Sous pression en Ukraine, la Russie use brutalement ses Su‑34 et Su‑35, tandis que la production de pièces et de bombes planantes atteint des limites inquiétantes.
En résumé
Au début de l’année 2026, les Forces aérospatiales russes (VKS) se trouvent prises dans une contradiction stratégique. D’un côté, Moscou a fait du tandem Su‑34/Su‑35 le pivot de sa campagne de bombardements à distance en Ukraine, notamment autour de Zaporijjia, avec plusieurs milliers de bombes planantes larguées chaque mois selon les estimations occidentales. De l’autre, cette intensité d’emploi accélère l’usure des cellules, consomme plus vite que prévu les heures de vol théoriques et oblige à des cycles de maintenance pour lesquels l’industrie russe manque de pièces et de composants critiques, en particulier électroniques, du fait des sanctions. Parallèlement, la montée en cadence des kits de guidage UMPK et des nouvelles bombes planantes UMPB a permis de transformer les stocks de bombes FAB en arsenal de précision à bas coût, mais au prix de goulets d’étranglement industriels bien identifiés. Ce déséquilibre entre capacité de frappe et soutenabilité technique pose désormais une question centrale : jusqu’où la Russie peut‑elle maintenir ce rythme sans dégrader durablement le potentiel de sa flotte de combat et sa marge de manœuvre stratégique face à l’Ukraine et à l’OTAN.
La montée en puissance des Su‑34 et Su‑35 dans la guerre d’attrition
Depuis 2023, les VKS ont recentré leur effort sur les Su‑34 et Su‑35S pour mener des frappes à distance de sécurité, en marge directe de la ligne de front. Le Su‑34, bombardier tactique biplace, est devenu le principal porteur des kits UMPK qui transforment des bombes lisses FAB‑500 (environ 500 kg) ou FAB‑1500 (1 500 kg) en munitions planantes guidées à faible coût. Le Su‑35S, chasseur multirôle, assure à la fois l’escorte, la supériorité aérienne locale et la livraison de missiles air‑air et air‑sol.
Les rapports open source estiment qu’au début de 2025 les VKS alignaient environ 150 à 180 Su‑34 opérationnels, malgré au moins 41 appareils détruits ou endommagés documentés visuellement depuis 2022. En 2025, la Russie aurait encore perdu entre 18 et 21 avions tactiques, dont des Su‑34 et des Su‑35, sous l’effet combiné de la défense sol‑air ukrainienne et des frappes de drones sur les bases de Morozovsk et Marinovka. Pour compenser, United Aircraft Corporation et Rostec ont accéléré les livraisons : Moscou a annoncé la remise d’un nouveau lot de Su‑34 fin 2025, complétant le plan de production annuel et maintenant la ligne d’assemblage de Novossibirsk en activité.
Cette stratégie vise clairement à préserver une capacité de frappe permanente : les Su‑34 décollent souvent plusieurs fois par jour, larguent des bombes planantes à plus de 50 km (jusqu’à 60–70 km, voire environ 90 km pour certains modèles) et restent hors de portée des défenses sol‑air de courte portée ukrainiennes. Mais ce rythme d’opérations à haute intensité repose sur un parc limité et déjà éprouvé, construit pour un profil d’emploi bien moins exigeant.
Le vieillissement accéléré des cellules et la question des heures de vol
Les avions de combat modernes sont conçus pour un certain potentiel de cellule (heures de vol structurelles) réparti sur plusieurs décennies. Dans le cas des Su‑34 et Su‑35, les profils de vol répétés – décollages lourds, vol à haute altitude, manœuvres en charge, retour à pleine charge d’emport externes – pèsent lourdement sur les structures. Un rapport d’analyse repris par le ministère britannique de la Défense estime que les VKS « mangent » les heures de vie de leurs avions à un rythme bien supérieur aux projections d’avant‑guerre.
Concrètement, cela signifie que des appareils encore récents sur le papier approchent prématurément des seuils qui imposent des inspections lourdes, des renforts structurels ou des retraitements complets de certaines sections (jonctions voilure‑fuselage, longerons, pieds de dérive). Dans un contexte de guerre, ces chantiers immobilisent un nombre croissant d’avions, alors même que les besoins opérationnels poussent à maintenir un taux de disponibilité maximal. Les VKS se retrouvent ainsi prises en étau entre des impératifs de sécurité des vols et la tentation de prolonger l’emploi d’appareils dont le potentiel s’érode.
Les premières conséquences visibles sont la baisse des taux de disponibilité et la multiplication des incidents techniques. Des analyses occidentales signalent depuis 2023 des difficultés croissantes à maintenir les flottes au‑delà d’un certain seuil d’appareils aptes au combat, en particulier sur les types les plus sollicités comme Su‑34 et Su‑35S. À long terme, le risque est d’atteindre un point où l’on ne peut plus soutenir la même fréquence de sorties sans prendre des risques structurels ou réduire le nombre de vecteurs disponibles.
Les goulets d’étranglement des pièces et composants sous sanctions
Cette usure accélérée se heurte directement aux contraintes d’approvisionnement. Les sanctions occidentales visent depuis 2022 les composants électroniques, les systèmes avioniques et une vaste gamme de pièces détachées aéronautiques, créant un déficit qui affecte aussi bien les aéronefs que les munitions de précision. Dès 2022, des médias russes et européens signalaient déjà la fermeture ou la mise en sommeil d’usines liées à la défense, faute de livraisons d’équipements allemands ou autres composants importés.
Les Su‑34 et Su‑35 intègrent de nombreux sous‑systèmes dépendants de composants étrangers : processeurs, capteurs, modules de navigation, convertisseurs électriques, composants de radar à antenne active pour le Su‑35S. Une partie peut être remplacée par des équivalents chinois ou produits localement, mais souvent au prix d’une complexité logistique accrue, d’une moindre fiabilité ou de délais plus longs. Le ministère britannique de la Défense a ainsi souligné que le surcroît de maintenance imposé par la guerre était « compliqué par une pénurie de pièces détachées » liée aux sanctions et à l’augmentation de la demande.
À cela s’ajoute un facteur humain : des sources ukrainiennes et occidentales évoquent le départ de spécialistes qualifiés de l’industrie aéronautique russe après 2022 et la difficulté à les remplacer rapidement. Or les opérations de révision lourde de cellules, le reconditionnement de moteurs ou la réparation d’avionique de pointe demandent une main‑d’œuvre expérimentée et stable. Ce déficit technique ralentit la remise en ligne des appareils, même lorsque les pièces sont disponibles.
La production de bombes planantes entre expansion et limites
Sur le plan des munitions, la Russie a opéré une mutation majeure en misant sur les bombes planantes guidées. Le kit UMPK (Unified Gliding and Correction Module), estimé à environ 20 000 à 24 000 dollars par munition, permet de greffer des ailes et un module de guidage satellite ou inertiel à des bombes lisses FAB‑500, FAB‑1500 voire FAB‑3000, donnant des portées de plus de 50 km, typiquement 60 à 70 km, jusqu’à environ 90 km pour certaines variantes. En 2025, un rapport du RUSI relayé par la presse britannique évoquait un objectif de 75 000 bombes UMPK produites sur l’année, soit plusieurs centaines par jour.
Cette montée en cadence a transformé un stock hérité de l’époque soviétique en un volume massif de munitions de précision « suffisante » pour une guerre d’attrition statique, visant des positions fixes, des dépôts ou des infrastructures. Des évaluations occidentales évoquent désormais plusieurs milliers de bombes planantes larguées chaque mois sur le front ukrainien, notamment contre Zaporijjia, Kharkiv ou Avdiivka.
Mais cette expansion rencontre plusieurs goulets d’étranglement :
- la production des kits (aérodynamique, actionneurs, électronique de guidage) reste limitée par l’accès à certains composants importés ou contournés via des réexportations, ce qui complique la montée en puissance au‑delà d’un certain seuil ;
- les capacités industrielles de sociétés comme Tactical Missiles Corporation doivent être partagées entre différentes familles d’armes (missiles antinavires, missiles air‑air, missiles de croisière), ce qui impose des arbitrages ;
- les nouvelles bombes planantes UMPB D‑30SN, apparues au printemps 2024 et dotées d’un design plus optimisé, offrent une portée accrue (potentiellement jusqu’à 90 km) mais semblent encore produites en volumes bien plus modestes que les UMPK.
Les analystes soulignent que, si la Russie dispose de « centaines de milliers » de bombes lisses en stock, le véritable goulot d’étranglement reste la capacité à produire rapidement les kits de guidage et les composants électroniques associés. À moyen terme, cette contrainte pourrait forcer Moscou à arbitrer entre la quantité de bombes planantes utilisées au quotidien et la préservation d’un stock pour d’éventuels scénarios plus larges.

Les implications opérationnelles autour de Zaporijjia et sur l’ensemble du front
Sur le terrain, la combinaison de flottes usées et de munitions en tension produit un tableau contrasté. Autour de Zaporijjia, les frappes récentes montrent que la Russie conserve une capacité de bombardement soutenue, capable de frapper des cibles ukrainiennes à 50–70 km de la ligne de front tout en restant hors de portée des systèmes sol‑air de courte portée. Ces bombardements sapent les défenses, détruisent des dépôts de munitions et compliquent les rotations de troupes ukrainiennes, ce qui pèse directement sur les capacités offensives de Kiev.
Cependant, cette efficacité tactique repose sur un nombre limité de bases, de couloirs aériens et de vecteurs. Les frappes ukrainiennes de drones longue portée sur Morozovsk ou Marinovka en 2024–2025 ont montré que des attaques ciblées pouvaient détruire plusieurs Su‑34 en une seule nuit et perturber temporairement le tempo des opérations. Plus la flotte se réduit ou s’use, plus chaque perte marginale pèse sur la capacité globale de projection de puissance.
Par ailleurs, la dépendance croissante à ces bombes planantes révèle un profil de risque : ces armes sont optimisées pour des cibles fixes et une guerre de positions, moins pour des opérations hautement manœuvrées ou des engagements contre un adversaire doté de défenses aériennes en profondeur de type OTAN. Si la Russie doit conserver une réserve de munitions de précision de plus haute gamme (missiles Kh‑101, Iskander, etc.) pour la dissuasion régionale, cela réduit d’autant la marge pour continuer des campagnes massives d’UMPK au même rythme.
Les conséquences stratégiques pour les VKS et pour Moscou
Pour Moscou, l’enjeu dépasse le théâtre ukrainien. Les Su‑34 et Su‑35 doivent aussi couvrir des missions de dissuasion conventionnelle dans l’Arctique, le Baltique ou le Pacifique, comme l’ont illustré les exercices Zapad 2025 où des Su‑34 ont simulé des frappes de grande ampleur contre des objectifs dans le Haut‑Nord. L’érosion accélérée du potentiel de ces appareils, combinée à des difficultés de production de nouvelles cellules et de pièces, réduit potentiellement la flexibilité stratégique de la Russie.
Les annonces d’augmentation de la production de Su‑34, Su‑35 et de Su‑57 doivent être lues à cette aune : il s’agit d’abord de compenser l’attrition et l’usure plutôt que de transformer qualitativement le parc. Tant que les sanctions limiteront l’accès à certains composants clés, la Russie devra arbitrer entre la modernisation (Su‑57, systèmes avancés) et la production de plateformes « bonnes à tout faire » comme Su‑34 et Su‑35, immédiatement utiles en Ukraine mais coûteuses en potentiel de flotte.
Pour les VKS, la menace n’est pas une rupture brutale de capacité, mais un glissement progressif vers une flotte plus petite, plus sollicitée et plus difficile à maintenir au standard technique voulu. Cela pourrait entraîner :
- une baisse graduelle du nombre d’appareils disponibles simultanément sur le front ;
- un recours plus fréquent à des profils de vol prudents pour préserver les cellules, avec un impact sur l’efficacité tactique ;
- une dépendance accrue à des munitions de précision de moindre sophistication mais plus abondantes, au détriment de la diversité du spectre de frappe.
À moyen terme, c’est la capacité de la Russie à mener simultanément une guerre d’attrition en Ukraine et à dissuader ou contenir l’OTAN sur plusieurs théâtres qui sera en jeu. Le pari actuel consiste à supporter une usure élevée aujourd’hui pour obtenir des gains territoriaux ou politiques, en espérant que l’industrie et les circuits de contournement des sanctions suffiront à reconstituer la flotte et les stocks de munitions à temps.
Sources
Army Recognition, « Russia Adds New Su-34 Fighter Bombers… », 12 janvier 2026.
BulgarianMilitary.com, « Russia to mass-produce 75,000 UMPK bombs in 2025 », 21 février 2025.
Breaking Defense / 19FortyFive, analyses sur l’usure des VKS et les pénuries de pièces détachées, 2023–2025.
Le Monde, « Russian military aviation weakened by sanctions », 25 juillet 2022.
JAPCC, « Countering Russia’s Glide Bomb Warfare in Ukraine », 18 novembre 2025.
MilitaerAktuell, « Russia increases glide bomb production and deployments », 2 novembre 2025.
Rapports et synthèses sur les pertes d’aéronefs russes 2024–2025 (Defence24, Oboronka).
Analyses diverses sur la production Su‑34/Su‑35 et les déclarations de Rostec, 2024–2026.
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