New Delhi accorde l’Acceptance of Necessity pour 114 Rafale (≈40 Md$). Production en Inde, transferts de technologie, impact sur Dassault et l’IAF.
En résumé
Le 12 février 2026, le Defence Acquisition Council (DAC) indien a accordé une Acceptance of Necessity (AoN) pour l’acquisition de 114 Rafale auprès de Dassault Aviation, dans le cadre d’un accord intergouvernemental estimé à environ 3,25 lakh crore de roupies (≈ 40 milliards de dollars, soit environ 37 milliards d’euros), intégré à une vague d’achats de défense évaluée à 3,6 lakh crore. Il ne s’agit pas encore d’un contrat ferme, mais d’un feu vert politique majeur qui ouvre la phase de négociation détaillée. Environ 90 appareils devraient être assemblés en Inde avec un contenu local significatif. L’opération aura des effets industriels lourds pour Dassault, Safran et leurs partenaires, ainsi que pour la planification des livraisons françaises. Les questions clés portent sur le standard retenu, les transferts de technologie, le calendrier, la formation des pilotes et les modalités de paiement.
La décision indienne et sa portée juridique réelle
L’Acceptance of Necessity n’est pas un contrat. C’est une validation de principe. Elle signifie que l’état-major et le ministère de la Défense considèrent le besoin opérationnel comme établi et que le financement est politiquement envisageable. En Inde, cette étape est structurante. Elle enclenche la rédaction d’un dossier d’acquisition détaillé, la négociation des clauses industrielles, le périmètre des transferts de technologie et les modalités financières.
Le montant évoqué, environ 3,25 lakh crore de roupies (3 250 milliards de roupies), représente près de 37 milliards d’euros au taux de change actuel. Rapporté à 114 appareils, le coût unitaire moyen ressort autour de 325 à 350 millions d’euros par avion si l’on inclut l’armement, la formation, les simulateurs, le soutien initial et les infrastructures. Ce chiffre ne doit pas être comparé au prix « nu » d’un appareil. Il inclut un paquet complet sur plusieurs décennies.
Ce projet s’inscrit dans la continuité du contrat signé en 2016 pour 36 Rafale livrés entre 2020 et 2022. À l’époque, l’accord était évalué à environ 7,8 milliards d’euros. L’Inde cherche désormais à porter sa flotte à une masse critique permettant d’équiper plusieurs escadrons supplémentaires et de remplacer des MiG-21 et Jaguar vieillissants.
Politiquement, l’annonce intervient avant une visite présidentielle française. Le calendrier n’est pas neutre. Il traduit une convergence stratégique entre Paris et New Delhi dans l’Indo-Pacifique.
Le standard du Rafale envisagé pour l’Indian Air Force
La question centrale concerne le standard. Les Rafale indiens actuels sont proches du standard F3R, avec radar AESA RBE2, missile air-air Meteor et missile air-sol SCALP. Pour ce nouveau lot, l’Inde pourrait viser un standard proche du F4, voire F4.2, intégrant des améliorations de connectivité, de fusion de données et de guerre électronique.
Le standard F4 comprend des capacités accrues en liaison de données, une meilleure maintenance prédictive et des évolutions du système SPECTRA. Ces éléments sont déterminants face à la modernisation de la flotte chinoise (J-20) et pakistanaise (J-10C).
Le choix du standard influencera le coût et le calendrier. Un standard F4 natif simplifierait l’intégration future, mais suppose une maturité complète des logiciels et des capteurs au moment de la production indienne.
La production en Inde et le contenu local
Environ 90 appareils devraient être assemblés en Inde. Cela implique la mise en place d’une chaîne d’assemblage locale, probablement avec Hindustan Aeronautics Limited (HAL) ou un consortium incluant des acteurs privés indiens.
L’objectif affiché par New Delhi est d’atteindre un taux de contenu local élevé, parfois évoqué autour de 50 %. En pratique, la cellule pourrait être partiellement fabriquée localement, avec des sous-ensembles critiques toujours produits en France. Le moteur M88 de Safran resterait très probablement fabriqué en France, même si certaines pièces pourraient être produites sous licence.
Le transfert de technologie portera surtout sur l’assemblage final, les structures secondaires, le câblage, et certaines briques logicielles. Les technologies sensibles liées aux algorithmes de guerre électronique ou à certains traitements radar resteront sous contrôle français. C’est une réalité industrielle. Aucun pays ne transfère intégralement ses codes critiques.
L’impact sur la production de Dassault et la planification française
Dassault Aviation a déjà un carnet de commandes élevé. La cadence actuelle est d’environ 2 à 3 appareils par mois. L’ajout de 114 Rafale représente l’équivalent de plusieurs années de production.
La France devra arbitrer. Si la production indienne démarre rapidement, les premiers avions seront probablement fabriqués en France avant le transfert progressif vers l’Inde. Cela pourrait temporairement allonger les délais de livraison pour l’Armée de l’Air et de l’Espace française, sauf augmentation de cadence.
Augmenter la cadence suppose d’élargir la chaîne d’approvisionnement, de sécuriser les composants électroniques et de recruter du personnel qualifié. Dans un contexte de tensions sur les semi-conducteurs et les alliages critiques, l’exercice est délicat.
L’intégration dans l’Indian Air Force
L’Indian Air Force (IAF) opère déjà 36 Rafale répartis sur deux bases principales. L’intégration de 114 appareils supplémentaires permettrait d’équiper au moins six escadrons supplémentaires.
L’IAF vise un format cible de 42 escadrons. Elle en aligne actuellement environ 31 à 32. Le Rafale est destiné à combler une partie de ce déficit capacitaire.
La formation des pilotes restera mixte. Les premières promotions continueront probablement à être formées en France, sur la base de Saint-Dizier, avant une montée en puissance des capacités de formation en Inde avec simulateurs et instructeurs locaux.
Le Rafale impose un haut niveau d’entraînement. Son exploitation optimale nécessite des heures de vol régulières et un soutien logistique robuste.

Les modalités financières et le calendrier de paiement
Un contrat de cette ampleur est généralement structuré sur plusieurs tranches. L’Inde verse un acompte initial, souvent autour de 10 à 15 %, puis des paiements échelonnés selon les jalons industriels.
Le financement peut inclure des garanties souveraines françaises. Les paiements sont étalés sur 7 à 10 ans. L’impact budgétaire annuel reste ainsi compatible avec la trajectoire de dépenses indienne.
Le budget global de défense de l’Inde pour 2025-2026 dépasse 75 milliards de dollars. L’acquisition des Rafale représente donc une part significative mais soutenable, répartie sur plusieurs exercices.
Les transferts de technologie et leurs limites réelles
New Delhi réclame des transferts substantiels. La France acceptera un transfert important sur l’assemblage et la maintenance lourde. En revanche, les briques logicielles sensibles et certaines technologies radar resteront protégées.
L’Inde cherche à renforcer son autonomie industrielle. Mais la maîtrise complète d’un chasseur de génération 4.5 demande des décennies d’expérience accumulée. Le partenariat franco-indien vise un équilibre : transfert suffisant pour soutenir l’industrie locale, protection des technologies stratégiques françaises.
Les implications stratégiques régionales
L’acquisition de 114 Rafale modifie l’équilibre régional. Elle renforce la capacité indienne face au Pakistan et ajoute un élément dissuasif face à la Chine.
Le missile Meteor, avec une portée supérieure à 150 kilomètres, change la dynamique du combat aérien au-delà de la vue directe. L’intégration de capacités air-sol de précision renforce aussi la profondeur stratégique indienne.
Cette décision n’est pas qu’industrielle. Elle s’inscrit dans une logique de partenariat stratégique élargi entre Paris et New Delhi, incluant l’espace, le maritime et la cybersécurité.
Ce programme n’est pas encore signé. Il devra survivre aux négociations contractuelles et aux arbitrages budgétaires. Mais l’orientation est claire. L’Inde mise sur le Rafale pour consolider sa supériorité aérienne régionale et renforcer son industrie. La France, elle, joue une carte majeure de sa diplomatie industrielle. Les prochains mois diront si l’AoN se transforme en contrat ferme. Si tel est le cas, la carte aérienne de l’Indo-Pacifique s’en trouvera durablement modifiée.
Sources :
Ministry of Defence India – Defence Acquisition Council releases
Dassault Aviation – Annual results and delivery data 2024-2025
Indian Budget Documents 2025-2026
Press statements French Presidency 2026
Indian Air Force fleet data public reports
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