Colombie: volte-face sur le Rafale à 3,2 milliards d’euros

JAS Gripen Colombie

Bogotá suspend in extremis l’achat du Rafale et rouvre la compétition face au F-16 et au Gripen. Analyse des raisons et des enjeux budgétaires.

En résumé

Le 20 février 2026, la Colombie a surpris en suspendant un projet d’acquisition de Rafale évalué à environ 3,2 milliards d’euros. Alors que l’appareil français semblait tenir la corde pour remplacer les Kfir vieillissants, Bogotá a rouvert la compétition, laissant à nouveau le F-16 américain et le JAS 39 Gripen suédois en lice. Cette volte-face intervient dans un contexte de contraintes budgétaires internes, de pressions politiques et d’arbitrages stratégiques. Le Rafale offrait des capacités de supériorité aérienne et de frappe polyvalente élevées, mais à un coût global important sur trente ans. Le F-16 et le Gripen présentent des coûts d’acquisition et de maintien en condition opérationnelle inférieurs. Ce retournement souligne la tension entre ambition capacitaire et discipline budgétaire, dans une région où les dépenses militaires restent mesurées. La décision finale déterminera non seulement l’architecture de la défense aérienne colombienne, mais aussi ses alliances industrielles et stratégiques.

Le revirement colombien et la fin d’un accord présenté comme imminent

Le dossier du remplacement des IAI Kfir colombiens dure depuis plus d’une décennie. Ces appareils, acquis dans les années 1980 et modernisés à plusieurs reprises, approchent de la fin de leur vie opérationnelle. Leur maintien devient coûteux et complexe, notamment en matière de disponibilité des pièces détachées et de sécurité des vols.

En 2025, le Rafale de Dassault Aviation semblait avoir pris l’avantage. L’offre évoquait un contrat d’environ 3,2 milliards d’euros, comprenant les avions, la formation, le soutien initial et un package logistique. Pour un pays dont le budget de défense annuel tourne autour de 10 à 11 milliards de dollars (environ 9 à 10 milliards d’euros), un tel contrat représente un engagement significatif.

Le 20 février 2026, Bogotá a pourtant annoncé qu’aucun contrat définitif ne serait signé à ce stade. La compétition est officiellement rouverte. Le F-16 de Lockheed Martin et le JAS 39 Gripen de Saab sont de nouveau considérés.

Ce n’est pas un simple ajustement technique. C’est un signal politique.

Les contraintes budgétaires au cœur du changement

Le poids du coût d’acquisition

Un contrat à 3,2 milliards d’euros ne couvre pas seulement l’achat de cellules. Il inclut des armements, des simulateurs, des infrastructures et un soutien initial. Pour un parc estimé à une quinzaine d’appareils, le coût unitaire complet dépasse 200 millions d’euros par avion en incluant l’environnement.

Le F-16 Block 70/72, selon des contrats récents, se situe généralement entre 80 et 120 millions d’euros par appareil selon la configuration et les options. Le Gripen E affiche un coût catalogue comparable, souvent présenté autour de 85 à 100 millions d’euros par unité, avec un argument fort sur le coût horaire de vol.

Si la Colombie vise un format de 16 à 18 appareils, la différence globale peut représenter plusieurs centaines de millions d’euros à l’achat.

Le coût du cycle de vie

Le véritable écart se mesure sur trente ans. Le coût à l’heure de vol du Rafale est estimé par des sources ouvertes entre 15 000 et 20 000 euros selon les profils d’utilisation. Le F-16, selon les versions, se situe souvent entre 12 000 et 18 000 euros. Le Gripen revendique un coût plus bas, parfois annoncé autour de 8 000 à 10 000 euros.

Même si ces chiffres varient selon les méthodes de calcul, la tendance est claire : pour une armée de l’air de taille modeste, la soutenabilité financière est un facteur déterminant. Une différence de 5 000 euros par heure de vol sur 200 heures annuelles par appareil représente 1 million d’euros par an pour une flotte de 10 avions. Sur 20 ans, cela devient structurant.

Le gouvernement colombien doit arbitrer entre modernisation militaire et priorités sociales. Le contexte économique national, marqué par des tensions budgétaires et des besoins en infrastructures civiles, pèse lourd dans la décision.

Les considérations politiques et diplomatiques derrière le dossier

L’équilibre avec les États-Unis

La Colombie entretient une relation sécuritaire étroite avec Washington. Le F-16 offre une interopérabilité directe avec les forces américaines. Il facilite l’accès à un écosystème logistique et à des programmes de coopération.

Choisir le Rafale aurait constitué un signal d’autonomie et de diversification stratégique. Revenir vers le F-16 peut être interprété comme un alignement plus classique.

L’argument industriel suédois

Le JAS 39 Gripen, quant à lui, met en avant des offres de transfert de technologie et d’assemblage local. Saab a déjà développé ce modèle de coopération au Brésil, où des Gripen sont assemblés localement.

Pour Bogotá, une telle approche pourrait créer des emplois et structurer une base industrielle aéronautique. Ce facteur ne se résume pas au prix d’achat. Il concerne la souveraineté et la valeur ajoutée locale.

Les différences technologiques entre les candidats

Le positionnement du Rafale

Le Rafale est un avion polyvalent de génération 4,5 doté d’un radar AESA RBE2, d’un système de guerre électronique intégré SPECTRA et d’une capacité multirôle éprouvée en opérations extérieures. Il peut assurer supériorité aérienne, frappe au sol et missions de reconnaissance dans une même sortie.

Pour la Colombie, cela signifie un saut capacitaire net par rapport au Kfir.

Le profil du F-16 Block 70

Le F-16 Block 70 intègre également un radar AESA APG-83, une avionique modernisée et une compatibilité large avec des armements occidentaux. C’est un appareil éprouvé, avec plus de 4 600 unités produites dans le monde.

Sa maturité réduit les risques industriels et techniques.

La logique du Gripen E

Le Gripen E mise sur une architecture logicielle moderne, une maintenance simplifiée et un coût d’exploitation réduit. Il intègre un radar AESA et une liaison de données avancée.

Son argument central est la flexibilité et le coût maîtrisé.

JAS Gripen Colombie

Les gains budgétaires potentiels d’un abandon du Rafale

Si la Colombie optait pour un F-16 ou un Gripen à un coût inférieur de 500 à 800 millions d’euros sur l’enveloppe globale initiale, l’économie représenterait l’équivalent de plusieurs années d’investissement dans d’autres capacités : défense sol-air, drones ou modernisation navale.

Le gain n’est pas seulement immédiat. Il concerne la soutenabilité sur le long terme. Moins de dépenses fixes signifie plus de marge de manœuvre en cas de crise économique.

Cependant, un choix moins ambitieux peut aussi signifier des capacités moindres en matière de guerre électronique ou d’intégration d’armements spécifiques.

La crédibilité stratégique régionale en question

La Colombie évolue dans un environnement régional relativement stable mais marqué par des tensions internes et des défis transfrontaliers. Le besoin prioritaire reste la surveillance, la dissuasion et la capacité d’intervention rapide.

Un Rafale offrirait une supériorité qualitative claire. Un F-16 ou un Gripen offriraient un équilibre plus économique.

La décision finale traduira la hiérarchie des priorités nationales : puissance maximale ou équilibre budgétaire.

Le signal envoyé à l’industrie française

Pour Dassault Aviation, ce revirement est un revers. L’Amérique latine représente un marché stratégique. Après les succès au Brésil (avec le Gripen) et les ventes de F-16 dans la région, un contrat colombien aurait renforcé la présence française.

Un abandon à ce stade souligne la difficulté de vendre un appareil haut de gamme à des pays dont la contrainte budgétaire est forte.

Cela ne remet pas en cause les qualités du Rafale. Cela rappelle simplement que la performance technique ne suffit pas. Le prix global et le modèle de financement sont déterminants.

La perspective à court terme et les scénarios possibles

Trois scénarios se dessinent.

Le premier est un retour vers le F-16, pour des raisons politiques et financières.

Le second est un choix du Gripen, pour combiner coût réduit et partenariat industriel.

Le troisième est un report prolongé, prolongeant la vie des Kfir avec un risque accru.

Le facteur clé sera la capacité du gouvernement colombien à sécuriser un financement acceptable sans compromettre d’autres priorités nationales.

Ce dossier illustre une réalité simple : dans les achats d’avions de combat, la décision n’est jamais purement militaire. Elle est budgétaire, industrielle et diplomatique. La volte-face du 20 février 2026 ne traduit pas une instabilité stratégique. Elle révèle une tension permanente entre ambition technologique et responsabilité financière. Le choix final dira quelle ligne Bogotá privilégie. Et il redessinera la carte des influences aéronautiques en Amérique latine pour la prochaine génération.

Sources

Déclarations officielles du gouvernement colombien, février 2026
Communiqués industriels Dassault Aviation, Lockheed Martin, Saab
Données publiques sur coûts unitaires F-16 Block 70, Gripen E et Rafale
Rapports budgétaires du ministère colombien de la Défense
Analyses IISS Military Balance, éditions récentes

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