Les affaires de corruption du Gripen reviennent dans les négociations

JAS Gripen

De l’Afrique du Sud à la Colombie, retour sur les commissions suspectes, les enquêtes judiciaires et leurs effets sur les ventes du Gripen.

En résumé

Les soupçons de corruption entourant certaines exportations du Saab Gripen continuent de peser sur l’industrie militaire suédoise. En Afrique du Sud, l’accord de 1999 avec BAE Systems a révélé des paiements opaques à des intermédiaires. En République tchèque et en Hongrie, BAE a admis avoir dissimulé 19 millions de livres sterling de commissions dans des dossiers d’exportation, avant d’être condamné aux États-Unis en 2010 à 400 millions de dollars d’amende pour fausses déclarations et manquements aux règles d’exportation. Au Brésil, la vente de 36 appareils en 2014 a fait l’objet d’enquêtes, puis d’une nouvelle demande de documents de la justice américaine en 2024. En Colombie, la commande de 17 Gripen signée en 2025 est réexaminée en 2026, sur fond d’investigations préliminaires et de contestations financières. Ces épisodes n’établissent pas la culpabilité de Saab. Ils révèlent surtout l’importance des intermédiaires, des licences et des contreparties industrielles dans les grands contrats d’armement.

L’Afrique du Sud, premier succès commercial et premières zones d’ombre

En décembre 1999, Pretoria signe son grand programme de modernisation militaire. Le partenariat entre British Aerospace, futur BAE Systems, et Saab décroche une commande de 28 chasseurs Gripen et 24 avions d’entraînement Hawk. La facture annoncée pour les deux types d’appareils atteint 15,8 milliards de rands. La flotte de Gripen sera finalement ramenée à 26 exemplaires.

Le contrat constitue une percée historique pour le Saab JAS 39 Gripen. Il s’accompagne de compensations industrielles, ou « offsets » : des investissements, achats locaux et transferts de compétences promis par le fournisseur en contrepartie de la commande. Saab et son partenaire annoncent alors 43 milliards de rands de projets économiques sur onze ans. Ces engagements rendent l’offre politiquement attractive, mais multiplient aussi les intermédiaires et les opérations difficiles à contrôler.

Les investigations du Serious Fraud Office britannique mettent au jour des versements considérables à des « conseillers commerciaux ». Selon une enquête publiée en 2011 par Mail & Guardian, plus d’un milliard de rands auraient transité vers ces intermédiaires. Saab reconnaît qu’une société commune administrée par BAE Systems a servi à faire parvenir quelque 24 millions de rands à Fana Hlongwane, ancien conseiller du ministre de la Défense, et affirme ne pas avoir eu connaissance de l’opération.

La commission Seriti conclut en 2016 à l’absence de corruption démontrée. Mais la justice sud-africaine annule ses conclusions en 2019, estimant que des éléments essentiels n’avaient pas été correctement examinés. Cette annulation ne constitue pas davantage une condamnation de Saab : elle signifie que le contrôle institutionnel n’a pas permis de clore le débat.

La République tchèque et la Hongrie, des commissions dissimulées aux autorités américaines

Le dossier devient judiciaire avec les contrats européens du Gripen. La République tchèque et la Hongrie choisissent chacune de louer 14 chasseurs suédois au début des années 2000. BAE Systems intervient dans la commercialisation de l’appareil.

En mars 2010, le Department of Justice américain établit que BAE Systems a versé 19 millions de livres sterling à un intermédiaire, sans déclarer ces paiements dans les dossiers de licences d’exportation. Selon les documents judiciaires, l’entreprise savait qu’il existait une forte probabilité que ces sommes soient employées pour influencer les décisions en faveur de son offre.

La compétence américaine s’explique par la présence de composants militaires soumis à la réglementation des États-Unis dans le Gripen. Leur exportation nécessite des autorisations relevant notamment des règles ITAR. Les commissions versées pour obtenir le contrat doivent être déclarées, même lorsqu’elles sont licites.

BAE Systems plaide coupable de fausses déclarations et de violations des règles américaines d’exportation. L’entreprise est condamnée à une amende de 400 millions de dollars et accepte un contrôle indépendant de sa conformité pendant trois ans. Il ne s’agit pas d’une condamnation de Saab pour corruption. L’enquête suédoise sur les pratiques d’exportation du Gripen avait été classée en juin 2009, sans poursuites.

JAS Gripen

Le Brésil, une enquête relancée dix ans après le contrat

En 2014, le Brésil commande 36 Gripen E/F pour environ 5,4 milliards de dollars, préférant la proposition suédoise au Boeing F/A-18 Super Hornet et au Dassault Rafale. Le programme FX-2 comprend la fabrication locale, la formation d’ingénieurs et des transferts de technologies.

La procédure suscite rapidement des interrogations. En 2016, des procureurs brésiliens accusent l’ancien président Luiz Inácio Lula da Silva d’avoir favorisé le fournisseur suédois. Les représentants de Lula contestent les accusations. Ces soupçons ne permettent pas de conclure que Saab a versé des pots-de-vin.

Le 10 octobre 2024, Saab annonce que sa filiale américaine a reçu une demande formelle de documents du Department of Justice concernant l’acquisition de 2014. Le groupe précise que les investigations précédentes au Brésil et en Suède ont été closes sans établir de faute de sa part. L’enquête américaine demeure répertoriée comme ouverte dans la base spécialisée de Stanford. Aucune condamnation de Saab sur ce contrat n’est établie.

La Colombie, un nouveau contrat déjà soumis à la controverse

Bogotá signe en novembre 2025 une commande de 17 Gripen E/F, dont deux biplaces, pour 3,1 milliards d’euros. Les livraisons sont annoncées de 2026 à 2032. L’accord inclut armements, formation, soutien et compensations industrielles. Son objectif est de remplacer les vieux chasseurs IAI Kfir.

En juin 2026, une commission parlementaire ouvre une enquête préalable sur les conditions de l’achat sous la présidence de Gustavo Petro. Elle demande des documents et la vérification d’allégations concernant également Verónica Alcocer. Il s’agit d’investigations préliminaires, non de faits de corruption établis.

En octobre, le gouvernement d’Abelardo de la Espriella réexamine les paiements, le prix et les contreparties. Le contrat reste en vigueur. Le 18 octobre, la Contraloría signale un risque de perte de 2,13 milliards de pesos colombiens lié au taux de change appliqué lors d’un versement. L’ancien ministre de la Défense Pedro Sánchez conteste ce calcul et affirme que l’opération a, au contraire, permis des économies. Cette controverse financière ne prouve aucune commission occulte.

Les ventes d’avions de combat, un risque qui dépasse les tribunaux

Ces affaires fragilisent les négociations même lorsque les procédures n’aboutissent pas. Un acheteur peut exiger l’identité des bénéficiaires des commissions, des audits indépendants et des garanties sur les compensations industrielles. Chaque vérification prolonge potentiellement le calendrier d’acquisition.

Le coût d’un avion ne se résume d’ailleurs jamais à son prix unitaire. L’armement, la formation, les pièces, les équipements au sol et le soutien sur plusieurs décennies expliquent des différences considérables entre deux contrats. Comparer les montants bruts de la Colombie et de la Thaïlande, par exemple, sans examiner leur périmètre technique serait trompeur. Cette distinction vaut pour l’ensemble des appareils présentés dans l’annuaire des avions de chasse.

Pour Saab, l’enjeu est double. Le constructeur doit défendre la compétitivité de son Gripen et démontrer la traçabilité de ses partenaires commerciaux. Pour les États clients, la question est plus lourde encore : une décision d’achat prise aujourd’hui engage la défense aérienne et les finances publiques pendant trente ans. Le véritable test n’est donc pas seulement l’absence de condamnation, mais la capacité à rendre chaque euro du contrat vérifiable.

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