Choix du F-35, retour du Gripen, pressions industrielles : le Canada face à un débat stratégique, économique et souverain sur sa future flotte de chasse.
En résumé
Le Canada a officiellement choisi le F-35A pour remplacer ses CF-18 vieillissants, avec une commande annoncée de 88 appareils. Pourtant, le débat n’est pas clos. Le 16 janvier, de nouveaux rapports industriels ont ravivé l’idée d’un mix de flotte, porté par une partie de l’opinion publique et par certains acteurs industriels. Au cœur de cette relance, le constructeur suédois Saab, qui défend le Gripen E comme une solution complémentaire ou alternative crédible. L’argument principal n’est plus seulement opérationnel, mais économique et industriel, avec la promesse de 12 600 emplois au Canada et d’un transfert de technologies étendu.
Derrière cette controverse se dessinent des questions structurantes : souveraineté industrielle, dépendance stratégique envers les États-Unis, coûts réels sur le cycle de vie, et adaptation aux contraintes géographiques canadiennes. Le débat dépasse ainsi la simple comparaison technique pour interroger la vision de long terme du Canada en matière de défense aérienne et de politique industrielle.
Le choix officiel du F-35 et ses fondements
Le cadre stratégique canadien
Le gouvernement canadien a confirmé en 2023 l’acquisition de 88 F-35A, pour un montant estimé à 19 milliards de dollars canadiens à l’achat, auxquels s’ajoutent environ 70 milliards sur l’ensemble du cycle de vie sur plus de quarante ans. Ce choix vise à garantir l’interopérabilité avec les alliés de l’OTAN et du NORAD, dans un contexte de durcissement stratégique en Arctique et dans l’Atlantique Nord.
Le F-35 est présenté comme un avion « de système », capable d’opérer au cœur d’environnements fortement défendus grâce à sa furtivité, à sa fusion de capteurs et à son intégration dans les réseaux de combat alliés. Pour Ottawa, il s’agit d’un investissement aligné avec les standards occidentaux dominants jusqu’aux années 2060.
Une logique d’alignement avec les États-Unis
Le Canada partage avec les États-Unis la défense aérienne continentale. Dans ce cadre, l’argument politique est clair : choisir le même appareil que l’US Air Force et plusieurs partenaires européens réduit les risques opérationnels et doctrinaux. La Royal Canadian Air Force bénéficie également d’un accès à un vaste écosystème de formation, de maintenance et de modernisation.
Mais cette logique d’alignement nourrit aussi les critiques. Certains experts soulignent une dépendance structurelle à l’industrie américaine, notamment pour les mises à jour logicielles, les pièces critiques et la gestion du système logistique centralisé.
Le retour du Gripen dans le débat public
Une offensive industrielle assumée de Saab
Le 16 janvier, Saab a publié une nouvelle étude mettant en avant des retombées économiques majeures pour le Canada si le Gripen E était retenu, même partiellement. Le chiffre mis en avant est frappant : 12 600 emplois directs et indirects, principalement dans l’aéronautique, l’électronique et la maintenance.
Contrairement au programme F-35, Saab promet une production locale étendue, un transfert de propriété intellectuelle et une autonomie accrue pour les forces canadiennes. L’industriel suédois insiste sur la possibilité pour le Canada de maîtriser pleinement la maintenance et les évolutions de l’appareil sur son sol.
Le concept de mix de flotte
L’idée d’un mix de flotte n’est pas nouvelle. Elle consiste à combiner un avion de très haute technologie, le F-35, avec un chasseur plus léger et moins coûteux, le Gripen E. Ce modèle est déjà appliqué par plusieurs pays européens.
Dans cette logique, le Gripen serait utilisé pour la police du ciel, la surveillance de l’Arctique et certaines missions de défense aérienne, tandis que le F-35 serait réservé aux opérations de haute intensité. Les partisans de cette approche estiment qu’elle permettrait de réduire les coûts d’exploitation tout en maintenant un haut niveau de capacité.
Les comparaisons techniques souvent simplifiées
Des philosophies opérationnelles différentes
Comparer directement le F-35 et le Gripen revient à opposer deux philosophies. Le premier est conçu pour pénétrer des espaces aériens contestés grâce à sa furtivité et à ses capteurs avancés. Le second privilégie la souplesse, la résilience et la capacité à opérer depuis des bases dispersées.
Le Gripen E est optimisé pour des opérations depuis des pistes courtes, parfois dégradées, avec une logistique réduite. Saab met en avant un temps de remise en œuvre inférieur à 20 minutes et des équipes au sol limitées. Dans un pays aux distances immenses et aux conditions climatiques extrêmes, cet argument trouve un certain écho.
Coûts d’exploitation et disponibilité
Les estimations publiques indiquent un coût horaire du F-35A autour de 30 000 à 35 000 USD (environ 27 000 à 32 000 €), malgré les efforts américains pour le réduire. Saab avance pour le Gripen E un coût horaire inférieur à 10 000 USD (environ 9 200 €).
Ces chiffres restent débattus, mais ils alimentent une critique récurrente : une flotte exclusivement composée de F-35 pourrait conduire à une réduction du nombre d’heures de vol annuelles par pilote, avec un impact potentiel sur l’entraînement.

Les enjeux industriels et de souveraineté
Le cas particulier de l’industrie canadienne
Le Canada dispose d’un tissu aéronautique dense, concentré notamment au Québec et en Ontario. Le programme F-35 offre des contrats aux entreprises canadiennes, mais ceux-ci ne sont pas garantis à long terme et dépendent de la compétitivité des fournisseurs.
À l’inverse, Saab promet une industrialisation nationale structurée, avec la possibilité pour le Canada de devenir un pôle d’exportation du Gripen pour l’Amérique du Nord. Cette promesse séduit certains acteurs économiques, mais elle suppose une remise en cause partielle du choix déjà acté.
Dépendance technologique ou autonomie maîtrisée
Le débat dépasse l’économie. Il touche à la souveraineté stratégique. Avec le F-35, certaines données et mises à jour critiques restent sous contrôle américain. Le Gripen, présenté comme plus ouvert, offrirait une plus grande liberté d’intégration de systèmes nationaux.
Cette question est centrale dans un contexte où les tensions géopolitiques rappellent l’importance de la maîtrise des chaînes de décision et de soutien.
Une pression politique réelle mais limitée
Opinion publique et arbitrages budgétaires
Les sondages montrent une opinion canadienne partagée. Une partie de la population s’interroge sur la pertinence d’un programme jugé coûteux, alors que les besoins sociaux et climatiques sont importants. Le chiffre de 70 milliards de dollars canadiens sur le cycle de vie du F-35 est régulièrement cité dans le débat public.
Cependant, la marge de manœuvre politique reste réduite. Revenir sur un contrat déjà signé impliquerait des pénalités financières et un retard capacitaire difficilement acceptable pour la Royal Canadian Air Force.
Une option complémentaire peu probable à court terme
Si le discours sur le mix de flotte gagne en visibilité médiatique, sa traduction concrète paraît limitée à court terme. Intégrer un second type d’appareil impliquerait des coûts de formation, de logistique et de doctrine supplémentaires.
Les autorités canadiennes rappellent régulièrement que la priorité est la mise en service rapide du F-35, avec des premières livraisons attendues au milieu de la décennie.
Un débat révélateur d’un malaise plus large
La controverse Gripen–F-35 ne se résume pas à une compétition industrielle. Elle révèle un malaise stratégique : comment concilier intégration aux alliances occidentales, maîtrise budgétaire et ambition industrielle nationale ?
Le Canada se trouve à la croisée des chemins. En choisissant le F-35, il sécurise son interopérabilité et sa crédibilité militaire. En écoutant les arguments de Saab, il mesure le coût de cette décision en termes d’autonomie et de retombées économiques directes. Le débat n’est pas clos, mais il a déjà le mérite de poser une question centrale : quelle vision le Canada se donne-t-il pour sa défense aérienne sur les quarante prochaines années ?
Sources
Communiqués industriels Saab
Documents publics du ministère de la Défense nationale du Canada
Rapports parlementaires canadiens sur le programme de chasseurs
Données budgétaires fédérales canadiennes
Publications spécialisées en défense aéronautique
Avion-Chasse.fr est un site d’information indépendant.