Ventes express, avions prélevés sur stocks, production sous tension : comment Paris fait du Rafale d’occasion un outil diplomatique immédiat.
En résumé
La vente de Rafale d’occasion prélevés sur les stocks français est devenue un raccourci diplomatique. En 2021, la Grèce a acheté 18 Rafale pour environ 2,5 milliards d’euros, dont 12 issus de l’Armée de l’Air et de l’Espace, puis a porté son total à 24 avec une commande supplémentaire. La Croatie a signé en 2021 un accord de 999 millions d’euros pour 12 Rafale transférés depuis la France, livrés entre avril 2024 et avril 2025. Pour Paris, l’intérêt est évident : livrer vite, ancrer une relation stratégique, et donner un signal crédible à un partenaire sous pression. Le coût existe aussi : trous temporaires de flotte, tension sur la maintenance, et obligation de commander des appareils neufs pour remplacer ceux cédés. Le modèle reste puissant, mais il ne peut fonctionner que si la production monte en cadence et si la disponibilité française tient. Et chaque transfert est difficile à répéter.
La seconde main comme accélérateur stratégique
Il y a deux manières d’acheter un avion de chasse moderne. La première est classique : on commande du neuf, on attend, on construit les hangars, on forme les équipes, puis on reçoit les appareils au rythme de la chaîne. La seconde est plus brutale : on prend des avions déjà en ligne dans une armée amie, on les transfère, et on traite ensuite la facture industrielle. La France a assumé cette seconde voie avec le Rafale d’occasion.
Le principe ressemble à un prêt de capacité, sauf qu’il n’y a pas de retour. Le pays acheteur obtient vite des appareils utilisables. Le pays vendeur gagne du temps diplomatique : il matérialise une alliance en quelques mois, pas en une décennie. Mais il accepte une perte temporaire de masse, au moment même où l’intensité des alertes aériennes et des exercices augmente.
Dans l’Union européenne, cette mécanique vaut de l’or politique. Elle contourne la lenteur des coopérations, les arbitrages budgétaires et les cycles électoraux. Elle répond aussi à un besoin simple : remplacer un parc vieillissant sans laisser un trou capacitaire.
Le mécanisme français du prélèvement sur stocks
Le contrat d’État à État comme outil de vitesse
Le cœur du modèle est le contrat d’État à État. Il simplifie la négociation, sécurise les garanties, et permet de traiter en un seul paquet des sujets qui s’étalent autrement : transfert d’équipements, formation, soutien initial, et parfois armements et infrastructures.
Ce cadre facilite une promesse centrale : le délai de livraison. Quand un pays achète du neuf, il est soumis au carnet de commandes, à la disponibilité des moteurs, des radars, des calculateurs, et aux créneaux d’essais. Avec des avions déjà construits, le calendrier change. Le temps se concentre sur la remise à niveau, les vols de réception, la conversion des équipages, et l’organisation du soutien.
Le travail caché derrière un avion « d’occasion »
Un Rafale en service n’est pas un véhicule que l’on revend avec un simple contrôle technique. Il faut vérifier l’historique cellule, les potentiels, les cycles, l’état d’équipements sensibles, et harmoniser la configuration. Les clients veulent une flotte homogène, avec un standard clair, des logiciels à jour, et des procédures stables. Cela impose des passages en atelier, des modifications, et des campagnes de validation.
À ce chantier s’ajoute la logistique : pièces, outillage, documentation, simulateurs, et constitution d’un stock initial. C’est souvent ce qui fait la différence entre « posséder » un avion et « générer » des sorties. Le modèle français vend une promesse : une capacité opérationnelle exploitable, pas un avion immobilisé.
La Grèce, vitrine de la rapidité et du signal politique
En janvier 2021, la Grèce a acté l’achat de 18 Rafale pour environ 2,5 milliards d’euros. Le montage est parlant : 12 appareils venaient des stocks français et 6 étaient neufs. Le transfert de ces avions prélevés sur stocks a rendu possible une montée en puissance rapide, dans un contexte de tensions durables avec la Turquie.
Le volet « occasion » n’a pas seulement fait gagner du temps. Il a aussi compressé la facture d’entrée sur les cellules : des médias ont rapporté une valorisation d’environ 400 millions d’euros pour les 12 appareils d’occasion, le reste du contrat étant tiré par les armements, le soutien et l’infrastructure. C’est l’angle que les États regardent de près : la cellule est visible, mais la capacité complète se paie au paquet.
Le calendrier illustre le bénéfice immédiat. Les premières livraisons ont commencé début 2022. Dassault indiquait que les 18 appareils du premier contrat seraient pleinement déployés en Grèce à l’été 2023. Athènes a ensuite ajouté 6 Rafale neufs par un contrat signé en 2022, portant le total à 24, avec des livraisons annoncées à partir de l’été 2024. Début janvier 2025, la Grèce a annoncé la réception du dernier appareil de cette commande.
La vitesse ne se lit pas seulement en mois. Elle se lit en posture. En quelques rotations d’entraînement, Athènes a intégré une plateforme multirôle moderne, et l’achat a renforcé une relation bilatérale plus large, qui s’est aussi traduite par des acquisitions navales. Même la portée stratégique des armements associés s’invite dans le débat : Athènes a, par exemple, souligné l’intérêt de capacités de frappe à longue portée au sein de sa marine, avec des missiles annoncés à 1 000 km (621 miles) sur des frégates de nouvelle génération. Ce n’est pas un détail décoratif. Dans une relation de défense, l’avion, le navire et l’armement forment un système politique : on achète aussi une continuité d’approvisionnement et une compatibilité opérationnelle.
La Croatie, un saut de génération sans attendre une décennie
La Croatie offre un cas d’école. Zagreb devait remplacer des MiG-21 en fin de vie sans perdre la capacité à contrôler son espace aérien. Une solution « tout neuf » aurait conduit à un intervalle dangereux, ou à une dépendance prolongée à la police du ciel alliée. L’occasion a raccourci ce risque.
Le contrat croate, signé en 2021 et évalué à 999 millions d’euros, porte sur 12 Rafale F3-R transférés depuis l’aviation française. La flotte est composée de 10 monoplaces et 2 biplaces, un format cohérent pour former des équipages et constituer un noyau instructeur. Les six premiers avions sont arrivés le 25 avril 2024. Le ministère croate de la Défense a confirmé que le dernier appareil avait été livré le 25 avril 2025, complétant l’escadron.
Ce tempo est rare en Europe. Entre la décision, la signature, la formation, et l’arrivée du dernier avion, on parle de quatre ans environ. C’est précisément ce que vend la stratégie française : un accès rapide à un standard de combat moderne, sans attendre la libération de créneaux industriels.
Le prix réel pour Paris, entre trou capacitaire et tensions de disponibilité
La disponibilité technique comme variable d’ajustement
Le point aveugle du récit est la facture côté français. Un avion transféré, c’est un avion en moins pour l’entraînement, l’alerte permanente, et les opérations. Or l’armée de l’air n’a pas un excès de marge.
Un rapport budgétaire de l’Assemblée nationale, s’appuyant sur le rapport annuel de performances 2022, indique que le taux de disponibilité technique opérationnelle de l’agrégat « avions de combat » de l’Armée de l’Air était à 62 % en 2022, pour une cible de 84 %. Le même document souligne que cette disponibilité a été mise sous tension par la réduction du parc et des contraintes logistiques, et pointe explicitement l’effet de décisions de transfert d’appareils. Il rappelle aussi un point politiquement délicat : certaines statistiques détaillées de disponibilité ne sont plus publiées au même niveau, au nom de la protection de données sensibles. Cela ne supprime pas le problème. Cela le rend simplement moins visible.
Il faut être franc : ce type de vente est un arbitrage. Il échange de la masse disponible aujourd’hui contre une influence immédiate et une promesse de recomplètement demain. Dans une armée en contrainte, ce choix peut se payer en heures de vol, en fatigue de cellule, et en saturation des ateliers. La disponibilité technique devient alors une monnaie d’échange implicite.
La commande de remplacement comme condition politique
Pour rendre la manœuvre acceptable, l’État doit commander des avions neufs en remplacement. C’est la clé : la commande de remplacement transforme une perte capacitaire en simple décalage dans le temps, au prix d’un effort budgétaire.
Dassault indique qu’en 2021, la France a passé une commande spécifique de 12 Rafale pour remplacer les 12 appareils transférés à la Grèce. Pour la Croatie, des médias spécialisés ont expliqué que la France prévoyait aussi 12 appareils supplémentaires afin de compenser les avions cédés. Ces commandes de recomplètement s’additionnent aux tranches prévues par la programmation militaire, et elles déplacent le problème : il faut tenir jusqu’à la livraison.

La chaîne industrielle, arbitre discret de la stratégie
La seconde main fonctionne tant que l’industrie peut absorber le choc. Or le Rafale n’est pas produit à des cadences comparables à celles d’un programme américain à forte mutualisation. La cadence de production est donc l’aiguille qui mesure la soutenabilité du modèle.
Le débat est désormais public. Des articles ont décrit une production autour de deux avions par mois, avec un objectif affiché de montée à trois par mois en 2026, puis à quatre par mois vers 2028-2029. Le rythme réel se lit aussi dans les livraisons : selon la presse industrielle, Dassault a livré 26 Rafale en 2025, dont 15 à l’export, une cadence toujours inférieure à trois appareils par mois. À l’échelle française, c’est un changement majeur. À l’échelle d’un carnet de commandes export massif, cela reste serré.
Le transfert d’avions d’occasion crée un effet paradoxal. Il accélère la diplomatie, mais il tend le calendrier industriel, car il faut livrer les clients, moderniser les standards, soutenir les flottes, et livrer les remplaçants à l’armée française. Le tout sans sacrifier la qualité, car un avion de combat ne se « rattrape » pas en service par une simple mise à jour.
Les pays acheteurs et les chiffres qui structurent le modèle
En Europe, la stratégie française de seconde main s’est matérialisée par deux cas.
Pour la Grèce, il s’agit de 24 Rafale au total. Le premier bloc de 18, approuvé en 2021 pour 2,5 milliards d’euros, comprenait 12 avions issus de la flotte française et 6 neufs. Le second bloc de 6 avions, signé en 2022, portait le total à 24, avec des livraisons étalées jusqu’au début 2025.
Pour la Croatie, le contrat porte sur 12 Rafale d’occasion, annoncés à 999 millions d’euros. Les livraisons ont débuté en avril 2024 et se sont achevées en avril 2025, selon le ministère croate de la Défense.
Ces chiffres paraissent limités, mais ils ont un effet d’entraînement. Ils montrent qu’un pays européen peut basculer sur une aviation de combat occidentale moderne sans attendre dix ans. Ils donnent aussi un argument de vente : le Rafale n’est pas seulement une performance, c’est une solution de calendrier.
Les limites d’une stratégie qui ne peut pas devenir une routine
Il y a un risque à romantiser la « seconde main ». Le modèle ne se généralise pas facilement.
D’abord, parce que la France ne peut pas vider ses escadrons sans s’affaiblir. Ensuite, parce que chaque transfert suppose une négociation politique interne. Enfin, parce qu’un avion transféré doit être standardisé, soutenu et parfois modernisé, ce qui consomme des ressources industrielles et humaines.
Il y a aussi une limite de marché. Tous les pays ne veulent pas d’un standard hérité. Certains exigent le F4, des liaisons de données spécifiques, des standards nationaux, ou des intégrations d’armements particulières. Or un avion d’occasion est, par définition, le produit d’une configuration passée.
Enfin, il y a un facteur financier. Oui, l’occasion réduit l’attente et peut réduire le prix de la cellule. Mais le soutien, la formation, les armements et l’infrastructure restent des postes lourds. Le « moins cher » est souvent une illusion si l’on compare un avion nu à un paquet complet.
Le vrai bilan, entre vitesse diplomatique et coût d’opportunité militaire
La stratégie de la « France de seconde main » est efficace parce qu’elle répond à une réalité européenne : les menaces évoluent plus vite que les calendriers d’acquisition. Elle offre un outil de levier diplomatique concret, visible et rapide. Elle crée aussi une dépendance réciproque : le pays acheteur gagne des avions, le pays vendeur gagne une relation structurée sur deux décennies.
Mais elle n’est pas gratuite. Elle impose un coût d’opportunité aux forces françaises, surtout pendant la fenêtre où les remplaçants ne sont pas livrés. Elle met la maintenance sous pression. Et elle oblige l’industrie à monter en cadence dans un contexte de chaînes d’approvisionnement tendues.
La question qui vient n’est donc pas « est-ce que cela marche ? ». On sait que cela marche. La question est « combien de fois peut-on le refaire sans se fragiliser ? ». Si Paris veut continuer à vendre vite, il devra aussi produire vite, soutenir mieux, et assumer publiquement que la diplomatie de la chasse s’écrit parfois avec des avions que l’on aurait préféré garder.
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