F-35 : budgets mutualisés, volumes records et dépendance assumée

F-35 production

Avec 191 livraisons en 2025, le F-35 creuse un fossé industriel. Que produisent Rafale, Eurofighter, Gripen, J-20, JF-17 et Tejas, et à quel coût ?

En résumé

En 2025, Lockheed Martin a livré 191 F-35, un record qui change l’échelle des comparaisons. Ce volume dépasse la somme des cadences actuelles des programmes occidentaux concurrents, alors même que l’Europe tente de remonter en puissance avec Rafale, Eurofighter Typhoon et JAS 39 Gripen. Face à eux, la Chine avance plus discrètement mais plus vite, avec une production d’avions de chasse estimée à plusieurs dizaines, voire plus d’une centaine d’appareils par an selon les familles. Le Pakistan et l’Inde, eux, produisent à des rythmes plus irréguliers, contraints par les moteurs, les chaînes d’assemblage et la trésorerie. Derrière ces chiffres, il y a une réalité brutale : la cadence n’est pas qu’un indicateur industriel. Elle conditionne la capacité à remplacer des pertes, à honorer des exportations, et à imposer un standard technique. Le F-35 bénéficie d’un marché et d’un financement mutualisé ; les autres programmes paient l’addition, chacun dans son coin.

Le chiffre qui écrase la comparaison

Le point de départ est simple. En 2025, Lockheed Martin annonce 191 livraisons du F-35 Lightning II. Le contraste est violent avec 2024 (110 livraisons) et avec le précédent record de 142 appareils. Lockheed ajoute une phrase qui résume tout : la production annuelle du F-35 tournerait désormais à un rythme « cinq fois plus rapide » que tout autre programme de chasseur allié encore en production.

Ce n’est pas un palmarès de performance en combat. C’est un constat industriel. Et, dans une période où l’attrition redevient un scénario crédible, l’industrie pèse autant que la doctrine. Une flotte se modernise à la vitesse de l’usine, pas à la vitesse des communiqués.

La mécanique du F-35 qui fabrique de la masse

Le succès du F-35 n’est pas un « miracle » technologique. C’est un modèle de programme. Il empile des clients, donc des commandes, donc des lots. Il fabrique un standard, donc une demande stable. Et il transforme cette demande en capacité d’investissement continu.

Les sites d’assemblage qui cimentent la coalition

Le programme s’appuie sur trois sites d’assemblage final et de vérification (FACO) : Fort Worth (États-Unis), Cameri (Italie) et Nagoya (Japon). Ce détail est politique autant qu’industriel. Ces sites réduisent certains goulots, mais surtout ils créent des intérêts nationaux durables autour du programme. Une fois une chaîne qualifiée, personne ne veut être celui qui « casse » l’écosystème.

Les économies d’échelle qui deviennent un avantage militaire

L’effet de volume ne fait pas que baisser un coût unitaire. Il sécurise des stocks de pièces, stabilise des sous-traitants, améliore les cadences de réparation, et accélère les rétrofits. Autrement dit, il renforce le “temps long”. Reuters note d’ailleurs que le programme F-35 représente environ un tiers du chiffre d’affaires de Lockheed Martin. C’est énorme. Cela incite mécaniquement l’entreprise à protéger la cadence, même quand d’autres segments ralentissent.

Les cadences européennes qui restent à l’échelle du petit nombre

L’Europe produit encore des avions de chasse modernes. Mais elle n’a pas, aujourd’hui, une dynamique comparable au F-35.

La production française qui monte, sans changer de catégorie

Dassault Aviation indique avoir livré 26 Rafale en 2025 (15 export, 11 France), contre 21 en 2024. C’est une progression nette. C’est aussi un rappel : même une “bonne” année européenne reste une année “petit volume” au regard du F-35.

Cette cadence sert deux objectifs en tension. Livrer l’export est vital pour financer l’outil industriel. Mais livrer la France est essentiel pour maintenir la crédibilité opérationnelle. Dans un contexte de tensions, cela force des arbitrages, parfois invisibles : standards, priorités de livraison, calendriers de montée en puissance.

La production du Typhoon qui doit accélérer… mais part de bas

Le consortium parle d’une cadence actuelle d’environ 12 appareils par an, avec une montée affichée vers 20 appareils par an “dans les 36 mois”, et une ambition à 30 si l’export suit. Cette ambition est une réaction directe au réveil stratégique européen.

Le problème est la friction du réel. Eurofighter reconnaît qu’il faut encore environ 50 mois entre la signature d’un contrat et la livraison. Autrement dit : même si l’Europe signe vite, l’Europe livrera lentement, au moins pendant plusieurs années. Et, pendant ce temps, le F-35 continue de livrer mensuellement.

Le cas Gripen, entre production réelle et capacité revendiquée

Saab explique pouvoir produire de 20 à 30 Gripen par an et même doubler si un très gros contrat se confirme. En parallèle, plusieurs analyses rappellent que le site de Linköping a longtemps tourné autour d’une douzaine d’avions par an, et que la montée en cadence exige des investissements, du recrutement et du temps.

Le point important n’est pas de trancher un chiffre contre un autre. Le point important, c’est la dépendance à la continuité des commandes. Sans flux régulier, une ligne européenne reste fragile. Le F-35, lui, vit sur un portefeuille de clients beaucoup plus large, et donc plus résilient.

La production chinoise qui progresse vite, mais reste difficile à mesurer

La Chine est l’autre pôle du débat. Mais la comparaison est moins transparente : Pékin publie peu de données fiables sur les sorties d’usine. Il faut donc travailler sur des estimations ouvertes, avec prudence.

Les stocks observés donnent un ordre de grandeur

L’IISS rapporte plus de 200 Chengdu J-20 et environ 280 J-16 en service à la fin de 2023. C’est déjà un message : sur les flottes modernes, la Chine raisonne en volume.

Sur la production annuelle, les estimations ouvertes divergent, mais convergent sur une tendance. La Chine industrialise plusieurs familles de chasseurs en parallèle. Des évaluations courantes évoquent environ 40 J-10C par an et plus de 100 J-16 par an. RUSI, de son côté, évoque un ordre de grandeur d’environ 100 nouveaux chasseurs par an et projette une flotte J-16 en forte croissance. Selon les scénarios, la Chine se situe donc dans une zone “volume élevé”, avec une dynamique plus proche de l’approche américaine que de l’approche européenne.

Le budget chinois nourrit la durée

La Chine a annoncé un budget de défense 2025 d’environ 1,78 billion de yuans (autour de 246 milliards de dollars) et une hausse de 7,2%. Le périmètre n’est pas identique à celui des budgets occidentaux. Mais ce chiffre illustre une trajectoire : la montée en puissance est financée dans la durée, et l’aéronautique de combat en fait partie.

F-35 production

Les chaînes pakistanaises et indiennes prises entre ambition et contraintes

En Asie du Sud, la logique est différente. Les besoins sont réels. La volonté de souveraineté est forte. Mais la chaîne industrielle est plus contrainte.

Le Pakistan et l’export comme bouée industrielle

Le JF-17 Thunder est pensé pour être exportable et “finançable”. Début janvier 2026, Reuters évoque des discussions où une partie de prêts saoudiens (environ 2 milliards de dollars) pourrait être convertie en commande de JF-17, dans un ensemble qui pourrait atteindre 4 milliards de dollars. Le message est clair : l’export devient un instrument de politique financière, pas seulement de politique de défense.

Cette stratégie est aussi un aveu de contrainte. Le Pakistan annonce un budget de défense 2025-2026 d’environ 2,55 trillions de roupies (environ 9 milliards de dollars) hors pensions, et 3,292 trillions (environ 11,67 milliards) en incluant les pensions. À ces niveaux, le renouvellement de flotte est un exercice d’équilibriste.

L’Inde et l’autonomie freinée par le goulot moteur

L’Inde pousse l’autonomie avec le HAL Tejas (et ses évolutions). Mais la cadence dépend d’un facteur trivial et décisif : les moteurs. En septembre 2025, HAL explique publiquement que l’amélioration de la supply chain des GE-404 est le passage obligé pour accélérer les livraisons, et indique fonctionner avec un flux moteur encore tendu.

Sur le papier, l’ambition indienne est claire : accélérer la production domestique, réduire la dépendance aux importations, et exporter davantage. Reuters évoque d’ailleurs une dépense de défense indienne 2025-2026 de 78,7 milliards de dollars, dont environ 21 milliards pour l’équipement. Le problème n’est pas seulement “combien l’Inde dépense”. C’est “combien l’Inde transforme en avions livrés”.

La logique qui compte vraiment pour les états-majors

On peut discuter longtemps des radars, des missiles et de la furtivité. Mais, en 2025-2026, la question revient au sol : qui peut livrer vite, régulièrement, et longtemps ?

La production à 191 appareils par an donne une capacité de remplacement et de montée en puissance que les programmes européens actuels n’ont pas. Elle permet aussi d’accélérer l’export et d’imposer un standard. Ce standard, ensuite, renforce la cadence. C’est un mécanisme de dépendance assumée, mais efficace.

L’Europe tente de réaccélérer. Elle a même commencé à parler comme une industrie “de guerre”, avec des objectifs de cadence et de délais. Mais elle doit choisir : concentration, ou dispersion coûteuse. La Chine avance à un tempo difficile à vérifier, mais soutenu par une cohérence industrielle et budgétaire. Le Pakistan et l’Inde montrent qu’une souveraineté aéronautique se joue dans les détails : moteurs, fournisseurs, stabilité financière.

Le vrai test des prochaines années sera lisible sans jargon : qui transforme ses annonces en sorties d’usine, trimestre après trimestre, sans se faire rattraper par la réalité des budgets de défense ?

Sources

  • Reuters, « Lockheed says 2025 F-35 deliveries hit 191… », 7 janvier 2026.
  • Lockheed Martin, communiqué « F-35 Breaks Delivery Record… », 7 janvier 2026.
  • Reuters, « Lockheed Martin delivers 110 F-35 fighter jets in 2024 », 8 janvier 2025.
  • Dassault Aviation, « Deliveries, order intakes… as of December 31, 2025 », janvier 2026.
  • Eurofighter, « Eurofighter at ‘Strategic Turning Point’ Says CEO », 14 mai 2025.
  • Janes, « Paris Air Show 2025: Eurofighter to increase production… », 18 juin 2025.
  • Reuters, « Saab ready to expand Gripen fighter production… », 24 octobre 2025.
  • International Institute for Strategic Studies, The Military Balance 2024 (données de flotte).
  • RUSI, analyse sur la production et les flottes de chasseurs chinois.
  • Reuters, « China maintains defence spending increase at 7.2%… », 5 mars 2025.
  • Reuters, « Pakistan boosts defence budget by 20%… », 10 juin 2025.
  • Reuters, « Pakistan, Saudi in talks on JF-17 jets-for-loans deal… », 8 janvier 2026.
  • Times of India, informations sur la chaîne moteurs Tejas Mk1A, 11 septembre 2025.
  • Delhi Policy Group, « India’s Defence Budget 2025-26 », 2025.

Avion-Chasse.fr est un site d’information indépendant.

A propos de admin 2255 Articles
Avion-Chasse.fr est un site d'information indépendant dont l'équipe éditoriale est composée de journalistes aéronautiques et de pilotes professionnels.