Le NGF est arrêté. Berlin hésite entre GCAP, solution européenne, F-35 et Eurofighter, avec un risque majeur de fragmentation technologique.
En résumé
L’arrêt du New Generation Fighter, le chasseur de sixième génération qui devait former le cœur du SCAF franco-germano-espagnol, bouleverse l’équation financière européenne. Certains piliers du système de systèmes, notamment le Combat Cloud, doivent continuer, mais la phase suivante du développement commun de l’avion n’est plus engagée. La phase 1B représentait déjà 3,2 milliards d’euros et le contrat complet pouvait approcher 8 milliards avec la phase 2 optionnelle. L’Allemagne doit désormais choisir entre rejoindre le GCAP britannique, italien et japonais, soutenir une solution menée par Airbus ou prolonger son effort sur les F-35A et Eurofighter. L’enjeu dépasse le choix d’une cellule. Les avions de sixième génération concentrent des dépenses massives en furtivité, propulsion, capteurs, intelligence artificielle, cloud de combat et drones collaboratifs. Sans financement conjoint, chaque pays paie davantage pour accéder à moins de technologies.
Le financement commun du NGF s’arrête avec la phase 1B
En juin 2026, Emmanuel Macron et Friedrich Merz ont acté que Dassault Aviation et Airbus ne parvenaient plus à s’entendre sur un chasseur commun. Le NGF commun est arrêté. Berlin et Paris veulent néanmoins poursuivre certaines briques du SCAF, notamment le Combat Cloud et la logique de système de systèmes reliant avions, drones, capteurs et effecteurs.
La rupture financière concerne donc d’abord le futur chasseur. En décembre 2022, la France, l’Allemagne et l’Espagne avaient attribué 3,2 milliards d’euros à la phase 1B pour environ trois ans et demi. Le ministère français des Armées indiquait que l’ensemble pouvait atteindre près de 8 milliards d’euros avec la phase 2 optionnelle.
Airbus précise désormais que les contrats de phase 1B s’achèvent fin 2026. La phase 2 du NGF n’est donc plus engagée sous sa forme initiale. Le mécanisme financier commun qui devait porter le démonstrateur disparaît avec l’avion commun.
Le choix allemand oppose souveraineté, calendrier et coûts
Boris Pistorius a résumé trois pistes : acheter davantage de F-35, rejoindre un autre programme international ou lancer un projet sous leadership allemand. Airbus a déjà constitué Team Gen 6 autour de huit industriels allemands, avec une structure espagnole associée.
Le GCAP offre un programme déjà financé
Le GCAP possède un avantage décisif : il avance. Le Royaume-Uni, l’Italie et le Japon visent 2035 pour l’entrée en service. En juillet 2026, ils ont attribué à Edgewing un contrat conjoint de 4,6 milliards de livres. Londres prévoit en parallèle 8,6 milliards de livres d’investissement sur quatre ans.
Une participation allemande permettrait de rejoindre une gouvernance et un financement déjà structurés. Mais Berlin devrait négocier sa contribution, sa charge industrielle et son accès à la propriété intellectuelle. Le financement conjoint réduit le coût d’accès aux technologies ; il ne garantit jamais leur transfert intégral.
Le sujet est particulièrement sensible pour Airbus, MTU Aero Engines, Hensoldt, MBDA Deutschland et les autres acteurs de Team Gen 6. Rejoindre tardivement le GCAP signifierait accepter une architecture industrielle déjà largement définie par BAE Systems, Leonardo et Japan Aircraft Industrial Enhancement Co.
Les F-35 et Eurofighter achètent du temps
L’Allemagne a déjà commandé 35 F-35A pour remplacer le Tornado et assurer notamment la mission nucléaire de l’OTAN. Elle a aussi commandé 20 Eurofighter supplémentaires, avec des livraisons prévues entre 2031 et 2034.
Le F-35 Lightning II réduit le risque capacitaire, mais renforce l’intégration de la Luftwaffe à un écosystème technologique américain. L’Eurofighter Typhoon peut évoluer en guerre électronique et devenir un nœud de commandement pour des appareils sans pilote, mais il reste un avion conçu selon une architecture de génération précédente.
Ces acquisitions peuvent assurer la transition jusqu’aux années 2040. Elles ne remplacent pas une politique européenne de technologies de sixième génération.

Le partage des technologies est aussi un partage des coûts
Un système de combat de sixième génération ne consiste plus simplement à développer une cellule furtive. Il faut financer de nouvelles motorisations, des matériaux à faible signature radar et infrarouge, des radars AESA, des capteurs passifs, la guerre électronique, des calculateurs embarqués, des logiciels de fusion de données, des réseaux sécurisés et des drones de combat collaboratifs.
Une grande partie de ces dépenses correspond à des coûts de recherche et développement non récurrents. Les partager permet de mutualiser les prototypes, les bancs d’essais, les campagnes de qualification et les compétences spécialisées. Un partenaire peut ainsi accéder à certaines technologies pour une fraction du coût qu’aurait représenté leur développement national.
C’était l’une des justifications économiques fondamentales du SCAF.
Mais le programme en montre aussi les limites. Plus une technologie est stratégique, plus les industriels veulent conserver l’autorité de conception, le savoir-faire et la propriété intellectuelle. La coopération réduit les coûts seulement lorsque les partenaires acceptent réellement de partager. Lorsque la gouvernance se bloque, la mutualisation financière perd une grande partie de son intérêt.
La fragmentation européenne devient un risque de retard
La France étudie désormais un démonstrateur national ou conduit avec de nouveaux partenaires. L’Allemagne peut rejoindre le GCAP ou pousser Team Gen 6. Le GCAP poursuit déjà son calendrier. La Suède finance parallèlement Saab pour développer ses futures technologies de combat aérien.
L’Europe risque donc de multiplier les filières technologiques au moment même où le coût des avions de nouvelle génération augmente.
Pendant ce temps, les États-Unis ont confié à Boeing le développement du F-47 en mars 2025. L’US Air Force vise un premier vol en 2028. La Chine expérimente depuis fin 2024 plusieurs grandes cellules furtives sans empennage, souvent désignées J-36 et J-50 par les observateurs, avec un rythme d’essais qui semble s’accélérer.
Le retard européen n’est plus abstrait. Chaque année consacrée à recréer une gouvernance, répartir les responsabilités industrielles et négocier de nouveaux financements repousse les démonstrateurs. Elle augmente aussi la probabilité que certaines technologies critiques soient finalement achetées plutôt que développées en Europe.
Le véritable enjeu est de financer une génération
L’échec du NGF ne condamne pas toute coopération européenne. Il rappelle surtout qu’une sixième génération ne se finance plus comme un avion isolé. Le chasseur devient un nœud parmi d’autres, connecté aux drones, capteurs, satellites, réseaux tactiques et armes à longue portée.
Si Berlin rejoint le GCAP, l’Europe disposera probablement de deux grands pôles technologiques. Si l’Allemagne développe sa propre solution, la fragmentation sera encore plus forte. Si elle compense principalement par des F-35 supplémentaires, sa dépendance envers les technologies américaines progressera.
Le financement devient ainsi une question de souveraineté aussi importante que le transfert de technologie. Celui qui finance la recherche maîtrise les compétences, participe à la définition des standards et conserve la capacité de faire évoluer le système.
Le prochain choix allemand décidera donc moins du dessin d’un nouvel avion que de la répartition du pouvoir technologique en Europe. Et face aux programmes américains et chinois déjà engagés, le temps perdu devient désormais une dépense à part entière.
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