La Russie met la pression sur l’Inde avec une offre de Su-57E et Su-35M

Inde SU-57

La Russie propose à l’Inde les Su-57E et Su-35M avec transfert technologique, dans un contexte stratégique et industriel sous tension.

La Russie tente de revenir sur le marché indien de l’aviation de combat avec une double offre : le Su-57E, chasseur furtif de 5e génération, et le Su-35M, plateforme de supériorité aérienne plus éprouvée. Moscou mise sur un transfert technologique poussé, la coproduction locale via HAL, et une compatibilité élevée avec la flotte existante de Su-30MKI. Cette proposition intervient alors que l’Inde cherche à combler rapidement le déficit de ses escadrons aériens et à soutenir le développement de son futur avion AMCA. Mais de nombreux obstacles subsistent : fiabilité technique, sanctions internationales, logistique sous contrainte, et réticences politiques à l’égard d’un partenaire affaibli par la guerre en Ukraine. Le coût plus faible des Su-35M et la promesse de livraisons rapides pourraient séduire New Delhi, malgré l’ombre persistante du Rafale et du F-35.

Inde SU-35

Une double proposition russe sur fond de déficit capacitaire indien

Le 5 juillet 2025, Rostec et Sukhoï ont officiellement soumis à l’Inde une offre couplée comprenant le Su-57E et le Su-35M, dans le cadre du programme MRFA portant sur 117 avions de chasse multirôles. Cette initiative répond à un besoin immédiat pour l’Indian Air Force (IAF), dont la flotte a chuté à 31 escadrons actifs, contre 42 autorisés. Ce déficit opérationnel compromet sa capacité à maintenir un équilibre stratégique face à la Chine et au Pakistan.

La proposition prévoit 20 à 30 Su-57E livrés entre 2028 et 2029, suivis de 70 à 100 appareils supplémentaires étalés jusqu’en 2033. En parallèle, Moscou offre jusqu’à 40 Su-35M livrables dès 2027. Le Su-35M est présenté comme une solution immédiatement disponible, avec des capacités de combat éprouvées, et une communauté logistique commune avec les Su-30MKI déjà en service. Rostec affirme que 70 à 80 % des pièces sont identiques, ce qui réduirait le coût d’entretien et faciliterait l’adaptation des pilotes.

L’enjeu ne se limite pas à une acquisition ponctuelle. L’offre russe inclut la production locale du Su-57E dans l’usine HAL de Nashik, où plus de 220 Su-30MKI ont déjà été assemblés. En appui, Moscou propose un accès aux codes sources logiciels, ainsi qu’un taux de localisation industrielle de 40 à 60 %, compatible avec les programmes Make in India et Aatmanirbhar Bharat.

Le Su-57E, une promesse technologique sous conditions

Le Su-57E est la version export du Su-57 russe, avion de chasse de cinquième génération doté d’un radar AESA, de baies internes pour missiles, d’une structure furtive en matériaux composites, et d’un système de guerre électronique intégré. L’appareil est propulsé par le moteur Saturn AL-41F1S, générant une poussée de 142 kilonewtons, avec vecteur de poussée tridimensionnel. Il peut atteindre Mach 2 et possède une autonomie estimée à 3 500 kilomètres sans ravitaillement.

L’Inde pourrait intégrer ses propres armements, dont les missiles Astra à longue portée (110 km), les missiles Rudram anti-radar, ainsi que le radar AESA Virupaksha développé localement. L’avion servirait également de banc de test pour les systèmes de l’AMCA, le futur chasseur indien de sixième génération.

Cependant, plusieurs limites critiques existent. Le Su-57E n’a pas encore été déployé à grande échelle dans les forces russes. Sa signature radar, bien que réduite, n’atteint pas celle du F-35. L’avion n’a pas encore prouvé sa capacité à survivre à des engagements modernes multi-domaines, et son chaînage industriel reste tributaire des sanctions occidentales.

Enfin, le moteur Izdeliye 177S, présenté au salon de Zhuhai 2024, avec une poussée améliorée et une longévité de 6 000 heures, n’a toujours pas volé en condition opérationnelle. Moscou laisse entendre que l’Inde pourrait financer sa finalisation, mais ce pari industriel comporte des risques financiers et technologiques élevés.

Le Su-35M comme solution intérimaire et levier stratégique

Le Su-35M repose sur une architecture plus classique mais robuste. Classé comme avion de génération 4,5, il est doté du moteur AL-41F1S, du radar Irbis-E avec une portée de détection de 400 km, et d’une avionique modernisée. Il peut emporter jusqu’à 8 tonnes de charge utile, dont des missiles R-77, K-77M (portée de 200 km) et les R-37M hypersoniques, capables de cibler des avions AWACS à plus de 300 km.

Le coût unitaire estimé se situe entre 60 et 75 millions de dollars (soit entre 56 et 70 millions d’euros), contre environ 110 millions d’euros pour un Rafale F4 avec soutien complet. Le F-35A américain reste également plus cher, à environ 95 millions d’euros selon le contrat. Ce différentiel pourrait convaincre le ministère indien des Finances, qui surveille de près les engagements budgétaires.

Le Su-35M a été récemment mis en valeur lors de l’opération Sindoor de mai 2025, au cours de laquelle les Su-30MKI ont frappé des bases aériennes pakistanaises avec des missiles BrahMos. L’intégration rapide des Su-35M dans les escadrons existants, en profitant de la base logistique déjà installée pour les Su-30MKI (près de 920 moteurs AL-31FP assemblés depuis 2004), constitue un argument tactique fort pour New Delhi.

Des réticences persistantes sur le fond stratégique et industriel

Malgré l’intérêt opérationnel, de sérieux doutes subsistent au sein des états-majors indiens. Le programme Su-30MKI a souffert d’importants problèmes de maintenance, aggravés par les sanctions occidentales contre la Russie depuis 2014. Un rapport de 2018 (Jane’s Defence Weekly) estimait que jusqu’à 40 % de la flotte indienne était parfois clouée au sol, faute de pièces détachées.

Les sanctions CAATSA imposées par les États-Unis contre les partenaires militaires de la Russie posent un risque juridique et économique. Leur application pourrait remettre en cause l’accès indien à d’autres technologies occidentales (missiles, composants, maintenance), y compris pour les systèmes déjà en service.

Le Su-35M, bien que peu coûteux, pourrait aussi ralentir le développement de l’AMCA, en détournant des ressources humaines et budgétaires. Quant au Su-57E, il impose une dépendance technologique prolongée à la Russie, à un moment où l’Inde cherche à sécuriser ses chaînes industrielles via des partenariats plus équilibrés, notamment avec la France, Israël ou les États-Unis.

Enfin, la question de la crédibilité opérationnelle se pose. Ni le Su-57E ni le Su-35M n’ont affronté des adversaires disposant d’une supériorité aérienne technologique. Leur évaluation repose sur des simulations et tests internes russes, peu transparents.

Inde SU-57

Une décision stratégique sous haute contrainte politique

L’Inde se retrouve à devoir arbitrer entre besoin de renforcement rapide, indépendance stratégique, soutenabilité budgétaire, et réputation internationale. Les partenariats occidentaux offrent une meilleure intégration dans les réseaux C4ISR, une interopérabilité OTAN, et une relation politique plus stable.

Mais la proposition russe repose sur un pragmatisme industriel : livraisons accélérées, compatibilité avec la flotte existante, transferts réels. En cas de blocage des offres occidentales (retards, prix, restrictions), Moscou offre une alternative crédible à court terme, même si ses limites structurelles freinent une adhésion complète.

La stratégie indienne pourrait consister à séparer les lots : acquisition partielle de Su-35M pour compenser le déficit immédiat, co-développement ciblé sur certaines briques technologiques du Su-57E pour nourrir l’AMCA, tout en maintenant le cap sur le Rafale F4 ou d’autres partenaires stratégiques pour des solutions de long terme.

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