SCAF, Tempest, NGAD : trois paris pour dominer le ciel de 2040

scaf vs ngad vs CGAP

SCAF, GCAP Tempest, NGAD : trois visions du chasseur de 6e génération. Alliances, calendriers, technologies et budgets, sans langue de bois.

En résumé

Les avions de combat de sixième génération ne sont pas seulement des avions plus furtifs. Ils sont pensés comme des nœuds centraux d’un réseau de capteurs, de drones et d’armes longue portée. L’Europe avance avec le programme SCAF européen, mais reste fragilisée par des tensions industrielles et un calendrier glissant. En face, le projet GCAP Tempest britannique mise sur une gouvernance plus resserrée et un objectif affiché d’entrée en service vers 2035, au prix d’un risque technologique assumé. Les États-Unis, eux, structurent le programme NGAD américain comme une famille de systèmes, avec une accélération visible depuis l’attribution du contrat EMD à Boeing en mars 2025. Derrière les slogans, la différence se joue sur l’architecture (ouverte ou verrouillée), la place donnée aux drones, le niveau d’autonomie logicielle, et la capacité des États à financer une guerre aérienne devenue d’abord une bataille de données.

La rupture qu’impose la sixième génération

Un chasseur moderne n’est déjà plus un “avion + missiles”. La sixième génération pousse cette logique au maximum. La promesse est simple à formuler et difficile à tenir : survivre dans une bulle A2/AD dense, frapper loin, coordonner des effecteurs multiples, et rester pertinent malgré l’évolution rapide des menaces.

Trois tendances dominent. D’abord la furtivité de nouvelle génération. Elle ne se limite pas à la forme. Elle vise la réduction multi-spectrale : radar, infrarouge, émissions électroniques, et signatures acoustiques à basse altitude. Ensuite la connectivité et la fusion de données : le pilote ne “voit” plus un champ de bataille, il consomme une synthèse produite par des capteurs distribués. Enfin, le combat devient “composable” : on assemble une force en combinant un chasseur piloté, des drones, des missiles, des leurres et des relais de communication.

Ce changement explique pourquoi les budgets explosent. On finance du logiciel, du cloud tactique, des calculateurs, des liaisons de données résilientes, et des bancs d’essai numériques, autant que de l’aérodynamique.

Le programme SCAF et sa promesse européenne

Le cœur politique du SCAF est connu : France, Allemagne et Espagne veulent remplacer Rafale et Eurofighter autour de 2040. Mais le SCAF n’est pas “un avion”. Il assume le concept de système de systèmes du SCAF : un New Generation Fighter (NGF) piloté, des Remote Carriers (drones et effecteurs), et un Combat Cloud.

Sur le plan industriel, la logique est aussi claire que conflictuelle. Dassault Aviation veut piloter le NGF, au nom de la responsabilité d’architecte et de l’expérience. Airbus, qui représente de facto deux nations (Allemagne + Espagne via l’écosystème Airbus/Indra), refuse un schéma où la contribution serait perçue comme secondaire. Résultat : des blocages récurrents sur les responsabilités, l’accès aux données et la répartition du travail.

Le programme a pourtant franchi un jalon contractuel important : la phase démonstrateur 1B a été attribuée pour 3,2 milliards d’euros, sur environ trois ans et demi, afin de couvrir les travaux de démonstration et de composants. Le problème n’est pas “zéro progrès”. Le problème est l’alignement politique et industriel, sans lequel le calendrier devient un slogan.

Côté budget global, il faut être franc : les ordres de grandeur varient selon ce que l’on inclut (R&D, industrialisation, soutien). Des évaluations publiques évoquent des dizaines de milliards, parfois une fourchette de 50 à 80 milliards d’euros sur la durée, tandis que d’autres estimations et commentaires médiatiques montent autour de 100 milliards d’euros pour l’ensemble du programme et de son cycle de vie. Ce flou n’est pas un détail : il conditionne le financement des programmes de défense et la crédibilité d’une entrée en service autour de 2040.

La doctrine française qui complique tout

La France n’achète pas un “jet européen standard”. Elle exige des capacités spécifiques, dont la dimension nucléaire aéroportée et la compatibilité avec un porte-avions. Ces contraintes structurent l’avion (masses, sécurité, interfaces, enveloppe d’emploi). Elles nourrissent aussi la perception allemande d’un programme “dessiné à Paris”. Cette divergence doctrinale pèse sur la coopération aéronautique franco-allemande.

Le projet GCAP Tempest et son calendrier agressif

GCAP est né de la fusion de Tempest (Royaume-Uni/Italie) et du programme F-X japonais. Le triptyque est assumé : un chasseur piloté, des drones, un cloud de combat. La différence est ailleurs : le partenariat est plus compact, et la gouvernance vise à limiter les blocages.

Le Parlement britannique a rappelé début 2025 que l’objectif 2035 est ambitieux. Ambitieux veut dire risqué, pas impossible. Tenir 2035 implique de figer des choix tôt, parfois avant la maturité complète de certaines briques. C’est un pari de management de programme : on accepte un sur-risque en R&D pour éviter dix ans de dérive.

Sur les budgets, GCAP communique moins en “coût total” consolidé, mais plusieurs marqueurs existent. Le Royaume-Uni a annoncé en 2023 un apport de 656 millions de livres pour pousser la phase suivante de technologies. L’Italie, de son côté, a indiqué une allocation d’environ 8,9 milliards d’euros étalée sur 25 ans, soit une moyenne de l’ordre de 350 millions d’euros par an. Le Japon a inscrit en 2025 un montant de l’ordre de 112,7 milliards de yens (environ 800 millions de dollars) pour l’effort GCAP dans son budget défense. Ces chiffres ne représentent pas “le prix final”, mais ils montrent le niveau de traction politique.

Les technologies offensives et défensives mises en avant

GCAP insiste sur la supériorité informationnelle et l’autonomie de mission. Concrètement, cela veut dire un radar AESA très large bande, des capteurs passifs, une guerre électronique de haut niveau, et des armes longue portée. La logique offensive est de “tirer avant d’être vu”, mais surtout de décider avant l’adversaire.

En défensif, l’objectif est de réduire la signature et d’augmenter la résilience : modes LPI (Low Probability of Intercept), brouillage adaptatif, et capacité à opérer même quand le GPS et les communications sont dégradés.

Le programme NGAD et l’approche américaine du combat aérien

Le NGAD américain est la version la plus assumée du “système de systèmes”. Les États-Unis veulent un chasseur piloté de supériorité aérienne, mais aussi une famille de drones associés, souvent décrits comme CCA (Collaborative Combat Aircraft). L’idée est simple : multiplier les capteurs et les effecteurs sans multiplier les pilotes.

La bascule la plus visible est politique et budgétaire. Le Congrès et les organismes publics américains documentent des montants très élevés : la demande budgétaire FY2025 pour la plateforme NGAD a été de 2,75 milliards de dollars, avec des projections en hausse dans les années suivantes. Parallèlement, les budgets CCA montent, avec l’idée d’une flotte pouvant atteindre 1 000 drones, et des objectifs de coût unitaire souvent cités autour de 25 à 30 millions de dollars par drone dans la cible.

Le calendrier a aussi clarifié un point majeur : le 21 mars 2025, l’U.S. Air Force a annoncé l’attribution à Boeing du contrat EMD pour la plateforme NGAD, désignée F-47. Le contrat est présenté comme un jalon structurant, et les estimations médiatiques évoquent un EMD d’au moins 20 milliards de dollars. Là encore, ce n’est pas “le coût total”. C’est l’entrée dans le dur.

Le verrou budgétaire et le risque du “chasseur à 300 millions”

Il faut dire les choses nettement. Si un chasseur piloté NGAD se rapproche de 250 à 300 millions de dollars l’unité, le volume achetable se contracte. Et si le volume se contracte, la masse opérationnelle dépend encore plus des drones. Ce n’est pas forcément un problème, mais c’est un changement doctrinal : la supériorité aérienne devient une orchestration d’essaims, pas un duel de chasseurs d’élite.

C’est précisément pour cela que les États-Unis poussent l’architecture ouverte du NGAD : accélérer l’insertion de nouvelles capacités sans reconstruire l’avion. Dans l’idéal, on met à jour du logiciel et des modules, pas une cellule entière.

scaf vs ngad vs CGAP

La comparaison entre SCAF et Tempest, puis la rivalité avec NGAD

La comparaison entre SCAF et Tempest se lit d’abord dans la gouvernance. SCAF est plus large, donc plus fragile. GCAP est plus resserré, donc plus rapide, mais potentiellement plus exposé aux erreurs de choix précoces.

La rivalité la plus structurante reste pourtant transatlantique. La rivalité entre SCAF et NGAD n’est pas une compétition de brochures. C’est une compétition de souveraineté, de dépendance et de tempo industriel. Si NGAD arrive plus tôt et impose ses standards d’interopérabilité, il devient un aimant technologique. À l’inverse, si l’Europe maîtrise son cloud de combat, ses drones et ses capteurs, elle réduit la dépendance technologique vis-à-vis des États-Unis.

Sur le plan des technologies offensives, NGAD part avec un avantage de maturité sur la fusion multi-capteurs, les pipelines logiciels, et l’intégration à grande échelle de drones CCA. GCAP cherche à compenser par une alliance à forte capacité industrielle (BAE Systems, Leonardo, Mitsubishi Heavy Industries) et une pression calendaire. SCAF, lui, possède une base d’expérience solide côté France (Rafale, dissuasion) mais souffre d’un risque de fragmentation industrielle.

Le rôle central des drones accompagnateurs

Tous convergent vers les drones accompagnateurs de combat. Les appellations varient : Remote Carriers, CCA, loyal wingmen. La fonction est la même : étendre la portée de détection, saturer les défenses, servir de relais, ou porter des armes.

Les chiffres donnent un ordre d’idée. Les États-Unis évoquent des objectifs de flotte très élevés (jusqu’à 1 000 CCA) et des cibles de coût par drone nettement inférieures à un chasseur piloté. Cette économie relative ouvre une stratégie : accepter des pertes de drones pour préserver la plateforme pilotée, ce qui change la grammaire du risque.

Les budgets annoncés et la réalité politique

Les budgets, c’est la vérité qui finit toujours par rattraper les concepts. SCAF a un jalon clair à 3,2 milliards d’euros pour la phase 1B, mais sa trajectoire complète reste débattue, avec des estimations allant de plusieurs dizaines de milliards à environ 100 milliards d’euros selon périmètre. GCAP affiche des engagements nationaux lisibles mais dispersés, avec des enveloppes pluriannuelles et un discours centré sur l’effort technologique. NGAD, lui, assume des demandes budgétaires annuelles de plusieurs milliards de dollars, adossées à une base industrielle capable d’absorber de gros programmes en parallèle (B-21, missiles, espace).

Dans les trois cas, le point faible n’est pas seulement l’argent. C’est la stabilité de la décision. Un programme de sixième génération ne survit pas au “stop and go”. Il exige un cap politique constant sur 10 à 20 ans, et une discipline industrielle qui tolère mal les guerres d’ego.

La souveraineté industrielle européenne comme enjeu final

Derrière les acronymes, la question est brutale : l’Europe veut-elle être cliente ou architecte ? La souveraineté industrielle européenne ne se proclame pas. Elle se paie, et elle s’organise.

Si le SCAF se fragmente, l’Europe risque un paysage à plusieurs vitesses : certains pays arrimés à l’écosystème américain, d’autres à GCAP, d’autres encore à des solutions hybrides. À court terme, cela peut sembler pragmatique. À long terme, cela crée des dépendances, des incompatibilités et une perte de masse critique industrielle.

L’ironie est là : tout le monde veut une guerre aérienne “réseau-centrée”, mais personne ne veut dépendre du réseau de l’autre. Les projets de sixième génération sont donc moins des avions que des choix de civilisation industrielle.

Sources

Reuters, 7 juillet 2025, “Paris demands 80% workshare…”
Reuters, 21 novembre 2025, “Berlin, Paris push companies…”
Reuters, 25 novembre 2025, “France and Germany step up pressure…”
Reuters, 16 décembre 2025, “FCAS fighter jet ‘very unlikely’…”
Airbus / Dassault Aviation, communiqué conjoint, 16 décembre 2022, contrat phase 1B à 3,2 Md€
Sénat (France), rapport “2040, l’odyssée du SCAF” (estimations d’investissement et fourchettes)
UK Parliament, House of Commons Defence Committee, “Global Combat Air Programme”, 14 janvier 2025
UK Ministry of Defence (GOV.UK), “Major funding boost…”, 14 avril 2023
CRS (Congressional Research Service), IF12805 / PDF, “U.S. Air Force NGAD Fighter”, 4 novembre 2024 et mises à jour 2025
U.S. Air Force (af.mil), “Air Force awards contract… NGAD Platform F-47”, 21 mars 2025
USNI News, “Report to Congress on NGAD”, 7 novembre 2024 et 20 janvier 2025
IISS, “Tempest: Build, buy, or good-bye?”, 1 septembre 2024
EDR Magazine, “GCAP: an Italian view”, 11 juin 2025
IAI (Istituto Affari Internazionali), “The New Partnership… GCAP”, 13 mars 2025

Avion-Chasse.fr est un site d’information indépendant.

A propos de admin 2323 Articles
Avion-Chasse.fr est un site d'information indépendant dont l'équipe éditoriale est composée de journalistes aéronautiques et de pilotes professionnels.