J-10CE : pourquoi l’Ouzbékistan choisit le chasseur chinois

Chengdu J-10

L’Ouzbékistan devient le deuxième opérateur étranger du J-10CE chinois. Un choix militaire qui réduit sa dépendance historique envers la Russie.

En résumé

L’Ouzbékistan vient de confirmer l’arrivée du Chengdu J-10CE dans ses forces aériennes. Au moins six appareils ont été montrés officiellement fin août 2026, faisant de Tachkent le deuxième opérateur étranger du J-10CE, après le Pakistan. Des informations non confirmées évoquent une commande totale de 24 chasseurs pour environ 1 milliard de dollars. Le choix est stratégique. L’Ouzbékistan doit remplacer une flotte de MiG-29 et de Su-27 héritée de l’Union soviétique. Le J-10CE lui apporte un radar AESA, des missiles PL-15E à longue portée et une architecture moderne pour un coût inférieur à celui de nombreux chasseurs occidentaux ou russes lourds. Il approfondit aussi une relation militaire déjà engagée avec la Chine dans la défense aérienne. Mais le mouvement ne signifie pas une rupture avec Moscou. Et contrairement à certaines spéculations, aucune preuve publique n’indique un transfert de technologies du J-10CE vers la Russie via l’Ouzbékistan.

La confirmation ouzbèke transforme une rumeur en réalité militaire

Pendant plus d’un an, l’achat de Chengdu J-10CE par l’Ouzbékistan était resté dans la catégorie des informations plausibles mais non démontrées.

La situation a changé à la fin du mois d’août 2026.

À l’occasion du 35e anniversaire de l’indépendance du pays, la télévision publique O’zbekiston 24 a diffusé des images montrant des J-10CE portant les couleurs ouzbèkes. Au moins six appareils apparaissent au sol et en formation. L’un d’eux atterrit avec son parachute de freinage avant que les avions ne soient accueillis par des canons à eau.

Le ministère ouzbek de la Défense a ensuite diffusé ses propres images sous le commentaire selon lequel les frontières aériennes du pays étaient désormais protégées par des avions de chasse modernes.

Cette séquence constitue la première confirmation solide de leur présence en service. Aviation Week, le South China Morning Post et plusieurs publications aéronautiques spécialisées considèrent désormais l’Ouzbékistan comme le second client export confirmé du J-10CE après le Pakistan.

Cette précision compte. L’Indonésie a étudié l’appareil et le Bangladesh négocie désormais avec Pékin, mais aucun de ces deux pays n’avait encore rejoint opérationnellement le Pakistan au moment où les avions ouzbeks ont été révélés.

Le contrat de 24 appareils reste très probablement réel mais pas officiellement détaillé

Le principal piège de ce dossier concerne les chiffres.

De nombreuses publications évoquent 24 J-10CE commandés par Tachkent. Plusieurs avancent également une valeur proche de 1 milliard de dollars.

Ces données sont crédibles. Elles ne sont cependant pas confirmées par un document contractuel public de l’Ouzbékistan, de Chengdu Aircraft Industry Group, d’AVIC ou du gouvernement chinois.

Ce qui est certain est plus limité : au moins six avions ont été officiellement montrés en août 2026. Le nombre total commandé, le prix final, le calendrier complet de livraison et le contenu exact du package d’armement n’ont pas été rendus publics.

Si l’estimation d’un milliard de dollars pour 24 avions était exacte, une simple division donnerait environ 41,7 millions de dollars par appareil. Ce calcul est toutefois trompeur.

Un contrat de chasseurs comprend normalement bien davantage que les cellules. Il peut couvrir des moteurs de rechange, des simulateurs, des équipements au sol, des pièces détachées, la formation des pilotes, la formation des mécaniciens, des infrastructures et surtout des missiles.

Le prix réel du J-10CE ne peut donc pas être déduit proprement du montant supposé du contrat.

Le précédent pakistanais donne un ordre de grandeur. Des documents rapportés par Quwa attribuaient au contrat pakistanais une valeur de 1,525 milliard de dollars pour 20 J-10CE, dix moteurs WS-10B supplémentaires et 240 missiles PL-15E. Ces chiffres n’ont pas été officiellement détaillés par Islamabad ou Pékin, mais ils illustrent pourquoi la valeur d’un package complet peut être très supérieure au seul prix des avions.

L’Ouzbékistan doit remplacer une aviation héritée de l’Union soviétique

Le choix chinois s’explique d’abord par un problème extrêmement concret : l’âge de la flotte.

Les forces aériennes ouzbèkes ont hérité de l’Union soviétique des MiG-29, Su-27, Su-25 et d’autres appareils conçus dans les années 1970 et 1980.

Une partie importante n’est plus opérationnelle ou se trouve en réserve.

The Military Balance recensait notamment 12 MiG-29 et MiG-29UB actifs, avec 18 autres appareils stockés, tandis qu’une partie importante des Su-27 était également en réserve.

Même parfaitement entretenue, cette flotte impose des limites.

Les cellules vieillissent. Les moteurs nécessitent des révisions. L’avionique devient obsolète. Les radars mécaniques ou à balayage électronique passif des générations précédentes offrent des performances très différentes de celles des systèmes AESA modernes.

Surtout, maintenir ces avions crée une dépendance envers une industrie russe aujourd’hui mobilisée en priorité par les besoins de la guerre en Ukraine.

La Russie et l’Ouzbékistan avaient pourtant discuté d’une solution logique.

Dès 2017, Tachkent s’était intéressé au Su-30SM. En 2019, des responsables russes avaient confirmé que l’Ouzbékistan envisageait d’acquérir ce chasseur grâce à un crédit public russe, avec armements, équipements terrestres, pièces détachées et formation.

L’opération n’a finalement pas débouché sur une flotte de Su-30SM comparable à celle envisagée à l’époque.

Quelques années plus tard, c’est Chengdu qui occupe la place.

Le J-10CE répond précisément aux besoins d’un pays sans ambitions expéditionnaires

L’Ouzbékistan n’a pas besoin d’un très grand chasseur lourd destiné à parcourir des milliers de kilomètres.

Son territoire est enclavé.

Il partage des frontières avec le Kazakhstan, le Kirghizstan, le Tadjikistan, le Turkménistan et l’Afghanistan. Ses priorités sont la surveillance de l’espace aérien, l’interception, la défense des infrastructures stratégiques et la capacité à réagir rapidement à une menace régionale.

Dans cette configuration, un monomoteur comme le J-10CE est rationnel.

L’appareil mesure environ 16,9 mètres de long pour 9,8 mètres d’envergure. Il utilise une cellule delta-canard et des commandes de vol électriques. Son entrée d’air de type DSI évite notamment l’emploi d’un lourd système traditionnel de séparation de couche limite.

Son moteur WS-10B lui permet d’atteindre environ Mach 1,8 selon les données ouvertes généralement attribuées au modèle.

Sa taille et son architecture en font un appareil moins lourd que le Su-30SM biréacteur.

Cela se traduit potentiellement par des coûts d’exploitation plus faibles, même si aucune donnée fiable ne permet aujourd’hui de comparer précisément le coût de l’heure de vol des deux appareils en service ouzbek.

Un détail observé sur les nouveaux avions est particulièrement révélateur.

Les J-10CE montrés en Ouzbékistan semblent dépourvus de la perche fixe de ravitaillement en vol visible sur de nombreux J-10. Or Tachkent ne possède pas d’avion ravitailleur et ne poursuit aucune stratégie connue de projection aérienne à grande distance.

Cette configuration serait parfaitement cohérente avec une mission essentiellement nationale de défense aérienne. Les avions présentés emportaient en revanche trois réservoirs externes permettant d’augmenter leur autonomie.

Chengdu J-10

Le radar AESA fait franchir un saut générationnel à Tachkent

La principale différence avec les anciens MiG-29 ou Su-27 ouzbeks ne réside pas dans la vitesse maximale.

Elle se trouve dans les capteurs.

Le J-10CE est équipé d’un radar AESA, pour Active Electronically Scanned Array.

Une antenne AESA est composée d’un grand nombre de modules émetteurs-récepteurs. Le faisceau radar peut être déplacé électroniquement sans mouvement mécanique de l’antenne.

Le changement est considérable.

Le radar peut passer très rapidement d’une zone à une autre. Il peut suivre plusieurs cibles. Il peut adapter ses modes de fonctionnement. Il est généralement plus difficile à brouiller et plus fiable qu’un système utilisant une antenne mécanique.

Cette technologie place le J-10CE dans la catégorie des chasseurs dits de génération 4.5.

Il ne possède pas la furtivité structurelle d’un F-35 ou d’un J-20. Mais ses capteurs, sa guerre électronique, ses liaisons de données et ses armements lui donnent une efficacité qui dépasse largement celle des premières générations du MiG-29.

Pour l’Ouzbékistan, il s’agit donc moins d’un remplacement numérique que d’un changement de modèle opérationnel.

Le PL-15E constitue probablement l’arme la plus importante du package

L’intérêt du J-10CE devient beaucoup plus évident lorsqu’il est associé au missile air-air PL-15E.

Le PL-15 est devenu l’une des armes chinoises les plus surveillées par les forces aériennes occidentales.

Sa version d’exportation PL-15E est officiellement associée à une portée annoncée d’environ 145 km (90 miles). Elle utilise un autodirecteur radar actif et peut être guidée pendant une partie de son vol grâce à des mises à jour de données.

La version réservée aux forces chinoises serait capable d’engagements à des distances sensiblement supérieures, même si ses performances exactes demeurent classifiées.

Le Pakistan emploie le couple J-10CE et PL-15E.

C’est précisément cette combinaison qui a acquis une notoriété internationale après les affrontements indo-pakistanais de mai 2025. Des responsables américains cités par Reuters avaient alors estimé avec un haut degré de confiance que des J-10 pakistanais avaient abattu au moins deux appareils indiens, dont au moins un Rafale.

Cela ne prouve pas que le J-10CE soit supérieur aux chasseurs occidentaux.

Cela prouve quelque chose de commercialement presque aussi important : l’avion chinois n’est plus perçu comme un système théorique n’ayant jamais rencontré d’adversaire moderne.

Pour Tachkent, cette crédibilité opérationnelle a probablement compté.

La défense aérienne chinoise était déjà présente en Ouzbékistan

Le J-10CE n’arrive pas sur un terrain vierge.

L’Ouzbékistan avait déjà acheté à la Chine des systèmes FD-2000, version export de la famille HQ-9.

Les premières livraisons connues datent de 2018. En 2019, les forces ouzbèkes ont réalisé un premier essai public de leur système de défense aérienne chinois. Janes soulignait déjà à l’époque que cet achat permettait à Tachkent de diversifier ses fournisseurs au-delà de la Russie.

Le J-10CE poursuit cette trajectoire.

Cette continuité peut offrir des avantages en matière de formation, de doctrine et éventuellement d’intégration avec des systèmes chinois de commandement et de contrôle.

Il faut toutefois rester précis : rien de public ne démontre aujourd’hui que les J-10CE ouzbeks et les FD-2000 soient intégrés dans une architecture commune permettant un échange complet de pistes radar comparable aux réseaux chinois ou pakistanais les plus avancés.

La compatibilité potentielle existe. Son niveau réel reste inconnu.

La Chine devient un fournisseur stratégique, pas seulement un vendeur d’armes

Le rapprochement militaire repose sur une relation économique beaucoup plus vaste.

La Chine est désormais l’un des tout premiers partenaires économiques de l’Ouzbékistan. Selon le ministère ouzbek des Affaires étrangères, les échanges bilatéraux ont atteint 13,07 milliards de dollars en 2024.

Les deux gouvernements qualifient aujourd’hui leurs relations de partenariat stratégique global « tous temps ».

Les investissements chinois concernent les infrastructures, l’énergie, l’industrie, les transports et les technologies.

L’achat du J-10CE s’intègre donc dans un écosystème qui dépasse très largement le ministère de la Défense.

Pour Pékin, la vente possède une importance particulière.

Le Pakistan constituait un client naturel. Islamabad entretient depuis plusieurs décennies une relation militaire exceptionnellement proche avec la Chine et développe même le JF-17 conjointement avec l’industrie chinoise.

L’Ouzbékistan est différent.

Son aviation était historiquement russe.

Voir un J-10CE remplacer potentiellement un MiG-29 dans une ancienne république soviétique représente donc une percée symbolique pour Pékin.

La Russie perd une vente mais pas l’Ouzbékistan

Il serait cependant excessif de présenter cette acquisition comme un basculement géopolitique complet vers la Chine.

Tachkent continue d’entretenir des relations militaires profondes avec Moscou.

En janvier 2025, les ministres russe et ouzbek de la Défense ont signé un programme de partenariat stratégique militaire couvrant la période 2026-2030.

Le plan de coopération pour la seule année 2025 prévoyait 50 activités conjointes entre les deux ministères.

Un plan de mise en œuvre du partenariat 2026-2030 a ensuite été signé en mai 2025.

L’Ouzbékistan ne cherche donc pas nécessairement à remplacer la Russie par la Chine.

Il cherche à ne plus dépendre d’un seul fournisseur.

C’est une différence majeure.

Cette stratégie de diversification se retrouve ailleurs en Asie centrale. La guerre en Ukraine a rendu plus visible le risque d’une dépendance excessive à l’industrie russe pour les livraisons, les réparations et les pièces détachées. Dans le même temps, la Chine, la Turquie et plusieurs pays occidentaux proposent de plus en plus d’équipements à ces États.

Le J-10CE pourrait-il permettre un transfert technologique vers la Russie ?

La question mérite d’être posée puisque l’Ouzbékistan conserve des relations militaires très étroites avec Moscou.

La réponse actuelle est claire : aucune preuve publique ne montre un tel transfert.

Aucun élément disponible n’indique que des ingénieurs russes ont obtenu l’accès aux radars, calculateurs, logiciels, missiles PL-15E ou moteurs WS-10B des nouveaux appareils ouzbeks.

Il faut aussi distinguer plusieurs niveaux d’accès.

Voir un avion, l’observer lors d’un exercice ou même réaliser des entraînements conjoints n’équivaut pas à accéder à sa technologie.

Pour réellement exploiter un système comme le J-10CE, il faudrait pouvoir examiner son radar, enregistrer précisément ses émissions, démonter des équipements, étudier son logiciel, analyser ses composants ou accéder aux paramètres de ses missiles.

Rien ne montre que Tachkent ait autorisé une telle démarche.

Il est même difficile de voir pourquoi Pékin utiliserait l’Ouzbékistan comme intermédiaire s’il souhaitait réellement transmettre certaines technologies à Moscou.

La Chine et la Russie entretiennent déjà des relations militaires et industrielles directes. Des coopérations sensibles existent dans différents domaines. La Russie continue même de posséder certaines technologies que Pékin achète ou étudie directement.

Faire transiter volontairement des informations stratégiques du J-10CE par un client d’Asie centrale serait inutilement complexe.

La technologie chinoise pourrait néanmoins intéresser fortement Moscou

Cela ne signifie pas que la Russie ne serait pas intéressée.

Le rapport technologique entre Moscou et Pékin s’est profondément transformé.

La Chine dépendait autrefois largement de moteurs et de savoir-faire aéronautiques russes. Les premières versions du J-10 utilisaient notamment le moteur russe AL-31FN.

Le J-10CE actuel utilise en revanche un moteur chinois WS-10B selon les sources ouvertes.

Plus significatif encore, la Chine a énormément progressé dans les radars AESA, les composants électroniques, les liaisons de données et les missiles air-air modernes.

Dans certains domaines, la relation technologique n’est donc plus simplement celle d’une Chine apprenant de la Russie.

Le J-10CE possède des solutions que les ingénieurs russes pourraient légitimement vouloir évaluer, notamment l’architecture de son radar AESA et l’intégration du PL-15E.

Mais intérêt ne signifie pas accès.

Et accès ne signifie pas transfert de technologie.

À ce jour, toute affirmation selon laquelle la Russie récupérerait les secrets du J-10CE grâce à l’Ouzbékistan relèverait de la spéculation.

Le succès ouzbek ouvre surtout un marché longtemps fermé à Pékin

La portée stratégique du contrat se trouve finalement ailleurs.

Le J-10CE n’était encore qu’un succès export limité lorsque le Pakistan l’a acheté en 2021. Sa réputation a profondément changé après mai 2025. Pékin cherche désormais à transformer cette visibilité en commandes.

Le Bangladesh est entré dans une phase de discussions formelles avec la Chine. L’Indonésie a également étudié l’appareil, notamment pour son rapport entre performances et coût.

L’Ouzbékistan est cependant un client particulièrement précieux.

Il démontre que la Chine peut vendre un chasseur moderne non seulement à un allié militaire historique comme le Pakistan, mais également à une ancienne république soviétique longtemps équipée par Moscou.

L’enjeu dépasse donc six avions photographiés sur une piste.

Si les informations sur une flotte finale de 24 J-10CE se confirment, Tachkent aura constitué la première force de chasse chinoise moderne d’Asie centrale.

La Russie restera un partenaire sécuritaire important. Mais elle ne disposera plus du monopole technologique qui accompagnait autrefois presque naturellement l’héritage soviétique.

Pour l’industrie chinoise, c’est peut-être le résultat le plus important de cette vente : le J-10CE ne cherche désormais plus simplement à concurrencer le F-16, le Gripen ou le Rafale sur les marchés émergents. Il commence aussi à remplacer les avions russes dans l’ancien espace soviétique.

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