Paris propose 114 Rafale à l’Inde, dont 94 produits localement, avec transferts industriels, maintenance et intégration croissante de technologies indiennes.
En résumé
La France a remis à l’Inde début août 2026 sa proposition technique et commerciale détaillée pour l’acquisition de 114 Rafale destinés à l’Indian Air Force. Le schéma actuellement rapporté prévoit 20 avions livrés directement depuis la France afin de répondre rapidement aux besoins opérationnels, puis 94 appareils fabriqués en Inde. Le programme, estimé à environ 3 250 milliards de roupies, dépasserait largement une simple vente d’avions. Dassault Aviation doit piloter l’industrialisation locale, tandis que Safran, Thales et MBDA doivent progressivement transférer en Inde une partie de la production, de la maintenance et du soutien des moteurs, des équipements électroniques et des armements. Tata Advanced Systems fabrique déjà les futures sections de fuselage du Rafale à Hyderabad. Safran prépare également la maintenance locale du M88. L’objectif indien est clair : acheter rapidement des avions supplémentaires tout en transformant cette commande en outil de montée en compétence de son industrie aéronautique.
La proposition française porte sur 114 Rafale et une véritable production indienne
L’affaire vient de franchir une étape décisive.
La France a transmis début août sa réponse technique et commerciale à la Letter of Request envoyée par l’Inde au printemps 2026. Cette procédure place désormais les deux pays dans la phase précédant les négociations finales sur les prix, les transferts industriels, les équipements et le calendrier.
Le projet porte sur 114 avions de combat Rafale supplémentaires pour l’Indian Air Force.
Selon le schéma présenté par les sources indiennes les plus récentes, 20 appareils seraient produits en France et livrés en configuration « fly-away ». Les 94 autres seraient fabriqués en Inde.
Cette répartition répond à deux problèmes différents.
New Delhi veut d’abord des avions rapidement. L’Indian Air Force doit compenser le retrait progressif de plusieurs générations de MiG et les délais rencontrés par certains programmes nationaux. Une première livraison française permettrait de commencer à augmenter les effectifs sans attendre la mise en place d’une nouvelle chaîne industrielle.
Mais l’Inde refuse désormais qu’une commande de cette taille se résume à l’importation de chasseurs terminés.
Les 94 avions suivants doivent donc permettre la constitution d’une véritable capacité industrielle Rafale en Inde, comprenant progressivement fabrication de structures, assemblage, équipements, maintenance et soutien.
Le montant évoqué atteint environ 3 250 milliards de roupies. À cette échelle, le contrat serait l’un des plus importants programmes d’acquisition de chasseurs jamais conduits par l’Inde.
Le Rafale dispose déjà d’une base industrielle et opérationnelle en Inde
La France ne part pas d’une feuille blanche.
L’Indian Air Force exploite déjà 36 Rafale commandés en 2016. Ils équipent deux escadrons basés à Ambala et Hasimara.
En avril 2025, l’Inde a également commandé 26 Rafale Marine pour l’Indian Navy, dont 22 monoplaces et quatre biplaces. Ce contrat comprend des armements, des simulateurs, de la formation, du soutien et des dispositions permettant l’intégration de systèmes indiens.
Avec la nouvelle commande, l’Inde disposerait à terme de 176 Rafale commandés, dont 150 destinés à l’armée de l’air et 26 à la marine.
Cette masse critique change complètement l’équation économique.
Construire une chaîne industrielle complexe pour quelques dizaines d’appareils est coûteux. Avec près d’une centaine d’avions à produire localement, auxquels s’ajoutent plusieurs décennies de maintenance, la localisation devient beaucoup plus rationnelle.
Le gouvernement indien peut surtout amortir les investissements sur une flotte importante et utiliser les technologies acquises pour d’autres programmes aéronautiques.
Dassault Aviation doit rester l’architecte du système industriel
Dassault Aviation restera le maître d’œuvre du Rafale.
Cette fonction est beaucoup plus large que l’assemblage de morceaux d’avion.
Dassault est responsable de l’architecture générale, de l’aérodynamique, de l’intégration des systèmes, des commandes de vol, des logiciels de mission et de la cohérence entre les différents équipements fournis par Safran, Thales, MBDA et les industriels partenaires.
Produire un Rafale en Inde nécessite donc de reproduire une partie de cette organisation industrielle.
Le mouvement a déjà commencé.
En juin 2025, Dassault Aviation et Tata Advanced Systems Limited ont signé quatre accords de transfert de production. Tata construit à Hyderabad une usine capable de produire plusieurs parties essentielles du fuselage du Rafale.
Elle doit notamment fabriquer les corps latéraux du tronçon arrière, le tronçon arrière complet, le fuselage central et la section avant.
Ce n’est pas une opération symbolique.
Ces éléments constituent une part majeure de la cellule.
Les premières pièces doivent sortir de l’usine pendant l’exercice 2028. Le site doit pouvoir atteindre une cadence de deux fuselages complets par mois.
Surtout, ces fuselages ne sont pas destinés uniquement aux avions indiens. Dassault précise qu’ils doivent également alimenter la chaîne mondiale du Rafale.
L’Inde entre donc progressivement dans la supply chain internationale de l’appareil.
Tata devient un acteur central mais pas le seul industriel indien
Tata Advanced Systems apparaît aujourd’hui comme le partenaire industriel indien le plus clairement identifié.
Mais il serait prématuré d’en déduire que Tata recevra automatiquement l’intégralité de l’assemblage final des 94 appareils.
Le partage précis des tâches du futur contrat n’est pas encore public.
Dassault possède déjà une autre implantation industrielle importante en Inde à travers Dassault Reliance Aerospace Limited, à Nagpur. Dassault contrôle désormais 51 % de cette société, qui monte progressivement en compétence sur les structures aéronautiques des Falcon.
L’écosystème indien de Dassault compte en outre plus de 30 entreprises.
Des groupes comme Larsen & Toubro sont cités parmi les entreprises susceptibles de bénéficier du programme. Les sources indiennes estiment que les commandes adressées à l’industrie nationale pourraient représenter environ 1 600 milliards de roupies.
Ce chiffre donne la véritable dimension du Make in India recherché par New Delhi.
Il ne s’agit pas seulement de créer une ligne sur laquelle des ouvriers indiens assembleraient des kits français. L’objectif est de faire descendre progressivement la valeur ajoutée dans la supply chain nationale.

Safran construit en Inde l’écosystème du moteur M88
Le deuxième pilier est Safran.
Le Rafale est propulsé par deux moteurs Safran M88, des turboréacteurs double flux à postcombustion appartenant à la classe des moteurs militaires d’environ 75 kN de poussée maximale chacun.
Un transfert complet de la conception du M88 n’a pas été annoncé.
En revanche, le soutien du moteur est déjà en cours de localisation.
Safran construit à Hyderabad le premier centre de maintenance, réparation et révision du M88 installé hors de France.
L’investissement annoncé dépasse 40 millions d’euros. Le site doit couvrir environ 5 000 m², employer jusqu’à 150 personnes et pouvoir traiter plus de 600 modules de moteurs chaque année.
Cette capacité est stratégiquement importante.
Avec 150 Rafale Air potentiels et 26 Rafale Marine, l’Inde disposerait de centaines de M88 à entretenir pendant plusieurs décennies. Pouvoir démonter, inspecter, réparer et remettre en service une partie importante de ces moteurs sans les envoyer en France réduit les délais d’immobilisation et la dépendance logistique.
Le bénéfice n’est donc pas seulement industriel. Il est directement opérationnel.
Thales localise progressivement les yeux et les oreilles du Rafale
Thales représente une autre part considérable de la valeur technologique du Rafale.
Le groupe fournit notamment le radar RBE2 AESA, des éléments du système de guerre électronique SPECTRA, l’optronique, les communications, la navigation, l’identification et une partie importante des équipements du cockpit.
Thales estimait historiquement ses systèmes à environ un quart de la valeur totale de l’appareil.
L’Inde possède déjà une expérience industrielle dans ce domaine.
Bharat Electronics Limited a produit plusieurs milliers de modules émission-réception destinés au radar RBE2 AESA. La coopération s’étend désormais à des composants hyperfréquences du système de guerre électronique SPECTRA.
Thales travaille également avec SFO Technologies sur des structures câblées complexes du radar RBE2 produites en Inde.
La distinction est importante.
Fabriquer certains modules électroniques ne signifie pas que l’Inde reçoit la totalité de la technologie du radar ou du système SPECTRA. Mais cela permet à son industrie de maîtriser des procédés de fabrication et de test très exigeants en matière de radiofréquences, de radar AESA et de guerre électronique.
Ces compétences peuvent ensuite servir sur d’autres systèmes nationaux.
MBDA rapproche aussi la maintenance des missiles du territoire indien
MBDA fournit une partie essentielle de l’armement air-air et air-sol utilisé par les Rafale indiens.
La flotte actuelle emploie notamment les missiles air-air MICA et Meteor ainsi que le missile de croisière SCALP.
La coopération industrielle franchit également une nouvelle étape.
En mai 2026, MBDA a signé un accord avec l’Indian Air Force pour créer en Inde une capacité de maintenance lourde et rénovation à mi-vie des missiles MICA.
L’Indian Air Force exploitera elle-même cette installation.
MBDA doit fournir les équipements industriels, l’outillage, les données techniques nécessaires, la formation et le support.
Ce modèle est intéressant parce qu’il va plus loin qu’une simple maintenance élémentaire sur base aérienne. Il donne à l’Inde une capacité nationale de soutien sur une munition complexe.
MBDA possède par ailleurs une coopération ancienne avec Bharat Dynamics Limited. Des dizaines de milliers de missiles issus de technologies MBDA ont déjà été produits en Inde au cours des décennies précédentes.
Le potentiel de localisation des armements du Rafale ne commence donc pas en 2026.
Safran et BEL doivent également produire le HAMMER en Inde
La coopération s’étend aux armes air-sol.
Safran Electronics & Defense et Bharat Electronics Limited ont créé un partenariat destiné à produire localement le HAMMER, nom export de l’Armement Air-Sol Modulaire français.
Cette arme permet de transformer une bombe en munition guidée de précision grâce à un kit associant navigation, guidage terminal selon les versions et propulsion.
Le choix est particulièrement intéressant pour New Delhi.
Une flotte de 176 Rafale pourrait consommer des quantités importantes de munitions en cas de conflit de haute intensité. La capacité à produire et soutenir localement certaines armes devient alors presque aussi importante que la fabrication de l’avion.
Une flotte ne possède en effet aucune autonomie réelle si elle dépend entièrement de livraisons étrangères pour reconstituer ses stocks de munitions.
L’Inde veut pouvoir intégrer ses propres missiles dans le Rafale
C’est probablement l’un des points les plus stratégiques des négociations.
L’Inde souhaite pouvoir connecter davantage de ses propres armements au Rafale, notamment différentes versions du missile air-air Astra.
Installer physiquement un missile sous une aile n’est que la partie la plus simple du problème.
Il faut permettre au calculateur de mission de reconnaître l’arme, échanger les données avec elle, intégrer ses enveloppes de tir, assurer les interfaces électriques et numériques, vérifier les comportements aérodynamiques puis conduire une campagne complète d’essais et de qualification.
Le contrat des 26 Rafale Marine contient déjà un transfert de technologie destiné à faciliter l’intégration d’armements indiens.
Le futur contrat des 114 appareils pourrait aller plus loin.
Mais une frontière doit être clairement posée : transfert de technologie ne signifie pas transfert intégral de propriété intellectuelle.
Aucune source officielle disponible ne démontre que Dassault, Thales ou Safran remettront à l’Inde l’intégralité des codes sources des calculateurs du Rafale, du radar RBE2, de SPECTRA ou du moteur M88.
L’enjeu réel sera donc de déterminer quelles interfaces et quelles données techniques seront accessibles à l’industrie indienne afin qu’elle puisse intégrer davantage de systèmes nationaux sans devoir demander une intervention française pour chaque évolution.
Le contenu indien devrait progressivement dépasser la simple structure
New Delhi recherche depuis plusieurs mois un niveau de contenu national proche de 50 %, voire davantage lorsque la production aura atteint sa maturité.
Ce pourcentage doit néanmoins être interprété avec précaution.
Un avion de combat ne se décompose pas simplement en 50 % de pièces françaises et 50 % de pièces indiennes.
La valeur se trouve notamment dans les moteurs, les radars, les capteurs, les logiciels, les systèmes de guerre électronique, les armements et leur propriété intellectuelle.
Une aile produite localement peut représenter une part importante de la masse de l’avion mais une proportion beaucoup plus faible de sa valeur technologique.
L’intérêt du programme réside donc précisément dans la multiplication des transferts : fuselage avec Tata, électronique avec BEL et SFO Technologies, moteurs avec Safran, missiles avec MBDA, HAMMER avec Safran et BEL, puis assemblage final et soutien.
C’est cette accumulation qui peut transformer une localisation industrielle en véritable montée en compétences.
Le gain indien dépasse largement les 114 avions
À court terme, l’Indian Air Force obtient surtout ce dont elle a besoin : davantage d’avions disponibles relativement rapidement et une flotte homogène autour d’un appareil qu’elle connaît déjà.
Cela simplifie formation, infrastructures, armements, simulateurs, stocks de pièces et maintenance.
À plus long terme, l’enjeu est plus intéressant.
L’Inde développe simultanément le Tejas Mk2 et le futur chasseur furtif AMCA. Les compétences acquises sur la fabrication de structures aéronautiques complexes, les moteurs, les radars AESA, la guerre électronique, la certification et l’intégration d’armements peuvent alimenter ces programmes.
Il faut toutefois éviter une conclusion trop confortable.
Assembler le Rafale ne donnera pas automatiquement à l’Inde la capacité de concevoir un Rafale.
La conception d’un avion de combat moderne repose sur des décennies de connaissances en aérodynamique, commandes de vol, fusion de données, guerre électronique, propulsion et architecture logicielle.
Le véritable succès industriel indien ne se mesurera donc pas au nombre de boulons serrés à Hyderabad. Il se mesurera au nombre de technologies que ses ingénieurs pourront ensuite maîtriser, modifier et réutiliser sans assistance extérieure.
La France transforme une vente de Rafale en partenariat industriel de long terme
Pour Paris et Dassault Aviation, accepter une production aussi importante en Inde possède évidemment un coût.
Une partie de la valeur industrielle qui aurait été produite en France sera transférée vers des usines indiennes.
Mais l’alternative serait de risquer de perdre un marché de 114 avions et, surtout, une position stratégique exceptionnelle dans l’une des principales puissances militaires du XXIe siècle.
Dassault poursuit d’ailleurs une stratégie qui réduit ce risque : certaines usines indiennes ne travailleront pas uniquement pour le marché local. Les fuselages Tata doivent intégrer la supply chain mondiale du Rafale.
La France ne crée donc pas simplement une copie de sa chaîne de Mérignac. Elle cherche progressivement à construire une supply chain franco-indienne intégrée.
Pour New Delhi, l’intérêt est symétrique. Acheter français permet d’obtenir rapidement une capacité militaire de premier rang tout en négociant davantage de souveraineté industrielle.
Le contrat reste pourtant à négocier. Les prix, le calendrier, la propriété intellectuelle, le contenu indien réel, les responsabilités d’intégration et la répartition précise entre entreprises détermineront sa valeur à long terme.
Les 114 Rafale constituent ainsi moins la fin d’un processus d’achat que le début d’un test industriel grandeur nature. Si l’Inde parvient à transformer cette commande en compétences réutilisables pour le Tejas, l’AMCA, ses radars et ses futurs armements, les bénéfices dépasseront largement les appareils eux-mêmes. Dans le cas contraire, elle aura certes construit des Rafale sur son territoire, mais restera dépendante de la France pour les technologies qui donnent réellement à l’avion sa valeur militaire.