Rafale F4, MRTT et A400M parcourent 40 000 km. Au-delà de la démonstration, PÉGASE 26 teste la capacité française à agir loin et vite.
En résumé
Avec PÉGASE 26, l’Armée de l’Air et de l’Espace engage quatre Rafale F4, trois A330 MRTT Phénix, deux A400M Atlas et environ 300 aviateurs sur plus de 40 000 km en 40 jours. La mission traverse l’Arctique, l’Indopacifique, l’océan Indien puis le Moyen-Orient. Elle permet de tester une projection aérienne à très longue distance, mais aussi le ravitaillement, la logistique, le commandement et l’interopérabilité avec des partenaires comme les États-Unis, le Japon, la Corée du Sud, l’Indonésie et l’Inde. Son coût global n’est toutefois pas publié. Et quatre Rafale ne constituent évidemment pas une force permettant de mener seuls une campagne aérienne majeure dans le Pacifique. La véritable utilité de PÉGASE se situe ailleurs : conserver un savoir-faire rare, qualifier des routes et des bases, préparer les crises futures et entretenir des partenariats. La mission est aussi, très clairement, une vitrine pour l’industrie française de défense.
La mission PÉGASE 26 dépasse largement les 10 000 kilomètres
PÉGASE 26 n’est pas un simple aller-retour entre la métropole et La Réunion. La septième édition de cette mission de projection aérienne, organisée du 8 septembre au 15 octobre 2026, représente plus de 40 000 km parcourus à travers neuf étapes.
Le dispositif principal comprend quatre Rafale et la projection stratégique française au standard F4, trois A330 MRTT Phénix, deux A400M Atlas et environ 300 aviateurs.
La première partie du voyage dit beaucoup de l’exercice recherché. Pour rejoindre l’Alaska depuis la France par le Groenland, les Rafale ont effectué onze heures de vol et nécessité six ravitaillements en vol. Un A400M avait ouvert la route en passant par Kangerlussuaq et Pituffik Space Base.
Il ne s’agit donc pas seulement de vérifier que le Rafale peut voler loin. Cela est acquis depuis longtemps. Le véritable test consiste à déplacer simultanément chasseurs, carburant, mécaniciens, pièces détachées, équipages et moyens de commandement.
Le triptyque Rafale-MRTT-A400M constitue la vraie capacité stratégique
Un Rafale isolé possède une autonomie limitée par rapport aux dimensions du Pacifique. La capacité stratégique apparaît lorsque trois types d’appareils fonctionnent comme un seul système.
L’A330 MRTT Phénix apporte le carburant en vol, mais aussi du fret et des personnels. L’A400M Atlas transporte les mécaniciens, les équipements et les lots techniques nécessaires pour remettre les chasseurs en œuvre une fois au sol.
En Indonésie, les A400M et MRTT engagés dans PÉGASE avaient ainsi transporté 37 tonnes de fret au fil des différentes étapes. Quinze sorties Rafale, cinq sorties MRTT et quatre sorties A400M ont ensuite été réalisées en quatre jours.
C’est cela que signifie réellement la projection aérienne longue portée. Faire traverser 10 000 km à quatre avions est relativement simple. Les rendre à nouveau disponibles pour combattre après leur arrivée est beaucoup plus difficile.
L’autonomie française reste une autonomie relative
Le terme « autonome » mérite cependant d’être manié avec prudence.
La France maîtrise ses chasseurs, ses ravitailleurs, ses avions de transport, ses équipages et son commandement. Le CAPCODA de Lyon-Mont Verdun assure notamment la planification et le suivi de la mission depuis la métropole.
Mais autonomie ne signifie pas autarcie.
PÉGASE dépend de droits de survol, d’autorisations diplomatiques, de terrains étrangers, d’infrastructures aéroportuaires et de points d’appui partenaires. Le Groenland, l’Alaska, le Japon, la Corée du Sud, l’Indonésie ou l’Inde ne sont pas de simples coordonnées sur une carte.
La mission valide précisément ces accès avant qu’une crise ne survienne. C’est probablement l’un de ses bénéfices militaires les plus importants et les moins spectaculaires.
Le coût de PÉGASE 26 reste volontairement difficile à établir
Le ministère des Armées n’a pas publié, à ce stade, de coût consolidé de PÉGASE 26. Donner un chiffre précis serait donc artificiel.
Des références budgétaires permettent néanmoins de comprendre l’ordre de grandeur. Un rapport du Sénat évalue le coût du maintien en condition opérationnelle d’un Rafale autour de 25 000 euros par heure de vol. Un document parlementaire donnait environ 11 500 euros de MCO par heure pour l’A330 MRTT. Une estimation parlementaire plus ancienne situait l’A400M autour de 32 000 euros par heure, hors acquisition. Ces chiffres ne sont pas directement additionnables car leurs méthodes et leurs années de référence diffèrent.
Ils montrent néanmoins que PÉGASE coûte plusieurs millions d’euros rien qu’en activité aérienne.
À titre d’illustration, 200 heures de Rafale représentent déjà environ 5 millions d’euros avec le référentiel de 25 000 euros par heure. Ce calcul ne constitue pas le coût de PÉGASE 26. Il montre simplement l’échelle financière. Il faut ensuite ajouter MRTT, A400M, carburant, maintenance, personnels, hébergement, fret, infrastructures et soutien.
La question pertinente n’est donc pas de savoir si la mission coûte cher. Elle coûte nécessairement cher. Il faut savoir ce que la France achète avec cette dépense.

Les exercices transforment le voyage en entraînement de combat
La réponse devient plus convaincante lorsque PÉGASE ne se limite pas aux escales protocolaires.
En Alaska, les Rafale français ont travaillé dans un espace aérien immense, avec notamment des F-22 et F-35 américains. Au Japon, ils ont réalisé des entraînements avec les F-2 de la Japan Air Self-Defense Force. En Corée du Sud, des Rafale ont conduit pour la première fois des entraînements tactiques avec des F-35 sud-coréens.
En Indonésie, Rafale et A400M français et indonésiens ont effectué leurs premiers vols communs. Ce rapprochement est loin d’être anodin : Jakarta a commencé à recevoir ses propres Rafale en 2026.
L’exercice Tarang Shakti organisé par l’Indian Air Force va encore plus loin. Il rassemble notamment F-35, Rafale, F-16, A400M et ravitailleurs de plusieurs nations, avec des scénarios pouvant engager plusieurs dizaines d’aéronefs.
Cette partie est difficile à reproduire en France. Elle confronte les équipages à des appareils, procédures et environnements qu’ils rencontreraient lors d’une véritable coalition.
La France défend aussi des intérêts très concrets dans l’Indopacifique
Présenter PÉGASE comme une expédition française à l’autre bout du monde serait également trompeur.
La France compte environ 1,6 million de citoyens dans l’Indopacifique, près de 9 millions de km² de zone économique exclusive dans la région et environ 7 000 militaires déployés en permanence. La Réunion, Mayotte, la Nouvelle-Calédonie et la Polynésie française transforment donc un événement asiatique majeur en problème potentiel de sécurité nationale.
L’expérience de mai 2024 a d’ailleurs montré que cette capacité n’était pas théorique. Lors de la crise en Nouvelle-Calédonie, sept A400M ont participé à la projection rapide de personnels et de matériels depuis la métropole.
Savoir atteindre rapidement l’outre-mer peut servir au combat. Mais aussi à une évacuation de ressortissants, à une catastrophe naturelle ou à l’acheminement de renforts.
La dimension commerciale est réelle et assumée
PÉGASE est également une vitrine industrielle. Le nier serait artificiel.
Le général Julien Sabéné a explicitement présenté les équipages comme des ambassadeurs de l’industrie française de défense. Le choix des escales est particulièrement parlant : l’Inde et l’Indonésie exploitent le Rafale, l’Indonésie a également commandé l’A400M, tandis que plusieurs partenaires de la mission utilisent ou envisagent des matériels européens.
La diplomatie militaire et l’export se renforcent mutuellement.
Un avion que l’on peut montrer en Alaska, ravitailler au-dessus du Pacifique, engager avec des F-35 en Corée et maintenir pendant plusieurs semaines en Asie dispose d’un argument commercial que ne fournit aucune brochure.
Cela profite donc clairement à Dassault Aviation, Airbus, Safran, Thales et à leur écosystème. Mais cet avantage industriel ne suffit pas, à lui seul, à justifier une mission militaire.
L’Europe bénéficie de PÉGASE sans en devenir automatiquement plus puissante
PÉGASE 26 reste une opération française, pas une opération militaire de l’Union européenne.
Son intérêt européen existe néanmoins. L’A400M et l’A330 MRTT sont des plateformes européennes. Des partenaires européens participent à Tarang Shakti. La route arctique renforce également des relations avec le Danemark et l’Amérique du Nord. L’Union européenne possède depuis 2021 sa propre stratégie pour l’Indopacifique, dont la sécurité et la défense constituent l’un des sept axes prioritaires.
Mais il existe une limite évidente. Si les enseignements, les procédures et les accès validés restent essentiellement français, le bénéfice militaire européen reste indirect.
Une véritable capacité européenne demanderait davantage : ravitailleurs mutualisés, accès communs aux bases, stocks prépositionnés, commandement interopérable et exercices réguliers de grande ampleur.
La vraie faiblesse de PÉGASE tient à sa taille
Quatre Rafale constituent une démonstration crédible de projection. Ils ne constituent pas une campagne aérienne.
Dans un conflit de haute intensité en Indopacifique, quelques chasseurs seraient rapidement absorbés par les besoins de défense aérienne, d’escorte, de frappe et de protection des ravitailleurs.
C’est la principale limite de l’exercice. PÉGASE démontre que la France sait ouvrir une route, déplacer un détachement, le soutenir et travailler avec des alliés. Il ne prouve pas qu’elle pourrait soutenir seule plusieurs dizaines de chasseurs pendant des semaines à 15 000 km de la métropole.
Mais ce n’est probablement pas son objectif.
L’intérêt véritable est de conserver la capacité d’être le premier échelon : arriver vite, ouvrir les accès, organiser le soutien, intégrer des renforts et passer ensuite à une coalition plus importante.
C’est là que le rapport coût-utilité de PÉGASE devient défendable. Une armée ne découvre pas le jour d’une crise comment ravitailler ses chasseurs six fois en onze heures, comment faire parvenir 37 tonnes de pièces à l’autre bout du monde ou quelles bases accepteront ses appareils.
Sans exercice, la capacité de projection stratégique existe surtout dans les tableaux d’effectifs. PÉGASE transforme cette capacité théorique en savoir-faire réel. La question pour Paris sera désormais de démontrer qu’elle peut passer de quatre Rafale projetés à une force suffisamment importante pour peser réellement si la crise l’exige.