Su-57: la furtivité russe face au test du radar

SU-57 Felon

RCS, “0.1 à 1.0 m²” contre “0.0001 m²”: la controverse sur la furtivité du Su-57 éclaire sa valeur réelle en combat et sur le marché.

En résumé

Le Su-57 Felon est présenté par Moscou comme un chasseur de 5e génération. La critique la plus virale vise sa furtivité et sa surface équivalente radar (RCS). Des estimations d’analystes situent le RCS du Su-57 entre 0,1 et 1,0 m², alors que le F-35 est souvent crédité d’un ordre de grandeur autour de 0,0001 m² en configuration propre et sous certains angles. Si ces chiffres sont discutés, l’écart suggère un appareil potentiellement plus détectable que ses rivaux américains. La controverse ne se limite pas à un duel de chiffres: elle touche à la conception (entrées d’air, tuyères, revêtements), à la doctrine russe (capteurs multiples, supercroisière, manœuvrabilité), et à l’export. En combat, la furtivité ne décide pas tout, mais elle pèse sur la distance d’engagement et la survivabilité. Sur le marché, la perception compte autant que la performance.

La définition d’une furtivité qui ne se résume pas à un slogan

La furtivité n’est pas l’invisibilité. Elle vise à réduire la probabilité de détection, d’identification et d’engagement. Le cœur du débat est la surface équivalente radar (RCS), exprimée en mètres carrés. Elle dépend de la forme de l’avion, de ses matériaux, de ses revêtements absorbants, de l’angle d’illumination et de la bande de fréquence du radar.

Un RCS annoncé à 0,0001 m² pour le F-35 correspond à une signature très faible, souvent citée pour des angles frontaux optimisés et une configuration sans charges externes. Les estimations publiques du Su-57 oscillent entre 0,1 et 1,0 m². Il s’agit d’ordres de grandeur issus d’analyses ouvertes, pas de données certifiées. Mais l’écart est significatif: une différence de trois à quatre ordres de grandeur peut se traduire par des distances de détection sensiblement plus longues, toutes choses égales par ailleurs.

La relation n’est pas linéaire, mais la portée de détection d’un radar augmente approximativement avec la racine quatrième du RCS. En clair, multiplier le RCS par 10 n’augmente pas la portée par 10, mais cela la rend sensiblement plus grande. Sur un théâtre saturé de capteurs, ces kilomètres supplémentaires comptent.

La conception du Su-57 et les choix techniques qui nourrissent la critique

Le Su-57 affiche des lignes angulaires, des entrées d’air inclinées et des soutes internes. Il coche plusieurs cases d’un appareil à signature réduite. Pourtant, certains choix techniques sont régulièrement pointés.

D’abord, les tuyères circulaires des premiers moteurs. Les appareils américains de 5e génération ont investi dans des solutions pour réduire la signature infrarouge et radar à l’arrière. Le Su-57 a longtemps conservé des tuyères classiques, avant l’arrivée progressive du moteur “Izdeliye 30”. Même avec ce moteur, la réduction de signature arrière reste débattue.

Ensuite, la géométrie des entrées d’air et l’absence de certains dispositifs internes de masquage des aubes de compresseur, élément fortement réfléchissant au radar. Les observateurs ont aussi noté des trappes et des jonctions moins optimisées que sur les F-22 et F-35, où l’alignement des arêtes et la continuité des surfaces sont poussés très loin.

Enfin, les revêtements absorbants. La furtivité ne tient pas seulement à la forme. Elle dépend de couches et de matériaux spécifiques, coûteux et exigeants en maintenance. Les États-Unis ont investi massivement dans ces technologies depuis les années 1980. La Russie a développé ses propres solutions, mais leur maturité industrielle et leur durabilité en service restent moins documentées.

La perception initiale d’un chasseur “furtif” et l’effet d’annonce

Pourquoi a-t-on cru, au départ, à une furtivité équivalente? D’abord parce que le Su-57 était présenté comme un “5e génération”. Dans le langage militaire, cette étiquette inclut la furtivité. Ensuite parce que les premières images et démonstrations mettaient en avant la supermanœuvrabilité, la supercroisière et un arsenal en soute, éléments associés à cette génération.

La Russie a aussi communiqué sur un radar AESA (N036 Byelka) et un ensemble de capteurs distribués, y compris des capteurs latéraux en bande L intégrés aux bords d’attaque. Ces capteurs peuvent détecter des cibles furtives à certaines fréquences. Ce choix doctrinal suggère une approche différente: accepter une furtivité partielle, mais compenser par des capteurs variés et une manœuvrabilité élevée.

Il y a donc eu un mélange d’effet d’annonce, de terminologie et de comparaison rapide avec les F-22 et F-35. La réalité industrielle, elle, est plus nuancée. La flotte de Su-57 reste limitée, avec quelques dizaines d’appareils produits à ce stade. Le programme a connu des retards, notamment sur le moteur définitif.

L’impact opérationnel d’un RCS plus élevé

En combat moderne, la première détection offre un avantage déterminant. Si un appareil est détecté plus tôt, il peut être suivi, ciblé et engagé à plus longue distance, notamment avec des missiles air-air à longue portée.

Un RCS estimé entre 0,1 et 1,0 m² ne rend pas le Su-57 vulnérable comme un chasseur de 4e génération chargé sous voilure. Il reste plus discret qu’un Su-35 ou un F-15 en configuration externe. Mais face à un F-35 affichant une signature extrêmement faible, le différentiel peut réduire l’effet de surprise.

Cela ne signifie pas que le Su-57 serait “perdu” d’avance. La guerre aérienne ne se résume pas au RCS. Elle intègre la guerre électronique, les liaisons de données, la coordination avec les systèmes sol-air et la qualité des missiles. La Russie met en avant des missiles comme le R-77-1 ou le futur K-77M, et des capacités de brouillage. Un engagement réel dépendrait de nombreux paramètres.

Cependant, si l’écart de signature est réel, il peut influencer la distance à laquelle un radar AESA occidental détecterait le Su-57, et donc la fenêtre d’engagement. Dans un duel entre avions furtifs, quelques dizaines de kilomètres peuvent faire la différence.

L’impact sur le marché export et la crédibilité industrielle

Sur le marché international, la perception compte. Les clients qui investissent des dizaines de milliards d’euros sur 30 ans cherchent une assurance technologique. Le F-35 bénéficie d’une base d’utilisateurs large en Europe et en Asie, ce qui crée un effet de réseau.

Le Su-57, lui, a peiné à attirer des partenaires. L’Inde s’est retirée du programme FGFA. L’Algérie est régulièrement citée comme client potentiel, mais les confirmations publiques restent limitées. Si la controverse sur la furtivité Su-57 s’installe, elle peut freiner des décisions d’achat.

Un client potentiel compare non seulement les performances annoncées, mais aussi la maturité, la production en série et l’intégration dans une coalition. Dans ce cadre, l’écart perçu de RCS peut peser plus lourd que des qualités aérodynamiques.

La comparaison avec le F-35 et les limites des chiffres publics

Il faut rester prudent. Les chiffres de RCS publiés dans la presse sont des estimations. Les valeurs réelles varient selon l’angle, la fréquence radar et la configuration. Un F-35 avec charges externes voit sa signature augmenter. Un Su-57 en configuration “propre” peut réduire la sienne.

La comparaison “0,1 à 1,0 m² contre 0,0001 m²” est frappante, mais elle simplifie un problème multidimensionnel. La furtivité efficace dépend aussi de la discipline de mission, de la gestion des émissions radar et de l’intégration réseau.

Cela dit, si l’on accepte ces ordres de grandeur, l’avantage théorique en détection reste du côté américain. Les États-Unis ont consacré des décennies à affiner la réduction de signature dès le F-117, puis le F-22. Le F-35 bénéficie de cet héritage.

SU-57 Felon

La stratégie russe derrière une furtivité “suffisante”

La Russie semble avoir adopté une approche pragmatique. Plutôt que de viser une furtivité extrême, coûteuse et difficile à maintenir, elle a cherché un compromis: réduction partielle de signature, supermanœuvrabilité, capteurs multiples et missiles longue portée.

Ce choix peut être cohérent avec une doctrine centrée sur la défense aérienne intégrée. Dans un environnement couvert par des radars au sol et des systèmes S-400 ou S-500, le Su-57 n’opère pas seul. Il s’inscrit dans un réseau.

Mais ce modèle suppose un espace aérien défendu et une coordination solide. En projection lointaine ou en coalition limitée, l’avantage d’une furtivité très poussée redevient central.

La réalité d’une “illusion” plus politique que technique

Parler d’“illusion” de furtivité est excessif. Le Su-57 n’est pas un avion non furtif. Il intègre des éléments de réduction de signature. La question est de savoir s’il atteint le niveau de discrétion des F-22 et F-35. Les estimations publiques suggèrent que non.

L’enjeu dépasse la technique. Il touche à la crédibilité stratégique et à la compétition industrielle. Dans une guerre d’image, un chiffre viral peut influencer des décisions politiques. Dans une guerre réelle, la furtivité reste un multiplicateur, pas une garantie.

Ce débat rappelle une vérité simple: la 5e génération n’est pas une étiquette magique. Elle repose sur un équilibre entre signature, capteurs, réseau et logistique. Si le Su-57 offre une furtivité partielle combinée à des performances aérodynamiques élevées, il reste un appareil avancé. Mais si l’écart de RCS est aussi large que le suggèrent certaines estimations, l’avantage de première détection restera un atout clé pour ses rivaux occidentaux.

Sources

US Air Force Fact Sheet F-35A Lightning II
US Air Force Fact Sheet F-22 Raptor
Analyses publiques RAND Corporation sur la furtivité et la détection radar
Jane’s Defence Weekly, dossiers sur le Su-57
CSIS Missile Defense Project, publications sur la guerre aérienne moderne

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