La France réduit ses achats d’Eurodrone et Dassault conteste son éviction. Budgets, technologies et risques d’un nouveau revers européen.
En résumé
Après l’arrêt du cœur aérien du SCAF, une nouvelle querelle oppose Dassault Aviation et Airbus autour de l’Eurodrone. Ce drone européen de moyenne altitude et de longue endurance est développé par l’Allemagne, la France, l’Italie et l’Espagne. Le contrat signé en 2022 porte sur 20 systèmes, soit 60 appareils et 40 stations au sol, pour environ 7,1 milliards d’euros. Mais la France a retiré de sa programmation militaire les crédits destinés aux achats jusqu’en 2035. Airbus a alors réduit la part industrielle de Dassault, avant de chercher à mettre fin à sa participation. Dassault conteste cette décision et réclame le respect de ses droits contractuels. L’entreprise française ne peut pas, seule, faire échouer le programme. Airbus en est le maître d’œuvre. Son départ pourrait toutefois provoquer une nouvelle phase de conception et de certification. Le danger principal vient moins de Dassault que des retards, des divergences militaires et de l’effacement de la commande française.
Le conflit sur l’Eurodrone prolonge la rupture du SCAF
L’Europe de la défense vient à peine d’enregistrer l’arrêt de son projet de chasseur commun qu’un autre programme aéronautique se fissure. Cette fois, le désaccord porte sur l’Eurodrone, également appelé European MALE RPAS.
La comparaison avec le SCAF est tentante. Elle doit toutefois être maniée avec précision.
En juin 2026, Paris et Berlin ont décidé d’interrompre le développement commun du New Generation Fighter, le futur avion de combat qui devait constituer la partie centrale du Système de combat aérien du futur. Dassault Aviation a confirmé dans son rapport financier semestriel que le cœur aérien du SCAF a été arrêté d’un commun accord entre les présidents français et allemand.
Le programme avait été paralysé par des divergences persistantes. Dassault exigeait une autorité claire sur la conception de l’avion. Airbus défendait un partage plus équilibré du travail et des technologies. La France voulait préserver les capacités liées à la dissuasion nucléaire et aux opérations depuis un porte-avions. L’Allemagne et l’Espagne privilégiaient d’autres besoins opérationnels.
Réduire cet échec à l’obstruction d’une seule entreprise serait donc inexact. Les industriels ont défendu leurs intérêts. Les États n’ont pas réussi à leur donner une gouvernance stable ni un cahier des charges réellement commun.
Sur l’Eurodrone, les rôles sont différents. Dassault ne dirige pas l’Eurodrone. Airbus Defence and Space GmbH, en Allemagne, en est le maître d’œuvre. Dassault n’est qu’un sous-traitant majeur, aux côtés de Leonardo et d’Airbus Defence and Space en Espagne.
Cette différence est essentielle. Dassault ne possède ni l’autorité contractuelle ni le contrôle industriel lui permettant d’arrêter seul le programme. Il peut toutefois compliquer sérieusement sa poursuite si ses travaux doivent être transférés à un autre fournisseur.
L’Eurodrone est un avion sans pilote de très grande taille
L’Eurodrone est un système aérien télépiloté de catégorie MALE. Cet acronyme désigne un appareil capable de voler à moyenne altitude pendant une très longue durée.
Sa fonction première est le renseignement, la surveillance, l’acquisition de cibles et la reconnaissance. Il peut observer une vaste zone, suivre des mouvements terrestres ou maritimes, intercepter des émissions électroniques et transmettre des informations à un centre de commandement.
L’appareil pourra également recevoir des armements. Leonardo et MBDA travaillent notamment à l’intégration du missile air-sol Brimstone. D’autres configurations sont envisagées pour la surveillance maritime, la lutte antisous-marine, le relais de communications, le renseignement électromagnétique ou l’alerte aérienne avancée.
L’Eurodrone n’est pas un petit appareil comparable au Bayraktar TB2. Les documents publics les plus récents décrivent un drone de 12 à 13 tonnes au décollage. Les chiffres d’Airbus et de l’OCCAR ne sont pas parfaitement identiques, ce qui reflète probablement l’évolution de la configuration.
L’appareil mesure environ 17 mètres de long pour 30 mètres d’envergure et près de 6 mètres de haut. Son envergure est proche de celle d’un avion de ligne régional. Il devrait pouvoir voler jusqu’à environ 12 200 mètres (40 000 pieds), à une vitesse maximale proche de 500 km/h (270 nœuds).
Airbus annonce une endurance pouvant atteindre 40 heures et 2,3 tonnes de charge de mission, hors carburant. Cette capacité doit permettre d’embarquer plusieurs capteurs lourds en même temps : radar, boule optronique, équipements de renseignement électromagnétique, moyens de communication et armements.
Le système est bimoteur. Il doit recevoir deux turbopropulseurs Catalyst d’Avio Aero, filiale de GE Aerospace. Ce moteur est conçu et produit en Europe. Son choix doit limiter les contraintes américaines d’exportation et contribuer à l’objectif d’un système largement indépendant des règles ITAR.
La double motorisation répond à une exigence de sécurité
La présence de deux moteurs constitue l’une des caractéristiques les plus discutées de l’Eurodrone. Elle augmente le poids, la consommation, le prix d’achat et les besoins de maintenance.
Elle apporte en retour une redondance importante. Si un moteur tombe en panne, l’appareil peut théoriquement poursuivre son vol et rejoindre une zone d’atterrissage. Cette sécurité est particulièrement utile au-dessus des espaces maritimes, des régions densément peuplées et des routes aériennes civiles.
L’Eurodrone a été conçu dès l’origine pour pouvoir circuler dans un espace aérien non ségrégué. Il doit donc partager le ciel avec des avions commerciaux sans exiger la fermeture permanente de vastes corridors.
Cette ambition explique une partie de sa complexité. L’appareil doit satisfaire des exigences de certification proches de celles de l’aviation civile. Il lui faut des systèmes redondants, une liaison de commande très fiable, des dispositifs anticollision et une architecture capable de gérer une panne sans provoquer la perte immédiate du drone.
Le programme applique notamment les exigences du standard OTAN STANAG 4671 et plusieurs règles issues de la certification aéronautique civile. Cette caractéristique distingue l’Eurodrone de nombreux drones militaires conçus pour évoluer principalement dans des espaces fermés ou au-dessus de zones d’opérations.
La masse élevée réduit sa pertinence en zone très contestée
La certification civile et la redondance ont un coût militaire. L’Eurodrone est grand, lent et dépourvu de caractéristiques furtives majeures. Face à une défense aérienne moderne, il serait relativement facile à détecter et à engager.
Son domaine d’emploi naturel se situe donc dans les espaces permissifs ou modérément contestés. Il peut surveiller une frontière, une zone maritime, une route logistique ou l’arrière d’un théâtre d’opérations. Il peut aussi rester à distance des systèmes antiaériens et employer des capteurs à longue portée.
Il ne remplacera pas un drone de combat furtif chargé de pénétrer une défense intégrée. Il ne pourra pas davantage survivre sans protection au-dessus d’un adversaire équipé de chasseurs, de missiles sol-air et de moyens de guerre électronique.
Cette limite explique une partie des critiques françaises. L’expérience de la guerre en Ukraine a renforcé l’intérêt pour des drones moins coûteux, plus nombreux et parfois considérés comme consommables. Un appareil de plusieurs dizaines de millions d’euros, accompagné d’une infrastructure lourde, peut apparaître mal adapté à une guerre d’attrition.
Ce jugement doit pourtant être nuancé. L’Eurodrone n’a jamais été conçu pour être sacrifié par dizaines. Il doit fournir une permanence aérienne, emporter des capteurs puissants et remplacer une partie des missions réalisées aujourd’hui par des avions habités ou par des MQ-9 Reaper américains.
Le budget finance un système complet et pas seulement des avions
Le contrat principal a été signé le 24 février 2022 par l’OCCAR, l’organisation européenne chargée de gérer plusieurs programmes d’armement communs.
Il porte sur 20 systèmes opérationnels. Chaque système comprend trois appareils et deux stations de contrôle au sol. La commande totale représente donc 60 drones et 40 stations.
La répartition initiale prévoyait :
- sept systèmes pour l’Allemagne, soit 21 appareils ;
- cinq systèmes pour l’Italie, soit 15 appareils ;
- quatre systèmes pour la France, soit 12 appareils ;
- quatre systèmes pour l’Espagne, soit 12 appareils.
La valeur globale du contrat atteint environ 7,1 milliards d’euros. Ce montant comprend le développement, la fabrication des prototypes, la production des 60 appareils, les stations au sol, les équipements de soutien, la formation et les premières années de maintenance.
Une division simpliste donnerait 355 millions d’euros par système ou environ 118 millions d’euros par drone. Ces chiffres ne correspondent pas au prix unitaire réel d’un appareil. Ils intègrent plusieurs milliards d’euros de recherche, d’essais, de certification, d’infrastructures et de soutien.
L’Union européenne a également attribué près de 100 millions d’euros au programme dans le cadre du European Defence Industrial Development Programme. Ce financement reste limité par rapport au contrat total. Il possède cependant une valeur politique. Bruxelles considère l’Eurodrone comme un outil d’autonomie stratégique européenne.
Les budgets nationaux sont difficiles à comparer, car ils ne couvrent pas toujours les mêmes éléments. L’Allemagne a prévu une enveloppe proche de 3 milliards d’euros pour ses sept systèmes. L’Espagne a approuvé environ 1,7 milliard d’euros pour quatre systèmes, avec des dépenses supplémentaires liées à l’harmonisation et au soutien.
La programmation française avait évoqué environ 2 milliards d’euros pour atteindre jusqu’à six systèmes à l’horizon 2035. Cette cible dépassait les quatre systèmes inscrits dans le contrat initial. Elle a depuis été remise en cause.
Le partage industriel protège les entreprises autant que les armées
L’Eurodrone obéit à une logique de retour industriel entre les pays participants. Chaque État attend que ses commandes génèrent du travail pour ses entreprises nationales.
Ce principe est appelé le retour géographique. Il répond à une réalité politique. Un gouvernement accepte difficilement de financer plusieurs milliards d’euros si la majorité des emplois et des technologies part chez un partenaire.
Cette organisation fragilise pourtant l’efficacité industrielle. Les responsabilités ne sont pas toujours attribuées uniquement selon la compétence technique ou le coût. Elles doivent aussi respecter l’équilibre entre l’Allemagne, la France, l’Italie et l’Espagne.
Lorsque la commande d’un pays diminue, sa part de travail est appelée à diminuer elle aussi. C’est précisément le point qui oppose aujourd’hui Airbus et Dassault Aviation.
L’Airbus allemand joue sa crédibilité de maître d’œuvre
Airbus Defence and Space GmbH dirige le programme depuis l’Allemagne. L’entreprise coordonne l’architecture générale, la cellule, l’intégration des équipements, la certification et la production.
L’enjeu dépasse la vente de 60 drones. Airbus doit démontrer sa capacité à conduire seul un grand programme aéronautique militaire européen. Cette crédibilité est devenue encore plus importante après l’arrêt du projet commun de chasseur SCAF.
Un nouvel échec nourrirait l’idée que l’Europe ne sait pas développer un système aérien complexe sans accumuler les retards, les surcoûts et les conflits industriels. Il affaiblirait également Airbus sur le marché mondial des drones MALE, aujourd’hui dominé par les États-Unis, Israël, la Turquie et la Chine.
L’Eurodrone doit aussi permettre à Airbus de proposer une plateforme souveraine, adaptable et exportable. Le groupe étudie déjà des coopérations avec le Japon. Un accord signé avec Kawasaki Heavy Industries porte notamment sur une possible version de lutte antisous-marine.
Le Japon et l’Inde ont obtenu un statut d’observateur dans le programme. Aucun des deux pays n’a encore passé de commande ferme. Leur intérêt offre néanmoins à Airbus une possibilité de compenser, à terme, la réduction de la demande française.

Le Dassault français défend des technologies critiques
Dassault Aviation est responsable des commandes de vol et d’une partie de l’architecture des communications de mission, en coopération avec Thales. Il doit également participer aux essais en vol.
Ces fonctions ne sont pas secondaires. Les commandes de vol transforment les instructions du pilote distant et des automatismes en mouvements précis des gouvernes. Elles contribuent directement à la stabilité, à la sécurité et aux performances de l’appareil.
Les communications de mission assurent la circulation des données entre le drone, les stations au sol, les satellites, les autres aéronefs et les centres de commandement. Elles doivent rester disponibles malgré le brouillage, les cyberattaques et les pertes temporaires de liaison.
Éric Trappier avait estimé la part de Dassault à environ 1,2 milliard d’euros sur l’ensemble du contrat. Ce montant représente près de 17 % des 7,1 milliards d’euros, même si les périmètres comptables ne sont pas nécessairement comparables à l’euro près.
Pour Dassault, l’enjeu est financier mais aussi technologique. L’entreprise veut préserver son savoir-faire dans les commandes de vol, les systèmes autonomes et les communications de combat. Ces compétences seront déterminantes dans les futurs avions sans pilote et dans les systèmes collaboratifs associés au Rafale F5.
Airbus affirme que la réduction des achats français modifie le retour industriel qui justifiait la part de Dassault. Le groupe allemand a cherché à réduire cette part, puis à mettre fin à la participation du constructeur français.
Dassault conteste la décision. Dans son rapport financier de juillet 2026, l’entreprise affirme vouloir défendre ses droits contractuels. Éric Trappier a accusé Airbus d’avoir essayé de l’expulser du programme.
Le Leonardo italien contrôle une grande partie du système de mission
Leonardo occupe une position particulièrement forte. Le groupe italien est responsable du système de mission aéroporté, qui rassemble et traite les informations issues des capteurs.
Il fournit notamment le radar de surveillance Gabbiano, l’ordinateur de mission, plusieurs systèmes électriques et environnementaux, ainsi qu’une partie de l’intégration de l’armement. Leonardo fabrique aussi l’ensemble de la structure de l’aile.
Cette répartition donne à l’Italie un rôle qui dépasse largement l’assemblage. Leonardo contrôle une partie du cerveau opérationnel de l’Eurodrone. Il peut valoriser ces technologies sur d’autres programmes de surveillance maritime, de guerre électronique ou de combat collaboratif.
Le groupe travaille également avec MBDA sur l’intégration du missile Brimstone. Pour Rome, l’Eurodrone soutient donc plusieurs secteurs industriels : aéronautique, capteurs, radars, communications et armements.
Leonardo estime que le programme peut soutenir environ 7 000 emplois hautement qualifiés en Europe. Ce chiffre inclut l’ensemble de la chaîne industrielle et ne correspond pas à des créations nettes garanties.
L’Airbus espagnol protège son accès aux programmes souverains
Airbus Defence and Space en Espagne est un autre sous-traitant majeur. Madrid cherche à consolider ses compétences dans les structures aéronautiques, l’intégration et les systèmes sans pilote.
L’Espagne a négocié une part industrielle significative en échange de son investissement. Les autorités espagnoles ont évoqué un retour minimal proche de 19 %, avec une participation nationale plus large dans certaines phases du programme.
Pour Madrid, l’Eurodrone complète les compétences acquises sur l’Eurofighter et sur les avions de transport Airbus. Il doit aussi réduire la dépendance aux drones américains ou israéliens.
Un retrait français pourrait offrir davantage de travail à l’Espagne. Il pourrait aussi augmenter sa facture si les coûts de développement devaient être répartis entre un nombre plus faible de clients.
La décision française a rompu l’équilibre du contrat
La France n’a pas formellement quitté l’Eurodrone. Elle a cependant retiré de sa nouvelle programmation militaire les crédits destinés à acheter les appareils avant 2035.
Cette nuance est importante. Selon le rapport financier de Dassault, la France continue le développement. Elle ne finance plus, au calendrier initial, la constitution de la flotte prévue.
Paris estime que des solutions moins coûteuses et plus rapidement disponibles pourraient mieux répondre aux besoins de la guerre de haute intensité. Les forces françaises s’intéressent notamment à des drones MALE de théâtre plus légers, dont l’Aarok développé par Turgis & Gaillard.
La France utilise déjà le MQ-9 Reaper. Cet appareil américain possède une masse maximale au décollage d’environ 4,76 tonnes, une charge utile proche de 1,75 tonne et une endurance supérieure à 27 heures selon sa configuration.
L’Eurodrone est donc plus de deux fois plus lourd. Il emporte davantage de charge de mission, offre une endurance supérieure et dispose de deux moteurs. Il promet surtout une certification européenne, une architecture ouverte et une plus grande souveraineté sur les données, les capteurs et les évolutions logicielles.
Le choix ne se résume pas à comparer deux prix catalogue. Il oppose deux modèles.
Le premier consiste à acheter rapidement un système déjà éprouvé, mais dépendant d’une puissance étrangère. Le second consiste à financer une capacité européenne plus ambitieuse, plus lente et plus chère, avec l’espoir d’en conserver la maîtrise pendant plusieurs décennies.
Le problème est que le besoin militaire évolue plus vite que le programme. L’Eurodrone devait initialement entrer en service au milieu des années 2020. La revue critique de conception n’a été achevée qu’en octobre 2025. Airbus annonce désormais un premier vol en 2029.
Cette échéance constitue un retard majeur. Elle signifie que les premières capacités opérationnelles ne pourront probablement pas être obtenues avant le début des années 2030.
Le départ de Dassault serait difficile mais pas fatal
Dassault ne peut pas arrêter juridiquement l’Eurodrone. Le contrat lie l’OCCAR, Airbus et les États participants. Airbus peut théoriquement transférer les travaux français à ses propres équipes ou à un autre fournisseur.
Cette opération serait toutefois complexe.
Les commandes de vol touchent à la sécurité primaire de l’appareil. Elles sont liées à l’aérodynamique, aux calculateurs, aux actionneurs, à l’alimentation électrique et aux procédures de panne. Les modifier après la revue critique de conception ne revient pas à changer un équipement interchangeable.
Il faudrait reprendre une partie des logiciels, des interfaces et des démonstrations de sûreté. Il faudrait ensuite vérifier que le nouveau système respecte les exigences militaires et civiles. Le remplacement pourrait imposer une nouvelle qualification de plusieurs fonctions déjà validées sur le papier.
Le même problème se pose pour les communications de mission. La substitution d’un fournisseur exige de vérifier les protocoles, le chiffrement, la cybersécurité, les liaisons satellitaires et la compatibilité avec les stations au sol.
Airbus peut donc continuer sans Dassault. Il devrait probablement accepter un coût supplémentaire et un nouveau risque de calendrier.
Dassault possède, de son côté, des raisons de ne pas rompre totalement. Sa part contractuelle est importante. Le programme lui permet de conserver une présence dans les drones européens de grande taille. Une sortie le priverait aussi d’une partie du retour industriel lié aux investissements français déjà réalisés.
Le conflit actuel ressemble donc moins à une volonté française de saborder l’Eurodrone qu’à une bataille sur les contrats, les responsabilités et les compensations financières.
Le parallèle avec le SCAF atteint rapidement ses limites
Le SCAF et l’Eurodrone souffrent d’une difficulté commune : les États veulent une industrie européenne intégrée tout en protégeant leurs champions nationaux.
Mais la structure des deux programmes diffère profondément.
Dans le projet de chasseur NGF, Dassault estimait devoir exercer une autorité technique complète en raison de son expérience des avions de combat. Airbus refusait d’être réduit au rôle de simple exécutant pour l’Allemagne et l’Espagne. Le conflit concernait donc directement la direction du produit final.
Sur l’Eurodrone, la direction industrielle appartient clairement à Airbus. Dassault avait accepté cette hiérarchie dès l’origine. Le désaccord porte désormais sur le volume de travail qui lui reste et sur la possibilité pour Airbus de mettre fin unilatéralement à sa participation.
Il serait donc abusif de présenter Dassault comme l’entreprise qui veut reproduire le scénario du SCAF. Le groupe défend un contrat existant et une part industrielle déjà attribuée.
Il serait tout aussi naïf d’ignorer le contexte. La relation entre Dassault et Airbus est profondément dégradée. Après l’arrêt du chasseur commun, chaque différend est désormais interprété comme une lutte de souveraineté. La confiance nécessaire aux compromis techniques a largement disparu.
Les exportations peuvent sauver le volume mais pas effacer les retards
L’Eurodrone peut encore survivre sans achat français immédiat. L’Allemagne, l’Italie et l’Espagne conservent leurs besoins. Les missions de surveillance maritime, de renseignement électronique et de contrôle de vastes espaces restent pertinentes.
L’intérêt du Japon pour une version de lutte antisous-marine ouvre une piste sérieuse. Un drone capable de patrouiller pendant plusieurs dizaines d’heures pourrait surveiller les routes navales, porter des capteurs acoustiques ou relayer des informations vers des avions de patrouille maritime et des bâtiments de surface.
L’Inde constitue un autre client potentiel. Elle cherche à renforcer sa surveillance maritime et à diversifier ses fournisseurs. Mais un statut d’observateur ne représente ni un engagement financier ni une commande.
Le programme devra prouver plusieurs choses avant de séduire de nouveaux pays : que le premier vol aura réellement lieu en 2029, que les coûts resteront maîtrisés, que les capteurs seront opérationnels et que les règles d’exportation permettront une véritable autonomie.
L’objectif d’un système sans dépendance ITAR significative constitue un argument commercial. Il reste à vérifier pour chaque composant, chaque logiciel et chaque armement. La présence d’un moteur développé en Europe ne suffit pas à rendre automatiquement l’ensemble de la plateforme libre de toute restriction étrangère.
La survie de l’Eurodrone dépend désormais des États
Dassault Aviation ne fera probablement pas échouer l’Eurodrone à lui seul. Il n’en possède ni la direction ni le contrôle budgétaire. Airbus peut remplacer ses équipements et poursuivre le programme avec l’Allemagne, l’Italie et l’Espagne.
Ce remplacement ne serait cependant ni rapide ni gratuit. Il pourrait ajouter des coûts à un programme déjà cher et repousser un calendrier désormais fixé à 2029 pour le premier vol.
La question centrale n’est donc pas de savoir si Dassault veut se venger de l’échec du SCAF. Elle est de savoir si les États européens veulent encore financer ensemble un drone très endurant, souverain et certifié, alors que leurs priorités militaires divergent.
La France privilégie désormais des systèmes plus légers et moins coûteux. L’Allemagne reste attachée à la certification et à la sécurité en espace aérien civil. L’Italie protège ses systèmes de mission. L’Espagne défend son retour industriel. Airbus cherche à préserver un programme dont il porte la responsabilité. Dassault refuse de perdre un contrat de plus d’un milliard d’euros sans compensation.
Le principal risque vient des États. Un programme commun ne survit pas longtemps lorsque l’un de ses quatre clients retire ses achats, lorsque le premier vol glisse de plusieurs années et lorsque le partage industriel doit être recalculé après la fin de la conception.
L’Eurodrone peut encore devenir un outil important de souveraineté européenne. Il peut aussi devenir le symbole d’une coopération qui produit des compromis industriels plus vite que des capacités militaires. La réponse dépendra moins des déclarations de Dassault que des commandes réellement financées par Berlin, Rome, Madrid et, éventuellement, de nouveaux clients étrangers.
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