
Le Pérou choisit le Gripen suédois au détriment du Rafale français. Un revers commercial marquant pour Dassault Aviation.
Le 5 juillet 2025, le gouvernement péruvien a officiellement annoncé l’acquisition de 24 avions de chasse Gripen E/F auprès de Saab, pour un montant estimé à 3,5 milliards de dollars américains (environ 3,2 milliards d’euros). Ce contrat vise à remplacer la flotte vieillissante de MiG-29 d’origine russe et de Mirage 2000 français, utilisés depuis les années 1990 par la Fuerza Aérea del Perú (FAP). La décision finale a écarté deux autres finalistes : le F-16 américain et le Rafale de Dassault Aviation.
Ce revers s’ajoute à une autre perte récente pour le Rafale : la Colombie, en 2023, avait également choisi le Gripen après des années de négociations avec Dassault. Ces deux échecs rapprochés soulignent un affaiblissement du positionnement du Rafale sur le marché latino-américain, pourtant perçu comme une zone de croissance potentielle. Si les capacités opérationnelles du Rafale ne sont pas mises en cause, ce sont les considérations politiques, industrielles et financières qui semblent avoir pesé dans la balance.
L’affaire met aussi en lumière la montée en puissance du constructeur suédois Saab, dont l’offre modulaire, les options de transfert de technologie, et une diplomatie industrielle offensive séduisent les forces aériennes de taille moyenne. Dassault Aviation, quant à lui, fait face à une compétition de plus en plus féroce, dans un contexte de campagnes informationnelles hostiles visant à affaiblir son image sur certains marchés. L’analyse détaillée de cette décision péruvienne révèle bien plus qu’un simple échec commercial ponctuel.

Une préférence péruvienne pour une solution adaptable et industrialisable
Le Gripen séduit par ses promesses industrielles
Le contrat signé entre le Pérou et Saab comprend non seulement la livraison de 24 Gripen E/F, mais aussi un volet industriel ambitieux. Selon les informations disponibles, jusqu’à 40 % de la valeur du contrat serait réinvestie dans l’industrie péruvienne, notamment via des centres de maintenance, d’assemblage et de formation locale. Ce point a été décisif pour le gouvernement péruvien, qui cherche à développer une base technologique autonome dans le domaine de l’aviation militaire.
Le Gripen E/F, développé avec l’appui technologique du Brésil, se présente comme un avion de chasse multirôle léger, moderne et flexible. Il est équipé du radar AESA Raven ES-05, d’un système de guerre électronique avancé, et peut utiliser un large éventail d’armements occidentaux. Il bénéficie également d’un coût d’entretien parmi les plus faibles du marché, estimé à 4 000 à 5 000 euros par heure de vol, contre plus de 14 000 euros pour un Rafale selon des sources internes à l’Armée de l’air française.
Le Rafale souffre de sa rigidité contractuelle
Face à cette offre intégrée, Dassault Aviation a proposé le Rafale F4, dans sa configuration la plus récente. Malgré des capacités de combat avérées, le Rafale est souvent perçu comme un produit rigide sur le plan commercial. Les conditions de transfert de technologie sont strictes, et la participation industrielle locale est limitée, sauf exception (comme en Inde). Au Pérou, l’absence d’un véritable volet de co-production a fortement pesé contre l’offre française, malgré la présence historique du Mirage 2000 dans l’armée péruvienne.
Dassault mise traditionnellement sur les performances techniques de l’avion de combat Rafale, son interopérabilité OTAN, et sa polyvalence. Mais dans les pays en développement, où l’achat d’un avion de chasse s’inscrit dans un projet industriel national, ce positionnement peine à convaincre face à des concurrents plus souples.
Un deuxième revers stratégique en Amérique du Sud
L’échec colombien se répète
En 2023, la Colombie avait déjà choisi le Gripen au détriment du Rafale, après plusieurs années de discussions et de missions d’évaluation. À l’époque, le gouvernement colombien avait mis en avant le coût global du cycle de vie, la simplicité de maintenance, et l’engagement de Saab à assembler certains appareils localement.
Le cas du Pérou suit une logique similaire, et marque une rupture régionale. L’Amérique du Sud, historiquement fragmentée entre diverses influences (États-Unis, France, Russie), semble désormais s’aligner partiellement sur la stratégie suédo-brésilienne. Saab a en effet ouvert un écosystème industriel régional, avec l’implantation de centres techniques au Brésil, dans le cadre du programme FX-2.
Ce glissement régional met Dassault dans une position défensive. En dehors de l’Égypte, du Qatar, de l’Inde et de la Grèce, le Rafale peine à élargir son assise commerciale, notamment dans les marchés où l’acquisition d’un avion de chasse est liée à des retombées économiques locales.
Des marges de négociation réduites
En Amérique latine, les budgets de défense sont limités mais politiquement sensibles. Le contrat péruvien, estimé à 3,2 milliards d’euros, inclut armement, pièces détachées, infrastructure et formation sur dix ans. Le prix unitaire estimé du Gripen, autour de 80 à 90 millions d’euros, reste nettement inférieur à celui du Rafale F4, dont le coût total approche 130 à 150 millions d’euros par appareil une fois armé et soutenu sur la durée.
Ces écarts sont amplifiés par les coûts opérationnels et l’absence de levier politique local pour Dassault. La France n’a pas proposé de mécanismes de financement innovants, contrairement à la Suède, qui a mobilisé une aide à l’exportation garantissant 15 ans de soutien logistique.

Une guerre d’influence informationnelle en toile de fond
Une offensive informationnelle contre Dassault
Selon plusieurs analystes spécialisés, la décision péruvienne ne peut être dissociée d’une campagne de désinformation ciblée visant à affaiblir l’image du Rafale dans les cercles militaires et politiques sud-américains. Depuis 2022, plusieurs documents critiques d’origine chinoise circulent dans des canaux informels, mettant en doute la fiabilité du Rafale, sa furtivité réelle et son interopérabilité avec les systèmes de défense sud-américains.
Ce type de contenu, relayé par des influenceurs militaires régionaux et parfois des think tanks liés à des partenaires chinois, a contribué à instaurer un climat de doute sur l’offre française. Cette offensive informationnelle est souvent coordonnée avec des intérêts stratégiques chinois, qui cherchent à affaiblir les acteurs occidentaux sur des marchés émergents.
Dassault, fidèle à sa stratégie de discrétion, n’a pas répondu publiquement à ces accusations. Mais en interne, la montée des campagnes de déstabilisation informationnelle est désormais considérée comme un facteur de perte de contrats. Cette vulnérabilité stratégique n’est pas propre à Dassault, mais elle exige des réponses coordonnées à l’échelle étatique.
Une absence de réponse institutionnelle française
Dans le cas péruvien, ni la Direction générale de l’armement (DGA) ni le ministère des Armées n’ont été proactifs pour contrer les arguments concurrents ou assurer une présence diplomatique industrielle solide. Ce manque de réactivité contraste avec la stratégie de soutien adoptée par la Suède et le Brésil, qui ont déployé des délégations conjointes pour accompagner Saab dans les négociations.
Face à une compétition qui ne se limite plus à la performance de l’avion de chasse, mais qui se joue aussi sur le terrain de l’influence, la France semble accuser un retard structurel, notamment dans sa capacité à coordonner diplomatie, industrie et communication stratégique.
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