Tornado à bout de souffle, mission nucléaire OTAN, calendrier serré : pourquoi Berlin a tranché pour le F-35, et ce que cela change pour le SCAF.
En résumé
L’acquisition de F-35A par l’Allemagne répond d’abord à une contrainte : maintenir la mission de partage nucléaire de l’OTAN après le retrait des Tornado. Berlin a commandé 35 appareils via une procédure FMS américaine, pour un ordre de grandeur d’environ 10 milliards d’euros incluant avions, soutien et armements associés. Le financement vient du budget fédéral, avec un rôle clé du fonds spécial Sondervermögen de 100 milliards d’euros créé après 2022. Le débat “pourquoi pas le Rafale ?” se résume à un triptyque : certification nucléaire, risque calendrier, et interopérabilité immédiate avec les alliés déjà passés au F-35. Ce choix ne “tue” pas le SCAF, conçu pour l’horizon 2040, mais il change la dynamique politique : il réduit l’urgence opérationnelle à court terme tout en durcissant les rapports industriels, déjà fragiles, entre partenaires.
Le besoin allemand qui a rendu la décision quasi binaire
L’Allemagne devait remplacer un fait têtu : sa capacité à assurer la mission nucléaire de l’OTAN repose sur un avion et une base. L’avion, ce sont les Tornado de la Luftwaffe. La base, c’est Büchel. Dans le cadre du dispositif OTAN, des bombes américaines B61 sont stockées sur place sous contrôle américain, et l’Allemagne fournit l’avion, les équipages et la chaîne de mise en œuvre.
Or les Tornado vieillissent. Officiellement, la Luftwaffe dispose d’environ 85 appareils pour les unités opérationnelles et d’une flotte totale de 93 avions. La fenêtre de retrait est souvent évoquée entre 2025 et 2030 selon les plans de transition. Cette contrainte de calendrier compte autant que les performances pures : une mission nucléaire se valide par des procédures, des entraînements, des inspections, et une crédibilité politique. Quand l’avion “tombe en panne” trop souvent, ce n’est pas un sujet technique, c’est un sujet d’alliance.
La logique du “dual capable aircraft”
Pour cette mission, il ne suffit pas d’avoir un chasseur moderne. Il faut un appareil qualifié pour l’emport nucléaire OTAN, avec une intégration validée côté américain (capteurs, liaisons, procédures, sécurité). C’est là que l’offre se resserre fortement : l’urgence allemande, c’est une solution disponible, certifiable et livrable à temps.
Le contrat et le format de flotte qui structurent la facture
L’Allemagne a commandé 35 F-35A via un accord gouvernement-à-gouvernement américain. L’offre américaine notifiée en 2022 évoquait un paquet évalué à 8,4 milliards de dollars, comprenant avions, moteurs, équipements, formation, soutien et éléments d’armement. Côté allemand, le passage parlementaire fin 2022 a été associé à un ordre de grandeur d’environ 10 milliards d’euros pour l’ensemble du dossier F-35 (au sens large : acquisition + premières capacités + lots associés).
Ce chiffre est important pour comprendre les débats. Une facture F-35 ne se limite pas à “35 cellules”. Elle inclut des pièces de rechange, des moyens de mission, de la formation, des simulateurs, des infrastructures et des munitions. Et surtout, elle porte un coût d’entrée élevé pour aller vite.
Le financement et la question “qui paye ?”
La réponse est simple : l’Allemagne paye. Pas “l’Europe”, pas “l’OTAN”. Le dispositif nucléaire OTAN est un partage de mission et de posture, pas un pot commun budgétaire. Berlin finance donc l’achat sur fonds fédéraux. La politique de “Zeitenwende” a accéléré ce type de décision, notamment via le fonds spécial de 100 milliards d’euros créé pour moderniser la Bundeswehr. Le F-35 a été présenté comme l’un des projets phares de ce rattrapage capacitaire.
La participation industrielle européenne, réelle mais cadrée
Acheter américain ne signifie pas “zéro industriel européen”. Le programme F-35 est mondial et repose sur des chaînes d’approvisionnement dispersées. Concrètement, l’Europe participe déjà via des sites comme l’assemblage/maintenance en Italie (Cameri) pour certaines activités, et l’Allemagne a créé ses propres points d’ancrage : Rheinmetall et Northrop Grumman ont lancé une ligne d’assemblage de sections de fuselage (centre fuselage) à Weeze. C’est une retombée industrielle utile, mais elle ne transforme pas l’achat en programme souverain : l’architecture du système, les mises à jour, et une partie de la dépendance logicielle restent américaines.
Le choix du F-35 plutôt que le Rafale, expliqué sans détour
La question revient parce qu’elle touche une corde politique : pourquoi Berlin n’a-t-il pas privilégié un avion européen, alors même que l’Allemagne coporte un futur système de combat aérien européen ? La réponse tient en trois facteurs, et aucun n’est décoratif.
La certification nucléaire et le verrou américain
Dans la mission OTAN, l’arme et une partie des procédures sont américaines. Les États-Unis gardent le contrôle de la certification et des standards d’intégration. Le F-35A est conçu pour devenir un porteur nucléaire OTAN (notamment avec la B61-12), et la trajectoire de certification est portée par l’US Air Force, avec un effet d’entraînement direct pour les alliés utilisateurs du même standard. À l’inverse, intégrer la mission nucléaire OTAN sur un avion non-américain implique une acceptation, une intégration et une validation américaines, avec des risques politiques et calendaires évidents.
Dit autrement : proposer le Rafale sur ce besoin précis, c’était ouvrir une négociation à haut risque sur un sujet ultrasensible, avec un résultat incertain et un calendrier qui, lui, n’attend pas.
Le risque calendrier, souvent sous-estimé dans le débat public
Un débat d’avions de chasse se perd vite dans les fiches techniques. Ici, l’argument décisif est le temps. L’Allemagne devait aligner une solution avant la fin de vie opérationnelle des Tornado, tout en transformant une base, une unité, une formation et un soutien. Le F-35 offre une “voie rapide” déjà empruntée par plusieurs alliés européens, avec des standards communs, des retours d’expérience, et un écosystème logistique existant.
Même si le Rafale avait pu être techniquement adapté à une partie des missions conventionnelles, il ne répondait pas, sans incertitude majeure, au besoin nucléaire OTAN à échéance serrée.
L’interopérabilité politique et militaire, assumée
Le F-35 est devenu un “langage commun” dans l’OTAN : liaisons de données, partage de situation tactique, modes opératoires, entraînements conjoints. Berlin a aussi envoyé un signal transatlantique clair après 2022 : la défense allemande se réarme, et elle le fait en cohérence immédiate avec les États-Unis et les voisins déjà dotés du même avion. C’est un choix de coalition autant qu’un choix d’appareil.
La mise en service et le chantier invisible des infrastructures
L’acquisition ne se joue pas seulement en usine. Elle se joue à Büchel. Adapter une base conçue pour le Tornado à un chasseur de 5e génération suppose des hangars, des zones sécurisées, des systèmes d’information, des simulateurs, et des contraintes de sûreté. Plusieurs médias allemands ont évoqué une hausse du coût de modernisation des infrastructures, avec des montants pouvant approcher 2 milliards d’euros selon l’ampleur des travaux retenus.
Le calendrier annoncé s’articule généralement ainsi : premières livraisons à partir de 2026 pour la formation initiale (notamment aux États-Unis), puis arrivée progressive en Allemagne autour de 2027, et montée en puissance ensuite. Ce phasage dit une chose : Berlin achète un avion, mais surtout une capacité complète, et elle la reconstruit presque à partir de zéro.

Le message envoyé au SCAF, entre accélérateur et poison lent
Le SCAF (FCAS) vise l’horizon 2040 : un système de systèmes avec avion de combat de nouvelle génération, drones d’accompagnement, cloud de combat et connectivité avancée. En théorie, acheter le F-35 n’est pas incompatible : l’un couvre le trou capacitaire 2025–2040, l’autre prépare l’après-2040. En pratique, le choix allemand change la psychologie du programme.
La tentation du “plan B” devient crédible
Quand un partenaire investit massivement dans une solution intérimaire performante, il réduit mécaniquement sa vulnérabilité à un retard du programme futur. C’est là que le SCAF se fragilise : si Berlin estime pouvoir tenir longtemps avec Eurofighter modernisés + F-35, l’incitation à accepter des compromis industriels difficiles diminue.
La rivalité industrielle n’a pas disparu, elle s’est durcie
Les tensions de gouvernance et de partage industriel autour du SCAF sont documentées depuis plusieurs années. Fin 2025, des signaux publics ont encore montré la nervosité du dossier, y compris en Allemagne, avec des pressions syndicales et politiques. Le risque n’est pas seulement un retard : c’est une dégradation de la confiance entre industriels, qui finit par coûter plus cher que les arbitrages initiaux.
Ironie du moment : le F-35 est souvent présenté comme une “assurance” contre l’échec du SCAF, mais plus il devient une assurance confortable, plus il peut affaiblir la discipline collective nécessaire pour faire aboutir un programme européen aussi complexe.
Les conséquences stratégiques pour l’Allemagne et pour l’Europe
Ce choix a des effets en cascade.
La dépendance opérationnelle et logicielle devient un sujet adulte
Avec le F-35, l’Allemagne gagne une capacité de pénétration et de fusion de capteurs, mais elle accepte aussi une dépendance forte à un écosystème américain (mises à jour, support, standards). Ce n’est pas nécessairement un scandale : c’est un arbitrage. Mais il faut le dire clairement, car cela tranche avec le discours européen sur l’autonomie stratégique.
La crédibilité du dispositif nucléaire OTAN est renforcée à court terme
Sur le plan OTAN, le message est lisible : l’Allemagne ne sort pas du dispositif. Elle modernise l’avion porteur, maintient les équipages, et sécurise la continuité de mission. Pour les alliés de l’Est, c’est un signal politique aussi important que le nombre d’avions.
La lecture budgétaire est moins flatteuse qu’elle n’en a l’air
Le F-35 est parfois vendu comme “un achat unique”. En réalité, la facture se diffuse : infrastructures, formation, armements, soutien, puis coûts de possession sur plusieurs décennies. Et Berlin a même étudié l’idée d’un complément de flotte (des discussions ont circulé sur 8 appareils supplémentaires, voire davantage dans la sphère médiatique). Cela montre que le format initial de 35 est un minimum crédible pour la mission, pas forcément un plafond stratégique.
La dernière ligne droite qui dira si le pari était bien calibré
Le débat “F-35 contre Rafale” est souvent émotionnel. Le vrai test sera concret. Si la transformation de Büchel tient le calendrier, si la formation s’enchaîne sans friction, et si la Luftwaffe atteint une capacité opérationnelle robuste avant le retrait complet des Tornado, alors Berlin aura réussi l’essentiel : ne pas créer un trou dans une mission politiquement explosive.
Reste une question plus large, et plus européenne : comment éviter que ce choix, rationnel à court terme, ne devienne une habitude stratégique ? Si le SCAF veut survivre, il devra prouver vite qu’il est plus qu’un compromis industriel, et qu’il apportera une supériorité opérationnelle réelle face aux menaces de 2040. Le F-35, lui, n’attendra pas : il arrivera, volera, et imposera sa logique d’écosystème. À l’Europe de décider si elle se contente d’être cliente… ou si elle redevient architecte.
Sources
Reuters, 14 décembre 2022, “Germany approves 10 bln euro F-35 jet deal with U.S.”
Defense News, 14 décembre 2022, “Germany clinches $8 billion purchase of 35 F-35 aircraft from the US”
Janes, 21 novembre 2025, “Build begins on first F-35 for Germany”
Bundeswehr.de, fiche “PA-200 Tornado” (taille de flotte)
DGAP, 13 février 2020, “Germany’s role in NATO’s nuclear sharing”
US Air Force (af.mil), 6 octobre 2021, jalon d’essais F-35A/B61-12
Northrop Grumman, 1 août 2023, “Breaking Ground for F-35 Integrated Assembly Line in Germany”
Rheinmetall, 4 juillet 2023, communiqué sur l’usine F-35 à Weeze
Reuters, 7 juin 2024, “Germany looking into buying eight additional F-35 jets, source says”
Sénat (France), rapport “2040, l’odyssée du SCAF”
Reuters, 26 septembre 2025, “Berlin weighs developing fighter jet without Dassault, says source”
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