Trump brandit la « décertification » des avions canadiens. Menace crédible ou coup de com’ ? Décryptage des règles FAA, des flottes touchées et des risques.
En résumé
Donald Trump affirme vouloir décertifier tous les avions « made in Canada » tant que Transport Canada n’a pas validé plusieurs jets Gulfstream. Sur le papier, l’annonce frappe fort : des milliers d’appareils concernés, des compagnies régionales américaines exposées, et un choc potentiel sur l’aviation d’affaires. Dans la pratique, la menace se heurte à un mur juridique et opérationnel. La FAA ne retire pas un certificat de type pour régler un différend commercial. Elle le fait pour des raisons de sécurité, avec une procédure contradictoire. Mais l’épisode n’est pas anodin. Il met sous pression un système fondé sur la confiance entre autorités, notamment via l’accord BASA entre Washington et Ottawa. Même sans exécution, le simple fait d’agiter l’arme de la certification introduit un risque : incertitude réglementaire, tension sur les livraisons, et prime de risque sur le financement, l’assurance et la valeur résiduelle des appareils canadiens opérant aux États-Unis.
La menace de décertification, de quoi parle-t-on exactement ?
Le message politique et son déclencheur immédiat
L’origine est un message public attribuant le blocage à la non-certification au Canada des Gulfstream G500, G600, G700 et G800. L’ultimatum est simple : tant que ces modèles ne sont pas approuvés par le régulateur canadien, les appareils fabriqués au Canada perdraient leur droit d’opérer aux États-Unis, et un tarif de 50 % viserait les avions canadiens vendus sur le marché américain.
Ce n’est pas un détail de communication. Dans l’aérien, les mots « certification » et « décertification » ne sont pas des slogans. Ce sont des mécanismes juridiques qui conditionnent l’exploitation, l’assurance, le crédit-bail, et la maintenance.
La différence entre un slogan et un acte de la FAA
Un avion ne vole pas “par habitude”. Il vole parce qu’il est conforme à un certificat de type (type certificate), à des certificats de navigabilité, et à des règles d’exploitation. Retirer un certificat n’est pas un bouton “on/off”. C’est une décision encadrée. Elle exige une base réglementaire, des constats, et une procédure.
Autrement dit : annoncer une décertification massive est facile. La mettre en œuvre, surtout pour un motif non-sécuritaire, est une autre histoire.
Le fonctionnement de la certification transfrontalière entre Washington et Ottawa
Le rôle central de l’autorité “d’origine”
Dans le système international, l’autorité du pays concepteur et fabricant est l’architecte du suivi de navigabilité. Pour les avions canadiens, l’autorité de référence est Transport Canada. Pour les avions américains, c’est la FAA. Chacun ne refait pas tout le travail de l’autre. Il valide, vérifie, et s’appuie sur des procédures communes.
Le mécanisme du BASA et la confiance institutionnelle
Les États-Unis et le Canada fonctionnent avec un accord bilatéral de sécurité aérienne. Son objet est clair : accélérer la validation réciproque des certifications et éviter des doublons coûteux. Cela ne signifie pas “validation automatique”. Cela signifie “validation organisée”, avec des périmètres, des exceptions, et des échanges techniques.
C’est exactement pour cela que l’épisode est sérieux : si l’on transforme la certification en arme commerciale, on attaque la logique même de l’accord. On fragilise un système conçu pour la sécurité, pas pour la négociation tarifaire.
Les flottes américaines réellement exposées, au-delà du symbole Bombardier
Les chiffres qui donnent l’échelle
Des comptages récents citent 5 425 aéronefs fabriqués au Canada enregistrés aux États-Unis, toutes catégories confondues (avions de ligne, régionaux, aviation générale, hélicoptères). Dans ce total, environ 2 678 seraient des appareils Bombardier construits au Canada, opérés par plus de 1 200 opérateurs, et on recense environ 150 Bombardier Global Express dans le registre américain.
Ce n’est pas un segment marginal. C’est un empilement de chaînes opérationnelles : lignes régionales, aviation d’affaires, missions sanitaires, police, travail aérien, formation, et rotorcraft.
L’exposition des réseaux régionaux, le cas des CRJ
Le point le plus sensible côté compagnies, ce sont les jets régionaux issus des programmes Bombardier, notamment CRJ. Exemple concret : la flotte régionale associée à American Airlines comptait en 2025 122 CRJ-700 et 86 CRJ-900. Même si ces avions ne sont plus produits, ils structurent encore des rotations quotidiennes sur des centaines de liaisons domestiques.
Si une mesure rendait ces appareils inexploitables, l’impact ne serait pas “financier” d’abord. Il serait opérationnel : annulations, replanification, raréfaction de capacité sur les petits aéroports, et hausse mécanique des prix sur les routes où l’offre se contracte.
Le cas de l’Airbus A220 et le piège des chaînes industrielles mixtes
L’A220 est un avion vendu comme Airbus, mais historiquement conçu au Canada, avec une production répartie entre sites nord-américains. Une “décertification” décrétée sur une base nationale brouille tout : qu’est-ce qu’un “Canadian-made aircraft” quand la chaîne est multi-sites et que le certificat de type, la conformité et l’assemblage final peuvent changer selon les lots ? C’est un cauchemar administratif, et un risque de contentieux immédiat.
Le cas des hélicoptères produits au Canada, l’angle mort du débat
On parle beaucoup des jets. Mais le Canada fabrique aussi des hélicoptères destinés au marché américain. Bell assemble et produit à Mirabel (Québec) plusieurs modèles civils. Le Bell 429 est explicitement associé à cette production. Là encore, on ne touche pas qu’aux VIP : ce sont des flottes EMS (évacuation sanitaire), des opérateurs publics, et des missions utilitaires.

Les impacts financiers probables, même si rien n’est appliqué
La prime de risque sur la valeur résiduelle
Le marché du leasing et de l’aviation d’affaires déteste l’incertitude réglementaire. Une menace de retrait de certification, même improbable, peut suffire à dégrader la valeur résiduelle perçue, à durcir les covenants bancaires, et à renchérir les primes d’assurance. Pour un long-courrier d’affaires, l’effet est immédiat : la liquidité du marché secondaire dépend de la stabilité des règles.
Le choc potentiel des tarifs sur les acquisitions
Un tarif de 50 % sur des avions vendus aux États-Unis serait, s’il était réellement appliqué, un coup de massue sur les prix d’acquisition. Les acheteurs arbitreraient : report de livraison, substitution vers d’autres modèles, ou renégociation des contrats. Mais il faut être clair : à ce niveau, un tarif ne “punit” pas seulement le vendeur. Il frappe l’acheteur américain, donc les entreprises américaines, leurs coûts, et leurs emplois associés (pilotes, maintenance, opérations).
L’effet domino sur l’emploi et la chaîne MRO aux États-Unis
Bombardier met en avant une présence significative aux États-Unis, avec des emplois et des activités de support. Même si l’avion est canadien, l’écosystème de maintenance, de pièces, de formation et de services est souvent américain. Une escalade réduit l’activité, perturbe les plans de maintenance lourde, et met de la volatilité dans des calendriers déjà serrés.
La question du réalisme, entre droit aérien et politique intérieure
Le cadre légal de la FAA ne colle pas à une sanction commerciale
Le point le plus important est brutal : la FAA n’est pas une direction commerciale. Elle est une autorité de sécurité. Les retraits, suspensions ou limitations d’approbation s’appuient sur des enjeux de conformité et de sécurité, pas sur une logique “œil pour œil” dans une dispute de validation.
Donc, présenté comme une sanction de rétorsion, le scénario de “décertifier tout ce qui est canadien” ressemble davantage à une intimidation politique qu’à un plan juridiquement prêt.
Le risque réel, c’est moins l’acte que la méthode
Le danger principal est ailleurs. Même si la mesure ne passe pas, l’idée qu’un président puisse “menacer” l’infrastructure réglementaire crée un précédent. Les industriels lisent cela comme un signal : la certification peut devenir un levier politique. Cela pousse les acteurs à se couvrir, à diversifier, à retarder, et à intégrer un coût de risque dans les décisions.
Le cas Gulfstream, un contentieux technique peut exister sans complot
Il est plausible que Transport Canada ait ses propres exigences techniques ou calendaires sur certains programmes, surtout sur des sujets sensibles (logiciels, validations, essais). C’est souvent long, frustrant, et coûteux. Mais ce n’est pas nécessairement “anti-américain”. La certification moderne est devenue plus lente partout, sous pression politique et médiatique depuis les crises de certification des années récentes.
La sortie par le haut, si les adultes reprennent le manche
La voie technique et bilatérale plutôt que la menace
Le levier efficace n’est pas de “punir” la certification. C’est de traiter les points de blocage par les canaux prévus : comités techniques, échanges d’essais, clarification des exigences, et calendrier public. La pression politique peut accélérer. La menace de décertification peut casser la machine.
Le scénario le plus probable à court terme
Le scénario le plus réaliste est une séquence de communication forte, suivie d’une désescalade encadrée. Les acteurs ont trop à perdre. Les États-Unis ont besoin d’un écosystème aéronautique nord-américain stable. Le Canada aussi. Et l’industrie n’a pas la capacité de “reconfigurer” ses flottes et ses chaînes en quelques mois.
La vraie question n’est donc pas “est-ce que ça va arriver demain ?”. La vraie question est : combien de fois peut-on agiter ce type d’arme avant que la confiance réglementaire, elle, ne se dégrade durablement.
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