Pods IRST furtifs, réservoirs à faible traînée, capteurs infrarouges intégrés : l’US Air Force modernise le F-22 pour contrer le J-20 et le Su-57.
En résumé
Le F-22 Raptor reçoit sa plus importante transformation visible depuis son entrée en service en 2005. Lockheed Martin et l’US Air Force ajoutent trois briques. La première est un pod furtif de veille infrarouge, l’Advanced Sensor Pod, qui donne enfin au Raptor une capacité de détection passive des avions furtifs. La deuxième est un réservoir externe facetté à faible traînée, capable de voler en supersonique. La troisième est un réseau de capteurs infrarouges intégrés à la cellule pour détecter les tirs de missiles. L’US Air Force a déjà commandé 30 pods, avec de premières livraisons visées au deuxième trimestre de l’exercice 2028. La modernisation concerne 142 appareils. L’objectif est clair : garder l’avantage du premier tir face à une flotte chinoise de J-20 estimée à plusieurs centaines d’exemplaires. Le prix à payer est une légère dégradation de la signature radar, jugée acceptable par les planificateurs.
Le F-22 Raptor domine le combat aérien depuis vingt ans grâce à sa furtivité, sa supercroisière et son radar AN/APG-77. Mais l’environnement a changé. La Chine aligne désormais des centaines de chasseurs furtifs. La Russie fait voler le Su-57. Les missiles air-air à longue portée se multiplient. Face à cette menace, l’US Air Force a choisi de greffer de nouveaux équipements sous les ailes du Raptor. Présentée sous forme de maquette au Warfare Symposium de l’Air & Space Forces Association en février 2026, cette configuration est baptisée « Raptor 2.0 » par Lockheed Martin.
Le Raptor, un chasseur aveugle dans l’infrarouge
Le paradoxe est connu des spécialistes. Le F-22 Raptor n’a jamais disposé d’un capteur de veille infrarouge. Le programme initial en prévoyait un. Il a été supprimé pour raisons budgétaires. Le F-35 dispose de l’EOTS et du système DAS. Le Su-57 porte un capteur 101KS-V devant la verrière. Le J-20 dispose d’un système électro-optique sous le nez. Le Raptor, lui, dépendait jusqu’ici de son radar et de son détecteur passif d’émissions électromagnétiques.
Cette lacune devient critique face à des adversaires furtifs. Un radar en bande X peine à accrocher un avion dont la surface équivalente radar a été réduite. Et chaque émission radar trahit la position de celui qui l’utilise.
Les pods IRST, une détection passive taillée contre la furtivité
Le principe physique de la veille infrarouge
Un système de recherche et poursuite infrarouge (IRST) détecte le rayonnement thermique d’une cible. Il ne rayonne rien. Il est donc indétectable et insensible au brouillage électronique. La furtivité radar repose sur la forme de la cellule et sur des revêtements absorbants. Elle ne supprime pas la chaleur. Le frottement de l’air échauffe les bords d’attaque et le revêtement, surtout à vitesse supersonique. Les réacteurs laissent un panache chaud. Ces signatures restent visibles pour un capteur infrarouge, quelle que soit la qualité de la furtivité radar.
La mesure de distance, talon d’Achille de l’IRST
L’IRST a une faiblesse structurelle. Il mesure instantanément l’angle et le gisement d’une cible, pas sa distance. Une plateforme isolée doit manœuvrer pour estimer cette distance par calcul cinématique, ce qui prend du temps. La solution passe par la triangulation. Deux avions équipés et reliés par liaison de données calculent immédiatement la distance par recoupement des angles. Selon The War Zone, un Raptor équipé pourra aussi partager ses pistes avec des F-22 en configuration lisse. Cette logique de réseau compte davantage que la performance brute du capteur.
Les pods Advanced Sensor Pod, un compromis assumé
Lockheed Martin désigne ce matériel sous le nom d’Advanced Sensor Pod. Il s’agit d’un conteneur effilé et facetté, accroché sous les points d’emport externes de chaque aile. Ses arêtes reprennent les alignements de la cellule pour limiter les réflexions radar. Des maquettes ont été photographiées dès février 2022 sur la base de Palmdale, en Californie. Le capteur, reconnaissable à sa fenêtre dorée, a ensuite volé sous un banc d’essai Sabreliner 65 à Nellis, puis sous le Boeing 757 « Catfish » du programme F-22 en juin 2026.
Le budget de l’exercice 2026 a confirmé le format en pod. L’US Air Force a déjà passé deux commandes de 15 exemplaires, soit 30 pods. Les premières livraisons sont visées pour le deuxième trimestre de l’exercice 2028. Le programme Sensor Enhancement doit préserver la capacité de « voir le premier, tirer le premier, abattre le premier » des 142 appareils de standard Block 30/35. Un pod externe dégrade forcément un peu la signature radar. L’US Air Force accepte ce prix. Le gain de détection l’emporte.

Les réservoirs LDTP, l’allonge sans renoncer à la furtivité
Le deuxième problème du Raptor est son allonge. Son rayon d’action interne est généralement estimé autour de 850 km (460 milles nautiques). C’est peu pour le théâtre indo-pacifique. Les réservoirs actuels de 2 271 litres (600 gallons) ne sont pas furtifs. Ils servent surtout aux convoyages et aux interceptions en Alaska.
Le programme Low Drag Tank and Pylon (LDTP) corrige ce défaut. Les nouveaux réservoirs sont facettés et profilés pour limiter la traînée. Ils autorisent le vol supersonique. Le budget prévoit des essais jusqu’à Mach 0,95, puis une enveloppe cible à Mach 1,2, soit environ 1 275 km/h (790 mph) en haute altitude. Les pylônes utilisent une technologie d’éjection pneumatique pilotée, dite « smart rack ». Elle contrôle précisément le largage et laisse une surface lisse une fois le réservoir éjecté. Lockheed Martin indique que le F-22 pourra, dans certains scénarios, entrer au combat avec ses réservoirs. C’est un changement doctrinal net pour un avion conçu pour combattre en configuration lisse.
Le calendrier a glissé. Le budget 2025 prévoyait des livraisons aux escadrons avant fin mars 2026. En mars 2026, un F-22 était encore photographié en essais avec réservoirs et pods au-dessus de la base d’Edwards.
L’IRDS, une bulle infrarouge intégrée à la cellule
La troisième brique est invisible. En janvier 2025, Lockheed Martin a obtenu un contrat de 270 millions de dollars pour l’Infrared Defensive System (IRDS). Ce système répartit autour de la cellule plusieurs capteurs TacIRST encastrés, affleurant au revêtement. Il remplace le détecteur de départ missile AN/AAR-56. Sa mission est de détecter les missiles air-air et sol-air à longue portée. La décision de production initiale à faible cadence était programmée au quatrième trimestre de l’exercice 2026.
Le contexte explique l’urgence. Le missile chinois PL-15 a été employé au combat lors de l’affrontement indo-pakistanais de mai 2025. Il a accéléré le développement de l’AIM-260 JATM américain, que les illustrations officielles montrent déjà tiré depuis un Raptor modernisé. L’ensemble s’inscrit dans une enveloppe de 7,8 milliards de dollars inscrite au budget F-22 jusqu’à l’exercice 2029.
La course contre le J-20 et le Su-57
L’enjeu est d’abord chinois. Le Chengdu J-20 a dépassé les 300 exemplaires en 2025 selon The Aviationist. Certaines estimations évoquent jusqu’à 500 appareils en 2026. Le Shenyang J-35 a été qualifié en 2025 sur le porte-avions Fujian. En face, l’US Air Force compte environ 185 F-22, dont 143 aptes au combat. Le Raptor ne gagnera pas la bataille du nombre.
Le Sukhoi Su-57 pose un problème différent. Il reste produit en petite série, mais il emporte un IRST d’origine. Face à ces deux rivaux, le Raptor modernisé mise sur la qualité de la détection passive et sur la mise en réseau. Un F-22 qui voit sans émettre conserve l’initiative. Un F-22 qui doit allumer son radar la perd.
L’héritage d’un Raptor devenu laboratoire
Le F-22 sert aujourd’hui de banc d’essai aux technologies du futur F-47 de Boeing. Les revêtements miroirs testés à Nellis en sont un indice. Les pods ouvrent aussi une porte inattendue. Deux formats d’emports furtifs certifiés pourraient accueillir demain d’autres charges, comme des brouilleurs ou de nouveaux capteurs. Reste une question que l’US Air Force n’a pas tranchée publiquement : à partir de combien d’adversaires furtifs la supériorité individuelle cesse-t-elle de compenser l’infériorité numérique ? La réponse dépendra moins des pods eux-mêmes que du nombre de Raptor encore disponibles quand ils seront livrés.