L’Allemagne envisage 35 F-35 de plus pendant que le SCAF déraille

F-35 Allemagne

Berlin discute d’une seconde tranche de F-35 pour le nuclear sharing, alors que le SCAF s’enlise. Coûts, arbitrages et choc politique.

En résumé

Le 19 février 2026, des sources indiquent que Berlin envisagerait d’acheter plus de 35 F-35A supplémentaires, au-delà des 35 déjà commandés pour remplacer les Tornado basés à Büchel. Officiellement, le gouvernement dit n’avoir « aucun plan » arrêté. Le débat reste logique : la mission OTAN de nuclear sharing requiert un avion certifié pour la B61-12, tandis que le SCAF/FCAS s’enlise dans les rivalités Airbus–Dassault. Une seconde tranche porterait la flotte allemande vers 70 appareils et pèserait plusieurs dizaines de milliards en incluant soutien, armement, formation et infrastructure. Elle sécuriserait la posture nucléaire tactique, mais diminuerait l’urgence du FCAS et déplacerait l’équilibre avec la France : moins de dépendance au calendrier franco-espagnol, plus de dépendance technologique aux États-Unis. Le vrai enjeu est stratégique : financer deux futurs avions de combat en Europe, au détriment d’un socle industriel commun. Et accepter désormais que l’interopérabilité prime sur l’autonomie dans les choix industriels.

La rumeur d’une seconde tranche et ce qu’elle révèle du timing

Le point de départ est simple : selon Reuters, Berlin discute d’une commande de plus de 35 avions supplémentaires, en plus des 35 déjà décidés. Le même jour, le gouvernement allemand a publiquement refroidi le sujet : « pas de plans », « pas de décision ». Cette contradiction n’annule pas l’information. Elle la recadre.

Dans les grands achats d’armement, les négociations exploratoires précèdent souvent l’arbitrage politique. Le signal important n’est donc pas “l’Allemagne achète”. Le signal est “l’Allemagne regarde sérieusement”, au moment où deux calendriers se heurtent : celui du remplacement des Panavia Tornado, et celui du programme SCAF/FCAS qui devait, sur le papier, stabiliser la coopération industrielle européenne.

Il faut lire cette séquence comme une gestion de risque. Le risque n’est pas uniquement technique. Il est aussi politique : si le programme européen glisse encore, la Luftwaffe se retrouve avec une mission nucléaire à tenir et un appareil à retirer. Le vide capacitaire se paie toujours plus cher que la redondance.

Le calcul budgétaire allemand derrière une flotte de F-35A

Le coût affiché ne dit pas tout

La première commande allemande a été présentée comme un paquet global. Une source industrielle citée en 2022 évoquait 8,4 milliards d’euros pour 35 appareils (financement autorisé par la commission budgétaire), tandis que d’autres estimations publiques montent vers 10 milliards d’euros lorsque l’on additionne l’écosystème complet (soutien, formation, pièces, modernisation de base). Les deux chiffres peuvent être vrais, parce qu’ils ne couvrent pas toujours le même périmètre.

Dans une seconde tranche, l’addition ne se limite jamais au prix “catalogue”. Lockheed Martin vend un système, pas un avion nu. Cela inclut simulateurs, logiciels, mises à jour, stocks, contrats de maintenance, et souvent l’intégration d’armements. Le résultat, c’est que l’écart entre “prix unitaire” et “coût de possession” peut être massif sur 30 ans.

La base de Büchel et l’effet infrastructure

Le cœur du dossier, c’est la transition de la mission nucléaire vers la future flotte, centrée sur Büchel Air Base. Or, adapter une base à un appareil de 5e génération coûte cher, pour des raisons de sécurité, de protection des systèmes, et de normes spécifiques. Des estimations publiques ont évoqué une modernisation proche de 2 milliards d’euros pour les travaux liés au F-35. Une seconde tranche ne double pas mécaniquement cette facture, mais elle peut l’augmenter : plus d’appareils, plus de hangars, plus de capacités de maintenance, plus de personnel qualifié.

Une Allemagne qui peut payer, mais qui doit arbitrer

La fenêtre budgétaire allemande est réelle. Le budget de défense 2026 est annoncé à 82,7 milliards d’euros dans le budget fédéral, et à 108,2 milliards d’euros en incluant les fonds spéciaux, selon des chiffres relayés par Reuters. La trajectoire de réarmement est donc solide. Le débat n’est pas “l’Allemagne n’a pas l’argent”. Le débat est “où mettre l’argent” : dans une flotte américaine plus large, dans un avion européen futur, ou dans les deux.

C’est là que la logique devient brutale. Une flotte élargie de F-35 consomme du budget d’investissement, puis du budget de fonctionnement. Même avec un financement facilité par le fonds spécial, la masse de dépenses récurrentes (soutien, MCO, modernisations logicielles) finit toujours par serrer d’autres lignes, notamment la R&D de long terme.

Le mécanisme du nuclear sharing et la contrainte de calendrier

Le “partage nucléaire” de l’OTAN n’est pas un slogan. C’est une architecture concrète : des armes américaines prépositionnées en Europe, sous contrôle américain en temps normal, et la capacité, en cas de crise, de les délivrer avec des avions alliés “dual capable”. Cette crédibilité repose sur trois briques : l’arme, l’avion, et la chaîne de certification/entraînement.

Sur l’arme, la modernisation B61-12 a franchi une étape clé fin 2024, avec la fin annoncée du programme de prolongation de vie. Sur le stock en Allemagne, les estimations ouvertes les plus citées évoquent 10 à 15 bombes américaines à Büchel. Ce chiffre n’est pas anecdotique : il explique pourquoi Berlin raisonne d’abord en “capacité minimale crédible” plutôt qu’en “flotte de prestige”.

Sur l’avion, le F-35A est précisément l’outil qui coche la case DCA (Dual Capable Aircraft). Plusieurs analyses mentionnent sa certification B61-12 par les États-Unis. Cela change tout par rapport aux alternatives européennes immédiates. Transformer un Eurofighter en avion DCA serait un programme à part entière, politiquement sensible, long, et très coûteux. Autrement dit : pour la mission nucléaire, l’option américaine est la seule qui soit déjà structurée et planifiée.

Enfin, il y a le calendrier. Les livraisons des 35 premiers appareils allemands doivent commencer en 2026. Même si ce planning tient, la montée en puissance opérationnelle prend du temps : formation, conversion, qualification des escadrons, doctrine, et exercices OTAN. Si Berlin veut réduire le risque d’une transition trop tendue, augmenter le volume d’appareils est une solution simple : plus de cellules disponibles, plus de rotation, moins de tension entre entraînement, posture d’alerte et maintenance.

F-35 Allemagne

Le choc pour le SCAF/FCAS et les finances de long terme

Un programme à 100 milliards d’euros qui patine sur la gouvernance

Le SCAF/FCAS vise à remplacer, à l’horizon 2040, les flottes de combat françaises et allemandes. Le coût total est régulièrement évoqué autour de 100 milliards d’euros. Dans le détail, la phase 1B (démonstrateurs) a fait l’objet d’un contrat de 3,2 milliards d’euros notifié fin 2022. Ce sont des montants sérieux, mais encore loin de l’effort financier qu’exigerait une phase de développement complet.

Le problème n’est donc pas l’absence d’argent au démarrage. Le problème est la mécanique de décision. Quand le partage industriel est contesté, chaque jalon devient une négociation politique. Et quand le jalon glisse, la tentation est forte, côté allemand, de couvrir le besoin avec un achat “prêt” plutôt qu’un développement “à risques”.

L’effet budgétaire réel : moins la faillite que la perte de nécessité

Une seconde tranche de F-35 ne “tue” pas automatiquement le FCAS. Elle peut même coexister, si Berlin accepte de payer deux trajectoires. En revanche, elle affaiblit un moteur essentiel des grands programmes : l’urgence opérationnelle.

Si l’Allemagne dispose d’une flotte de l’ordre de 70 F-35, elle s’offre un pont capacitaire long. Ce pont peut couvrir bien au-delà du remplacement des Tornado. Il peut aussi empiéter sur le besoin de remplacer, à terme, une partie des Eurofighter. Et si ce pont existe, la négociation FCAS se renverse : Berlin peut dire “nous avons une option solide”, là où Paris dit “nous avons besoin d’un projet commun”.

C’est ici que les conséquences sur le budget FCAS deviennent indirectes mais lourdes : une dilution de la pression politique, donc un ralentissement possible des crédits futurs, ou un soutien conditionnel. Le risque, pour la France, est de se retrouver à devoir financer davantage seule, ou à accepter une architecture “à deux avions”, ce qu’Airbus a publiquement ouvert comme possibilité si les gouvernements le demandent.

La posture allemande face à la France : la franchise derrière les discours

Le sujet est sensible, parce qu’il touche à l’autonomie stratégique. Paris défend depuis des années l’idée que l’Europe doit concevoir ses systèmes de combat clés, pour éviter une dépendance technologique, logicielle et politique. Berlin, lui, raisonne souvent en “capacité disponible” et en “interopérabilité OTAN”. Les deux logiques ne se recouvrent pas.

Dans ce dossier, l’Allemagne envoie trois messages à la France, même si elle ne les formule pas ainsi.

Premier message : la mission nucléaire est non négociable. Elle se joue dans un cadre OTAN. Et elle impose un appareil déjà structuré pour cette mission. Le F-35 répond. Le FCAS ne répondra pas avant longtemps.

Deuxième message : la coopération industrielle doit être “pragmatique”. Quand le leadership de la plateforme pilotée est contesté, Berlin ne veut pas attendre que le rapport de force industriel se stabilise. Il cherche une assurance.

Troisième message : l’Europe n’est pas un substitut aux États-Unis, c’est un complément. C’est une position cohérente, mais elle a un coût politique : elle donne à Washington un levier durable sur la chaîne de combat allemande, du logiciel aux pièces, en passant par les mises à jour et certaines autorisations d’emploi. C’est le prix de la dissuasion élargie et de la rapidité.

Côté français, la lecture est plus sèche : si l’Allemagne investit massivement dans le F-35, elle réduit sa dépendance au FCAS. Donc elle réduit la capacité de la France à imposer une logique d’architecture et de souveraineté industrielle. Et elle ouvre la porte à une Europe fragmentée, avec, en parallèle, le GCAP (Royaume-Uni, Italie, Japon) qui tente d’attirer Berlin.

La question du prix politique, au-delà du prix des avions

On peut défendre l’idée qu’une deuxième tranche de F-35 est rationnelle, parce qu’elle réduit le risque à court terme et verrouille la mission nucléaire. On peut aussi y voir une erreur stratégique, parce qu’elle affaiblit la base industrielle européenne et rend plus probable un futur à deux avions concurrents en Europe, donc des coûts doublés, des standards divergents et une souveraineté éparpillée.

La vérité tient en une phrase : Berlin achète du temps. Mais ce temps n’est pas neutre. Plus le temps passe, plus un programme comme le FCAS devient un champ de bataille industriel plutôt qu’un projet de défense. Et plus il devient difficile, politiquement, d’expliquer aux contribuables pourquoi l’Europe finance plusieurs “avions du futur” au lieu d’un seul système cohérent.

Si l’Allemagne confirme un jour cette seconde tranche, la question clé ne sera pas “combien d’appareils”. Ce sera “quel contrat politique” Berlin propose à Paris pour que le FCAS reste autre chose qu’un logo. Sans ce contrat, le F-35 ne sera pas seulement un avion. Il deviendra le symbole d’un découplage stratégique franco-allemand, discret, mais profond.

Sources

Reuters, 19 février 2026, “Germany seeks more F-35 jets as European fighter programme falters, sources say”.
Reuters, 19 février 2026, “Currently no plans to buy additional F-35 jets, Berlin says”.
Reuters, 13 novembre 2025, “German budget committee passes 2026 defence budget…”.
Reuters, 28 novembre 2025, “Highlights of Germany’s 2026 budget”.
Breaking Defense, 15 décembre 2022, “Germany seals entry to F-35 club…”.
Airbus (communiqué), 16 décembre 2022, “FCAS Phase 1B contract… €3.2 bn”.
Reuters, 20 février 2026, “Airbus capable of developing a fighter jet alone…”.
Federation of American Scientists (PDF), 7 novembre 2023, “Nuclear weapons sharing, 2023” (Büchel : 10–15).
IISS, 1 décembre 2025, “Investment in nuclear sharing continues…” (certification et dynamique DCA).
Militarnyi, 25 juillet 2025, “Cost of upgrading German Air Base for F-35s… nearly €2B”.

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