La succession de Poutine : quels héritiers pour quelle transition

la succession de Poutine

Poutine peut rester jusqu’en 2036. Mais le système prépare une succession fermée : technocrates, siloviki, héritiers. Quels scénarios, quels risques pour l’Europe ?

En résumé

La succession de Vladimir Poutine n’est pas un sujet de calendrier. C’est un sujet de système. À 73 ans, Poutine ne montre pas de fragilité publique nette et il dispose d’un cadre légal qui lui permet de rester au Kremlin jusqu’en 2036. L’hypothèse d’un départ rapide est donc, le plus souvent, une projection occidentale. La vraie question est plutôt : comment un pouvoir aussi personnalisé peut-il se transmettre sans fissurer l’État ? En Russie, la succession ne se joue pas d’abord dans les urnes. Elle se joue entre l’administration présidentielle, les services de sécurité, l’appareil économique sous sanctions et les réseaux régionaux. Les profils les plus cités — Mishustin, Kiriyenko, Vaino, Shoigu, Medvedev, Patrushev, Dyumin, Manturov, Sobyanin — n’ont pas le même rôle ni la même capacité à tenir les clans. Chaque option aurait des conséquences différentes sur la guerre, la posture nucléaire, la relation avec l’Europe et la stabilité interne. La conclusion la plus froide est simple : l’après-Poutine peut être une continuité dure, une continuité technocratique, ou une instabilité brutale. Et l’Europe devra gérer les trois.

Les raisons d’un maintien probable de Poutine à moyen terme

Une architecture juridique faite pour durer

Depuis la réforme constitutionnelle de 2020, les mandats présidentiels ont été “remis à zéro”. Résultat : Poutine peut se représenter et rester en poste jusqu’en 2036. Ce point est essentiel. Il donne un horizon de stabilité du régime au sommet, même si la société et l’économie bougent.

Une légitimation électorale contrôlée

L’élection présidentielle de mars 2024 a donné des chiffres officiels très élevés : 88,48 % pour Poutine et 77,49 % de participation. Ces chiffres, dans un système où l’opposition est verrouillée et où l’État contrôle les ressources et les médias, ne prouvent pas une popularité “libre”. Ils prouvent surtout la capacité administrative à fabriquer de la légitimité et à dissuader la contestation.

Une question de biologie… mais pas de panique

Poutine est né le 7 octobre 1952. Son âge alimente forcément les spéculations. Mais il n’existe pas de données publiques fiables sur son état de santé. En revanche, on peut poser une réalité statistique : l’espérance de vie totale en Russie est autour de 73 ans, et l’espérance de vie masculine autour de 68 ans (données récentes). Cela ne dit rien de son cas individuel. Mais cela rappelle un fait : la succession peut être déclenchée de manière non planifiée, par accident ou incapacité, et non par choix politique.

Les règles officielles de succession et leurs limites réelles

Un mécanisme constitutionnel simple sur le papier

La Constitution russe ne prévoit pas de vice-président. En cas de vacance du pouvoir (démission, incapacité), le Premier ministre assure l’intérim et une élection doit être organisée dans un délai court (classiquement trois mois). Sur le papier, cela désigne naturellement le chef du gouvernement comme pivot d’une transition.

Un mécanisme fragile en pratique

Le texte ne règle pas le point le plus explosif : qui décide qu’un président est “incapable” ? Dans un régime où les institutions sont subordonnées au Kremlin, la vacance du pouvoir serait moins un processus juridique qu’un rapport de force. C’est là que la Conseil de sécurité devient central. Ce n’est pas un organe exécutif. Mais c’est le lieu où se rencontrent les têtes des ministères régaliens et des services. C’est le cockpit politique du régime.

Une réalité : la succession est une négociation entre clans

La Russie fonctionne par équilibres. Les “clans” ne sont pas des partis. Ce sont des réseaux. Ils incluent des agences de sécurité, des groupes industriels, des barons régionaux et des opérateurs financiers. La succession sera donc une négociation sur trois points concrets :

  • qui contrôle les instruments coercitifs (police, garde nationale, FSB, armée) ;
  • qui contrôle les flux d’argent (énergie, industrie de défense, budget) ;
  • qui contrôle la narration politique (médias, justice, appareil électoral).

Les contraintes qui pèsent sur tout successeur

La guerre et l’économie de guerre comme verrou principal

La guerre en Ukraine a transformé l’État. Les dépenses militaires ont bondi. Selon des estimations robustes, la Russie prévoit en 2025 des dépenses de défense très élevées : la défense “stricte” autour de 13,5 trillions de roubles, et une dépense militaire totale estimée à 15,5 trillions de roubles, soit environ 7,2 % du PIB. Pour 2024, une estimation internationale situe la dépense militaire russe autour de 149 milliards de dollars, environ 7,1 % du PIB.

Traduction politique : un successeur hérite d’un pays où la sécurité et l’industrie d’armement dominent l’agenda, et où les marges de manœuvre civiles se réduisent.

Les sanctions et la dépendance à l’Asie

Les sanctions occidentales ont forcé un basculement : commerce, finance, technologies, chaînes logistiques. Un successeur qui promettrait un “retour à la normale” devrait obtenir des contreparties. Or l’Occident conditionne toute détente à des changements majeurs sur l’Ukraine et la sécurité européenne. Cela limite les options d’un successeur, même pragmatique.

La démographie comme bombe à retardement

La Russie compte environ 146 millions d’habitants (ordre de grandeur récent), avec une fécondité autour de 1,4 enfant par femme. Le pays vieillit. Les pertes militaires, la fuite de main-d’œuvre qualifiée, et la mobilisation aggravent les tensions sur le marché du travail. Un successeur devra arbitrer : plus d’effort militaire ou plus de dépenses sociales. Les deux ensemble deviennent coûteux.

Les profils les plus crédibles dans une succession contrôlée

Ce qui suit n’est pas un “casting”. C’est une analyse de capacité. En Russie, un successeur doit d’abord “tenir” le système.

Le profil de Mikhail Mishustin, l’option de continuité administrative

Mishustin est Premier ministre depuis 2020. En cas de vacance, il est l’option institutionnelle immédiate. Son profil est technocratique. Il sait piloter l’État et la fiscalité. Il a géré le gouvernement dans la période de sanctions et de réorientation économique.

Conséquences probables :

  • continuité budgétaire et obsession de stabilité ;
  • recherche d’efficacité dans l’économie de guerre ;
  • peu de changement politique interne, car il n’a pas de base autonome.

Pour l’Europe, ce serait une option “gérable” sur la forme, mais pas forcément sur le fond. Un technocrate peut durcir la guerre s’il pense que c’est la condition de survie du régime.

Le profil de Sergey Kiriyenko, l’architecte de la politique intérieure

Kiriyenko est Premier adjoint au chef de l’administration présidentielle. Il est souvent décrit comme l’homme de la politique intérieure, de la gestion électorale et des territoires occupés. Son pouvoir est discret mais réel. Il ressemble à un gestionnaire de système.

Conséquences probables :

  • renforcement des outils de contrôle interne ;
  • sophistication de la propagande et de l’ingénierie politique ;
  • continuité stratégique, avec une capacité à “moderniser” l’autoritarisme.

Pour l’Europe, ce serait une Russie moins improvisée, plus organisée, donc potentiellement plus difficile à influencer.

Le profil de Anton Vaino, l’option “bureau du Kremlin”

Vaino dirige l’administration présidentielle. Il incarne la machine. Son intérêt est l’ordre. Son problème est la projection : il est central dans le fonctionnement mais moins évident comme visage politique national.

Conséquences probables :

  • continuité maximale ;
  • compromis permanent avec les réseaux de sécurité ;
  • peu d’ouverture, car l’ouverture mettrait en danger le système qui l’a porté.

Pour l’Europe, cela signifierait une relation froide, très procédurale, et peu d’espoir de rupture.

Le profil de Sergei Shoigu, le survivant repositionné

Shoigu a quitté la Défense en 2024 et est devenu secrétaire du Conseil de sécurité. C’est une promotion fonctionnelle : il reste dans le cœur dur. Son image a été abîmée par la guerre et les scandales de corruption au ministère.

Conséquences probables :

  • priorité à la cohésion du bloc sécuritaire ;
  • risque de décisions symboliques pour montrer de la force ;
  • dépendance à l’appareil, car sa légitimité personnelle est contestable.

Pour l’Europe, ce serait une option potentiellement instable : beaucoup de posture, moins de maîtrise.

Le profil de Dmitry Medvedev, l’option du faucon verbal

Medvedev est vice-président du Conseil de sécurité depuis 2020. Il s’est repositionné comme dur idéologique. Il sert aussi d’exutoire : il dit ce que le Kremlin veut tester dans l’opinion.

Conséquences probables :

  • durcissement de la ligne politique et diplomatique ;
  • hausse du risque d’escalade rhétorique ;
  • gouvernance plus émotionnelle, donc moins prévisible.

Pour l’Europe, cela augmenterait la tension et le coût de la dissuasion. La question nucléaire deviendrait plus anxiogène, même si l’appareil militaire resterait collectif.

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Le profil de Nikolai Patrushev et de son réseau, la continuité sécuritaire

Patrushev n’est plus secrétaire du Conseil de sécurité, mais il a été repositionné comme conseiller présidentiel et responsable d’un organe lié à la politique maritime. Surtout, son réseau reste influent. Son fils, Dmitry Patrushev, est devenu vice-premier ministre en 2024. Cela ressemble à une consolidation familiale et clanique.

Conséquences probables :

  • renforcement des “services” et logique de siège ;
  • réduction de la marge des technocrates ;
  • ligne dure sur l’Ukraine et sur l’Occident.

Pour l’Europe, ce serait un scénario de confrontation durable, avec une Russie qui assume la rupture structurelle.

Le profil de Aleksey Dyumin, l’homme de confiance et la voie du State Council

Dyumin a été nommé secrétaire du State Council. Son parcours est celui d’un loyaliste de sécurité. Il est aussi présenté comme un gestionnaire possible de la filière défense, donc au contact direct de l’économie de guerre.

Conséquences probables :

  • renforcement de l’outil militaro-industriel ;
  • verticalité encore accrue ;
  • capacité à incarner un “président de guerre” plus jeune.

Pour l’Europe, cela pourrait signifier une Russie plus agile, plus moderne dans ses méthodes, et durablement hostile.

Le profil de Denis Manturov, la tentation du “président industriel”

Manturov est Premier vice-premier ministre depuis 2024, avec un portefeuille lié à l’industrie, dont la défense. Son profil colle à la logique actuelle : produire, armer, tenir les chaînes d’approvisionnement, contourner les sanctions.

Conséquences probables :

  • priorisation de l’industrie d’armement ;
  • rapprochement accru avec l’Asie pour les technologies duales ;
  • politique étrangère tournée vers les deals.

Pour l’Europe, ce serait une Russie transactionnelle : moins idéologique sur le discours, mais très dure sur les intérêts.

Le profil de Sergei Sobyanin ou Vyacheslav Volodin, les options politiques “civiles”

Sobyanin, maire de Moscou, et Volodin, président de la Douma, représentent des profils civils, plus politiques. Leur faiblesse : dans un système de sécurité, ils doivent obtenir l’aval des siloviki pour tenir. Leur force : ils savent parler au pays, organiser une base, gérer des appareils.

Conséquences probables :

  • tentative de normalisation interne pour stabiliser la société ;
  • mais impossibilité de “libéraliser” sans risquer la chute ;
  • donc une normalisation autoritaire, pas une ouverture.

Pour l’Europe, ce serait l’illusion la plus dangereuse : un changement de style peut être interprété comme un changement de fond, alors que la stratégie resterait la même.

Les scénarios de succession et leurs effets sur l’Europe et le monde

Le scénario d’un dauphin désigné et d’une continuité dure

C’est le scénario le plus compatible avec la logique du régime. Poutine choisit un héritier, le fait monter en visibilité, sécurise les loyautés, puis se retire partiellement. Ce schéma suppose que Poutine reste arbitre en arrière-plan, au moins un temps.

Effets probables :

  • continuité sur l’Ukraine, car reculer serait vu comme une faiblesse ;
  • maintien de la posture nucléaire et de la pression sur l’OTAN ;
  • poursuite de la militarisation de l’économie.

Pour l’Europe : dépenses de défense élevées sur la durée, et renforcement des mesures de résilience énergétique, cyber, industrielle.

Le scénario d’un compromis technocrates-services

Ici, un profil type Mishustin, Kiriyenko ou Manturov gouverne, mais sous surveillance des services. Le but est de garder la guerre “gérable” et l’économie stable.

Effets probables :

  • possible gel de certains fronts si cela sert le régime ;
  • diplomatie plus pragmatique avec certains pays européens, au cas par cas ;
  • mais aucune concession majeure sans gain stratégique.

Pour l’Europe : une Russie plus habile, qui cherchera à diviser les positions européennes, à exploiter les divergences et à jouer sur la fatigue.

Le scénario d’une rupture interne et d’une phase d’instabilité

C’est le scénario le plus risqué et le plus sous-estimé. Une crise peut naître d’un choc militaire, d’une crise budgétaire, d’une lutte de clans, ou d’un événement imprévu. Dans ce cas, la question n’est plus “qui succède”, mais “qui contrôle la force”.

Effets probables :

  • compétition entre réseaux sécuritaires ;
  • risque de surenchère nationaliste pour capter l’État ;
  • incertitude accrue autour de la chaîne de commandement.

Pour l’Europe : montée des risques hybrides, pression migratoire possible via des zones périphériques, et inquiétude sur l’arme nucléaire en termes de doctrine, de communication et de posture, même si les procédures restent structurées.

Ce que l’Europe doit regarder, au-delà des noms

Les signaux de désignation

La Russie ne publiera pas “le plan”. Mais certains indicateurs comptent :

  • présence accrue d’un profil dans les réunions de sécurité ;
  • élargissement de portefeuille (industrie, défense, territoires) ;
  • capacité à arbitrer entre ministères régaliens ;
  • visibilité médiatique sans exposition excessive.

Les signaux de durcissement interne

Une succession se prépare souvent par plus de contrôle, pas par moins. Lois sécuritaires, renforcement des outils du FSB, procès politiques, centralisation budgétaire : ce sont des signaux qui comptent plus qu’un portrait.

Les signaux budgétaires

Un régime qui prépare une transition veut éviter une crise sociale. Mais l’économie de guerre coûte cher. Quand la part de la défense prend un poids massif dans le budget, la compétition pour les ressources s’intensifie. Cela crée des perdants. Et les perdants deviennent dangereux.

La fin ouverte : une Russie post-Poutine n’est pas forcément “mieux”

Il faut être franc. Beaucoup imaginent qu’après Poutine, la Russie “se normalisera”. Rien ne le garantit. Un successeur peut être plus pragmatique. Il peut aussi être plus dur. Dans un système construit sur la peur de l’effondrement, la tentation est souvent de durcir pour survivre. Le changement le plus probable est un changement de méthode, pas un changement d’objectif. L’Europe doit donc se préparer à une Russie capable de s’adapter, de durer, et de négocier seulement quand elle y est contrainte. Autrement dit : l’après-Poutine ne sera pas un soulagement automatique. Ce sera un nouvel équilibre à construire, avec des marges de manœuvre étroites et une vigilance longue.

Sources

SIPRI, “Preparing for the fourth year of war: Military spending in Russia’s budget for 2025”
SIPRI, “Trends in World Military Expenditure, 2024” (fiche)
Reuters, budget russe 2025 et part des dépenses de défense
Kremlin (en.kremlin.ru), biographie et fonctions : Vladimir Putin
Kremlin (en.kremlin.ru), membres du Conseil de sécurité
Kremlin (en.kremlin.ru), Sergey Kiriyenko biographie
Kremlin (en.kremlin.ru), Aleksey Dyumin nommé secrétaire du State Council
Reuters, nomination de Patrushev à un organe naval
Encyclopaedia Britannica, Vladimir Putin (date de naissance)
Wikipedia, élection présidentielle russe 2024 (données officielles)
Wikipedia, profils et fonctions : Mishustin, Medvedev, Kiriyenko, Manturov, Bortnikov, Zolotov, Volodin
Le Monde, remaniement 2024 : Belousov à la Défense, Shoigu au Conseil de sécurité

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