction de cibles “hard and deeply buried” sans recours au nucléaire. Mais la décision révèle aussi une fragilité: la chaîne industrielle est étroite, les délais sont longs, et la capacité dépend d’un vecteur très limité, le B-2 Spirit. En parallèle, l’Air Force prépare déjà l’après-GBU-57 avec le Next-Generation Penetrator.
La décision de réapprovisionner une munition devenue stratégique
La décision est moins technique qu’elle n’en a l’air. Réapprovisionner la Massive Ordnance Penetrator n’est pas un simple “retour au niveau de stock”. C’est un acte de doctrine. L’US Air Force signale qu’elle considère la frappe conventionnelle en très grande profondeur comme une capacité de premier rang, au même titre que la furtivité ou le ravitaillement en vol.
Le déclencheur est direct: des GBU-57 ont été consommées lors des frappes américaines de juin 2025 contre des installations iraniennes, dont Fordow et Natanz. Plusieurs sources concordantes évoquent un total de 14 munitions délivrées par sept bombardiers furtifs B-2, dans une opération officiellement décrite comme planifiée depuis longtemps.
Dans ce contexte, un contrat attribué en source unique à Boeing n’est pas une surprise. C’est même la seule option réaliste à court terme, parce que l’arme est atypique, peu produite, et intimement liée à une architecture industrielle et de certification déjà existante.
La GBU-57, une bombe anti-bunker hors norme
La bombe anti-bunker GBU-57 n’appartient pas au monde des “munitions de masse”. C’est une arme d’exception, conçue pour les cibles les plus dures et les plus profondes: bunkers de commandement, centres de production, tunnels renforcés, installations enterrées sous roche.
Ses dimensions expliquent tout. La GBU-57 pèse environ 13 600 kg (30 000 lb). Elle mesure autour de 6,2 m (20,3 ft) de long, pour un diamètre proche de 0,8 m (31,5 in). Ce n’est pas “une grosse bombe”, c’est un projectile de pénétration: masse, vitesse et rigidité servent à fracturer des couches successives avant la détonation.
La littérature publique reste prudente sur la pénétration réelle, car elle dépend du matériau (béton, roche), des armatures, de l’angle d’impact et du profil de largage. Les ordres de grandeur les plus souvent cités tournent autour de dizaines de mètres de béton renforcé ou de roche, ce qui place l’arme dans une catégorie à part, loin devant les pénétrateurs “classiques”.
Le choix du B-2 Spirit, une contrainte autant qu’un avantage
La GBU-57 impose son propre écosystème. Aujourd’hui, la délivrance opérationnelle est associée au B-2 Spirit, parce qu’il peut emporter la munition en soute tout en conservant un profil de pénétration furtif. Cela réduit l’exposition aux défenses et augmente la probabilité d’atteindre une cible très protégée.
Mais cette dépendance est une vulnérabilité. Elle signifie que la capacité “anti-bunker profond” repose sur une flotte réduite, coûteuse à maintenir, et dont la disponibilité n’est jamais totale. En clair: vous pouvez posséder l’arme, mais ne pas pouvoir la projeter au moment voulu si le cycle de maintenance, la posture globale ou les priorités de théâtre s’y opposent.
C’est aussi pour cela que le débat autour du futur B-21 Raider est central. Les sources récentes sur le successeur de la GBU-57 indiquent déjà une contrainte d’emport: le futur pénétrateur devrait être plus léger, afin d’être compatible avec le B-21 (souvent décrit comme capable d’emporter une unité, là où le B-2 en emporte davantage). Autrement dit, la bombe façonne l’avion, et l’avion force la bombe à évoluer.
Le contrat à Boeing, un révélateur de délais et de dépendance industrielle
Le cœur de l’annonce du 13 février est le contrat de production, décrit comme un engagement à plus de 100 millions de dollars, attribué à Boeing en source unique, avec des livraisons à partir de janvier 2028 pour certains ensembles (notamment des kits de queue).
Trois enseignements s’en dégagent.
La reconstitution d’un stock prend des années
Entre l’attrition opérationnelle (2025) et les premières livraisons (2028), on parle d’un cycle de presque trois ans. Ce n’est pas un problème de bureaucratie seulement. C’est la réalité d’une munition lourde, produite en faibles volumes, avec des composants spécifiques, des contrôles qualité exigeants et une intégration avion/système d’armes qui ne laisse pas le droit à l’approximation.
La source unique dit quelque chose de la chaîne industrielle
Un contrat en “sole source” est parfois un choix politique. Ici, il ressemble surtout à une absence d’alternative crédible à court terme. Mettre en concurrence un produit aussi spécialisé aurait probablement ajouté du délai sans créer de second fournisseur, car l’entrée sur ce marché exige des données, une expérience et une validation que très peu d’acteurs possèdent.
Le montant est élevé, mais il ne dit pas le volume
Le chiffre “> 100 M$” frappe, mais il reste incomplet: on ignore le nombre exact de munitions ou de lots. Pour une arme de ce type, le coût unitaire complet (corps, explosif, guidage, kit arrière, tests, stockage, soutien) peut vite grimper. Le montant signale surtout une intention ferme: restaurer la capacité, pas simplement “étudier” une option.
La logique militaire derrière la frappe en profondeur
La frappe en profondeur contre des cibles enterrées n’est pas un caprice technologique. C’est une réponse à une réalité: les adversaires ont déplacé leurs actifs critiques sous terre, derrière des couches de protection physique et de redondance.
Dans le cas de l’Iran, Fordow est souvent cité comme l’exemple-type: une installation profondément enterrée, conçue pour résister à des frappes conventionnelles. D’où l’idée, répétée depuis des années, qu’une capacité anti-bunker très lourde est une assurance stratégique: elle donne au décideur politique une option “entre” la frappe symbolique et l’escalade extrême.
Il faut être franc: posséder cette option modifie le calcul de dissuasion. Même si l’arme n’est utilisée qu’une fois en dix ans, son existence pèse sur la planification adverse, impose des coûts (profondeur accrue, durcissement, dispersion) et complexifie la protection d’infrastructures clés.

La transition annoncée vers le Next-Generation Penetrator
Un point est souvent sous-estimé: le réapprovisionnement de la GBU-57 ressemble aussi à un “pont” vers la génération suivante. Plusieurs éléments publics indiquent que l’Air Force travaille déjà sur un successeur, le Next-Generation Penetrator, avec l’idée d’améliorer la précision, l’efficacité terminale, et la robustesse en environnement contesté, notamment en cas de brouillage GPS.
C’est un aveu implicite. La GBU-57 est redoutable, mais elle appartient à un modèle: GPS, plateforme unique, logistique lourde. Le monde qui vient pousse vers plus de flexibilité: armes plus “transportables”, navigation plus résiliente, et compatibilité avec les plateformes futures.
Le paradoxe est que la GBU-57 reste nécessaire tant que le successeur n’est pas prêt. D’où ce calendrier: reconstituer maintenant, livrer à partir de 2028, tout en préparant une relève qui, elle, prendra encore des années.
La question qui dérange: combien de temps cette capacité restera-t-elle rare ?
Si l’on lit entre les lignes, l’annonce du 13 février ne raconte pas seulement une commande. Elle raconte une course entre trois horloges.
La première est opérationnelle: maintenir une capacité immédiatement crédible, malgré une consommation réelle en 2025.
La deuxième est industrielle: produire, qualifier, livrer, sans rupture, dans un calendrier long.
La troisième est technologique: basculer vers une nouvelle génération capable de survivre à un combat où le GPS, les communications et les itinéraires “confortables” ne sont plus garantis.
Le point intéressant, au fond, est que la GBU-57 n’est pas seulement une bombe. C’est un baromètre. Quand Washington choisit d’y remettre de l’argent et du temps, il dit que les cibles enterrées, les installations durcies et la guerre sous la montagne ne sont pas un scénario marginal. Ce sont des hypothèses de planification qui structurent déjà les choix d’armement.
Sources
Defense News, “US Air Force buying more bunker-buster bombs after Iran nuclear strikes”, 13 février 2026.
Air & Space Forces Magazine, “Pentagon to Restock Massive Ordnance Penetrator Bombs Dropped by B-2s on Iran”, février 2026.
The Aviationist, “U.S. Air Force Moving to Replenish GBU-57 Massive Ordnance Penetrator Inventory”, 13 février 2026.
Defence Today, “US Air Force to restock inventory of GBU-57 MOP bunker buster bombs”, février 2026.
U.S. Department of Defense (DOD News), “’Historically Successful’ Strike on Iranian Nuclear Site Was 15 Years in the Making”, 26 juin 2025.
Al Jazeera, “Satellite images show damage from US strikes on Iran’s Fordow nuclear site”, 22 juin 2025.
Le Monde (édition en anglais), “The American GBU-57 bomb is the only weapon capable of reaching Iran’s Fordo nuclear site”, 20 juin 2025.
Foundation for Defense of Democracies, “Bunker Buster: How the Massive Ordnance Penetrator (MOP) works”, 19 juin 2025.
Business Insider, “The US Air Force is eyeing a new bunker-buster bomb… Next Generation Penetrator”, 13 septembre 2025.
Avion-Chasse.fr est un site d’information indépendant.