Après la rupture du NGF franco-allemand, Paris explore un SCAF avec l’Inde. Technologies, budgets, souveraineté et place des drones : les enjeux.
En résumé
La disparition du NGF franco-germano-espagnol ne signifie pas la disparition du SCAF. En juin 2026, Paris et Berlin ont reconnu l’impossibilité de poursuivre ensemble le développement d’un même chasseur de 6ᵉ génération. La France conserve cependant l’ambition de développer un appareil national et de préserver une architecture européenne de combat collaboratif. Dans ce nouveau paysage, l’Inde apparaît comme un partenaire possible. Son ministère de la Défense a confirmé au Parlement indien avoir engagé des démarches pour rejoindre le FCAS conduit par la France. Aucun accord industriel n’est encore signé. L’enjeu dépasse largement le financement d’un avion. New Delhi veut accéder aux technologies de propulsion, de furtivité, de capteurs, de guerre électronique et de combat en réseau. Paris doit donc arbitrer entre partage des coûts et protection de ses technologies souveraines. Le développement parallèle des drones rend ce choix plus complexe, mais ne rend pas le chasseur piloté obsolète.
La rupture du NGF oblige Paris à reconstruire sa stratégie de combat aérien
Le tournant est intervenu en juin 2026. Emmanuel Macron et Friedrich Merz ont constaté que Dassault Aviation et Airbus ne parvenaient plus à s’accorder sur la conception d’un appareil commun. Le gouvernement français a ensuite publiquement pris acte de la décision allemande de mettre fin au projet.
C’est donc bien la rupture du NGF commun qui a été actée. Le SCAF, ou Future Combat Air System en anglais, était cependant plus large que le seul avion. Son architecture associait un New Generation Fighter, des drones accompagnateurs, des capteurs, un moteur de nouvelle génération et un cloud de combat permettant de relier avions, satellites, bâtiments de surface, unités terrestres et effecteurs.
Paris et Berlin ont d’ailleurs décidé en juillet 2026 de continuer à travailler sur un standard européen de combat collaboratif. Il doit notamment permettre à des chasseurs, des Collaborative Combat Aircraft et d’autres Remote Carriers de communiquer dans une architecture ouverte et modulaire.
La distinction est importante. L’ancien avion SCAF franco-germano-espagnol est abandonné. L’idée de système de systèmes, elle, survit.
Pour la France, un second impératif apparaît. Elle doit disposer d’un successeur au Rafale capable de satisfaire des exigences que peu de partenaires européens partagent. Le futur appareil devra participer à la dissuasion nucléaire, pénétrer des défenses aériennes avancées, travailler avec des drones et pouvoir être décliné pour les opérations aéronavales françaises.
La programmation militaire française prévoit désormais un démonstrateur de chasseur de 6ᵉ génération répondant aux besoins nationaux à l’horizon 2035.
L’Inde veut désormais entrer dans le futur programme français
Le changement majeur est venu de New Delhi. Dans un rapport présenté au Parlement indien au début du mois d’août 2026, le ministère de la Défense a indiqué avoir engagé des démarches afin de rejoindre le programme Future Combat Air System « spearheaded by the French Government ».
Il s’agit de la première confirmation officielle aussi explicite.
Il faut cependant éviter d’aller plus loin que les faits. L’Inde n’a pas encore rejoint formellement un programme franco-indien de chasseur. Aucun partage du travail, aucun budget commun, aucune répartition de propriété intellectuelle et aucun calendrier conjoint n’ont été annoncés.
Les discussions s’inscrivent néanmoins dans une coopération aéronautique devenue considérable. L’Indian Air Force exploite déjà 36 Rafale. L’Indian Navy a commandé 26 Rafale Marine. New Delhi a par ailleurs engagé le processus d’acquisition de 114 Rafale supplémentaires, dont une grande partie pourrait être produite localement si les négociations aboutissent.
En février 2026, Emmanuel Macron et Narendra Modi avaient déjà annoncé leur volonté d’intensifier la co-conception, le co-développement et la co-production de systèmes de défense avancés, notamment d’avions de combat et de moteurs.
L’Inde ne cherche donc plus seulement à acheter français. Elle veut apprendre à concevoir, industrialiser et exporter.
Les transferts technologiques pourraient devenir le cœur de la négociation
Un partenariat SCAF France-Inde ne porterait pas simplement sur la fabrication de fuselages. New Delhi cherche depuis plusieurs années à combler ses principales lacunes technologiques dans l’aéronautique de combat.
Son programme national Advanced Medium Combat Aircraft, ou AMCA, doit donner à l’Inde un chasseur furtif de 5ᵉ génération. Son développement représente environ 15 000 crore de roupies, auxquels s’ajoutent notamment environ 2 000 crore pour son nouveau centre d’intégration et d’essais en vol.
Mais l’AMCA ne résout pas tous les problèmes. L’Inde reste notamment dépendante de l’étranger pour les moteurs de très hautes performances.
Le moteur pourrait devenir la technologie la plus disputée
Safran et le Gas Turbine Research Establishment indien négocient déjà le développement conjoint d’un moteur d’environ 110 kN destiné aux futures versions de l’AMCA.
Les discussions portent précisément sur les questions qui seraient au cœur d’un SCAF franco-indien : coût du développement, transfert technologique, propriété intellectuelle et droits à l’exportation.
Un véritable transfert dans ce domaine est autrement plus stratégique que l’assemblage local d’un moteur.
Il concerne la conception du compresseur, la chambre de combustion, la turbine haute pression, les matériaux fonctionnant à très haute température, les monocristaux, les composites à matrice céramique, les systèmes de régulation numérique et les procédés industriels nécessaires pour produire ces pièces de manière répétable.
Ce sont des technologies de souveraineté.
La France doit d’autant plus négocier avec prudence que New Delhi conserve plusieurs options. Le 14 août 2026, Reliance Industries a annoncé son intention de travailler avec Rolls-Royce sur le développement et la fabrication de moteurs de combat. Safran n’est donc pas seul en piste.
Cette concurrence donne à l’Inde un puissant levier de négociation.
La furtivité représente un transfert encore plus sensible
Un chasseur de 6ᵉ génération ne devient pas furtif parce que sa cellule possède des formes anguleuses.
La furtivité repose sur une architecture complète. Elle dépend de la géométrie des entrées d’air, du masquage du compresseur, des matériaux absorbants, des joints entre panneaux, des traitements de surface, des antennes, du refroidissement de la signature infrarouge et de tolérances industrielles très strictes.
Les méthodes permettant de prévoir puis de mesurer la Radar Cross Section sont particulièrement sensibles.
La France possède déjà une expérience importante dans ce domaine grâce à Dassault Aviation et au démonstrateur de drone de combat nEUROn.
Donner accès au résultat final est une chose. Transmettre les règles de conception qui permettent de reproduire ce résultat sur plusieurs générations d’appareils en est une autre.
Le logiciel et le combat collaboratif pourraient valoir davantage que l’avion
Le deuxième champ critique concerne les logiciels.
Le futur combat aérien reposera sur la fusion de données provenant de radars AESA, de détecteurs infrarouges, de systèmes de guerre électronique, de satellites et de drones. L’intelligence artificielle devra aider le pilote à identifier les menaces, distribuer les objectifs et coordonner plusieurs appareils autonomes.
Le Combat Cloud doit ensuite faire circuler ces informations tout en résistant au brouillage, aux cyberattaques et aux interceptions.
Dans ce domaine, les algorithmes de fusion de données, les bibliothèques de guerre électronique, les logiciels de mission, les clés cryptographiques et certaines interfaces sont aussi stratégiques que le moteur.
Paris peut donc partager une architecture sans nécessairement partager tous ses secrets.

Le risque chinois existe, mais pas pour les raisons les plus évidentes
Présenter l’Inde comme un partenaire militaire de la Chine serait inexact.
New Delhi et Pékin siègent ensemble dans les BRICS et la Shanghai Cooperation Organisation. Leur commerce est immense. Il a atteint environ 151 milliards de dollars sur l’exercice indien 2025-2026, avec un déficit indien supérieur à 112 milliards de dollars.
Mais les deux pays restent des concurrents stratégiques.
Des dizaines de milliers de soldats restent déployés de part et d’autre de leur frontière himalayenne. La confrontation de Galwan en 2020 a profondément dégradé la confiance entre les deux capitales. Surtout, Pékin est le principal fournisseur militaire du Pakistan. Sur la période 2021-2025, la Chine représentait 80 % des importations pakistanaises de grands systèmes d’armes.
La question pour Paris n’est donc pas de savoir si New Delhi transmettrait volontairement le SCAF à Pékin.
Le vrai problème est la sécurité d’un écosystème industriel indien qui pratique délibérément le multi-alignement.
Entre 2021 et 2025, la Russie représentait encore 40 % des importations indiennes de grands armements, contre 29 % pour la France et 15 % pour Israël. Des technologies américaines, britanniques et françaises doivent désormais coexister avec d’importants systèmes d’origine russe.
Ce modèle est parfaitement cohérent avec la doctrine indienne d’autonomie stratégique. Il complique en revanche la protection de certaines données extrêmement sensibles.
Il faut ajouter un risque commercial. Une Inde devenue capable de concevoir ses propres moteurs, architectures furtives et systèmes de mission pourrait, vingt ans plus tard, devenir concurrente de la France sur certains marchés export.
Le principal danger n’est donc pas que l’Inde « donne le SCAF à la Chine ». Il est que Paris transfère aujourd’hui les compétences qui permettront demain à New Delhi de ne plus avoir besoin de lui.
Les budgets expliquent pourquoi la France a besoin d’un partenaire
L’ancien SCAF était souvent évalué à 100 milliards d’euros sur l’ensemble du programme. Ce chiffre ne constituait pas un plafond contractuel, mais il donne l’ordre de grandeur d’un système de combat destiné à rester en service plusieurs décennies.
La seule phase 1B attribuée en décembre 2022 représentait 3,2 milliards d’euros sur environ trois ans et demi. Le schéma industriel prévoyait une participation équilibrée entre la France, l’Allemagne et l’Espagne. Madrid disposait notamment d’environ 33 % des développements technologiques.
La disparition de deux partenaires pour le chasseur change donc radicalement l’équation française.
La France augmente rapidement son effort militaire. Le périmètre de la programmation militaire représentait environ 57,15 milliards d’euros en 2026. Mais Paris finance simultanément la dissuasion nucléaire, les sous-marins SNLE 3G, le porte-avions de nouvelle génération, le Rafale F5, les satellites, la défense aérienne et le renouvellement d’une grande partie des équipements terrestres.
Un chasseur de 6ᵉ génération entièrement national est techniquement envisageable. Il serait financièrement lourd.
L’Inde possède, de son côté, une masse budgétaire considérable. Son budget de défense 2026-2027 atteint 7,85 lakh crore de roupies. Environ 1,85 lakh crore sont réservés aux acquisitions capitalistiques et le DRDO reçoit plus de 29 100 crore.
New Delhi peut donc financer une part importante du développement.
Mais personne ne sait aujourd’hui qui paierait davantage dans un éventuel programme franco-indien.
Ce point devra être négocié.
Surtout, une erreur doit être évitée : confondre participation financière et propriété technologique. Si l’Inde apporte 50 % du financement futur, cela ne signifie pas qu’elle doit recevoir 50 % des technologies que Dassault Aviation, Safran, Thales ou MBDA ont accumulées depuis plusieurs décennies.
Les apports financiers, la propriété intellectuelle antérieure, les technologies nouvellement développées, les volumes de production et les droits à l’export doivent être évalués séparément.
Les drones ne rendent pas inutile un chasseur de 6ᵉ génération
La question mérite d’être posée. Les guerres récentes ont démontré la puissance de drones produits en masse et parfois extrêmement bon marché. Pourquoi investir plusieurs dizaines de milliards d’euros dans un nouvel avion piloté ?
Parce que le futur n’oppose pas le chasseur au drone.
Il les combine.
Le SCAF avait justement été conçu dans cette logique. Le NGF devait travailler avec des Remote Carriers chargés de la reconnaissance, du brouillage, de la détection, de la frappe ou de la saturation des défenses adverses.
La France suit déjà cette voie avec le Rafale F5. Dassault Aviation développe un drone de combat furtif dérivé de l’expérience du nEUROn qui doit accompagner le Rafale à partir de 2033. La programmation française prévoit également de nouvelles expérimentations de drones accompagnateurs avant cette échéance.
L’intérêt est opérationnel. Un drone peut pénétrer en premier dans une zone dangereuse, obliger un radar adverse à émettre, brouiller une défense sol-air ou tirer une arme sans exposer un pilote.
Mais les drones attritables ont leurs limites. Ils disposent généralement de moins d’énergie, de moins de carburant, de capteurs plus petits et d’une capacité de calcul ou de communication réduite. Dans un environnement saturé de brouillage, la liaison entre le drone et son contrôleur peut également devenir une faiblesse.
Un appareil piloté de grande taille conserve donc une fonction de capteur, de commandement et de frappe lourde.
Pour la France, une autre contrainte tranche définitivement le débat : la composante aérienne de la dissuasion nucléaire et l’aéronavale exigent encore un système extrêmement fiable, maîtrisé et capable de missions que Paris n’a aucune raison de déléguer entièrement à une machine autonome.
Le partenariat avec l’Inde ne doit pas reproduire l’échec allemand
La France a intérêt à travailler avec l’Inde. Son marché est immense. Son industrie progresse vite. New Delhi peut financer des développements coûteux et apporter des volumes de production qu’aucun client européen ne peut aujourd’hui garantir seul.
Mais reproduire avec l’Inde la structure qui vient d’échouer avec l’Allemagne serait difficilement défendable.
Les besoins opérationnels français et indiens ne sont pas identiques. Les doctrines nucléaires diffèrent. Les environnements géographiques diffèrent. Les architectures industrielles diffèrent. Les politiques d’exportation peuvent également diverger.
Une coopération intelligente pourrait donc aller plus loin sur le moteur, certains capteurs, les drones, les moyens d’essais et les interfaces du cloud de combat que sur le contrôle intégral de l’avion lui-même.
La France peut accepter la fabrication locale de nombreuses pièces, une véritable participation indienne au développement et une propriété intellectuelle partagée sur les technologies créées conjointement.
Elle doit en revanche conserver la maîtrise souveraine de l’architecture de son appareil, de certaines commandes de vol, de la mission nucléaire, des données de guerre électronique, des fonctions cryptographiques et des paramètres les plus sensibles de furtivité.
Ce serait moins spectaculaire qu’un « SCAF franco-indien » annoncé comme un programme parfaitement partagé. Ce serait probablement plus robuste.
Le véritable enjeu sera de partager les coûts sans partager la souveraineté
L’arrivée potentielle de l’Inde offre à Paris une occasion rare. Elle peut transformer l’échec industriel du NGF européen en une nouvelle architecture de coopération beaucoup plus pragmatique.
Mais le besoin français d’un partenaire financier ne doit pas devenir une faiblesse dans la négociation.
New Delhi sait parfaitement ce qu’il recherche. L’Inde veut utiliser ses commandes militaires pour accélérer la construction d’une industrie aéronautique capable de concevoir seule la génération suivante. C’est rationnel.
Paris doit poursuivre un objectif tout aussi clair.
Il faut utiliser la puissance financière et industrielle indienne pour augmenter les volumes, réduire les coûts et accélérer le développement, tout en ne cédant pas les clés de voûte de l’autonomie technologique française.
La montée des drones renforce encore cette nécessité. Le gagnant de la prochaine génération ne sera probablement pas celui qui possédera le meilleur avion isolé. Ce sera celui qui saura faire travailler ensemble chasseurs, drones, capteurs, satellites, missiles et intelligence artificielle dans un réseau capable de continuer à combattre lorsque les communications seront brouillées.
Dans ce modèle, le futur SCAF est moins un avion qu’une architecture de puissance aérienne. C’est précisément ce qui rend un rapprochement avec l’Inde intéressant. Et précisément ce qui rend le transfert de ses technologies les plus sensibles aussi difficile à accepter.
Avion de chasse est le site d’infos aériennes militaires.
Les sources
- Sénat français, séance et question au Gouvernement sur l’abandon du programme SCAF, 10 et 11 juin 2026 ; confirmation par la ministre des Armées de la fin du projet commun et travaux sur un démonstrateur national.
- Bundesregierung, conférence de presse du 10 juin 2026 ; constat franco-allemand de l’impossibilité de construire un chasseur commun et maintien du « system of systems ».
- Élysée et Bundesregierung, Conseil franco-allemand de défense et de sécurité du 17 juillet 2026 ; standard européen de combat collaboratif, architecture ouverte et interopérabilité des chasseurs et drones.
- Parliamentary Standing Committee on Defence, informations du Ministry of Defence indien rapportées le 8 août 2026 sur les démarches visant à rejoindre le FCAS conduit par la France.
- Élysée, déclaration conjointe France-Inde du 17 février 2026 sur la co-conception, le co-développement, la fabrication d’avions de combat, les moteurs et Make in India.
- Reuters, 19 février 2026, sur le projet indien d’acquisition de 114 Rafale supplémentaires et leur production locale envisagée.
- Reuters, 14 août 2026, sur le partenariat Reliance Industries–Rolls-Royce et la concurrence avec Safran pour les moteurs de combat indiens.
- Janes, négociations Safran–GTRE concernant un moteur de 110 kN, les transferts de technologie, la propriété intellectuelle et les droits à l’exportation.
- Press Information Bureau, Government of India, budget de défense 2026-2027 : 7,85 lakh crore de roupies, acquisitions capitalistiques et crédits du DRDO.
- Press Information Bureau, Government of India, mai 2026, financement du programme AMCA et du centre d’intégration et d’essais en vol.
- Dassault Aviation et DGA, contrat de phase 1B du SCAF de 3,2 milliards d’euros et architecture industrielle du programme.
- Ministerio de Defensa de España et Indra, participation espagnole et cadre financier des phases de démonstration du SCAF.
- Reuters, décembre 2025 et juillet 2026, estimation du programme SCAF jusqu’à 100 milliards d’euros et effondrement de la coopération sur le chasseur.
- Ministère français des Armées et Dassault Aviation, Rafale F5 et développement du drone furtif de combat dérivé du nEUROn à partir de 2033.
- SIPRI, données 2021-2025 sur les importations d’armes de l’Inde et du Pakistan ainsi que sur les exportations françaises.
- Ambassade de l’Inde à Pékin, statistiques officielles du commerce Inde-Chine pour l’exercice 2025-2026.
- Carnegie India, juillet 2026, analyse de la relation sino-indienne, de la militarisation persistante de la frontière et de la politique indienne d’autonomie stratégique.