La France accélère sur les drones en 2026 et renforce l’AMIAD. Objectif : IA de défense, loyal wingman du Rafale F5 et montée en puissance industrielle.
En résumé
La France veut passer d’une logique d’expérimentation à une logique de volume. Avec l’annonce d’une filière industrielle drones dès 2026 et la montée en puissance de AMIAD, l’État cherche à accélérer l’innovation tout en sécurisant la production, la donnée et l’emploi opérationnel. Le débat public se focalise sur “la place de l’humain”, mais la réalité militaire est plus concrète : la guerre moderne impose d’aller plus vite que l’adversaire, de résister au brouillage, et de gérer une saturation permanente du champ de bataille. Le concept de loyal wingman associé au Rafale F5 est au cœur de cette transformation. Il ne s’agit pas de remplacer le pilote, mais d’augmenter le nombre de capteurs, de leurres, d’effecteurs, et d’options tactiques disponibles, sans multiplier les risques humains. L’AMIAD doit transformer cette ambition en outils utilisables : modèles, logiciels, normes, et capacités déployables. Reste une question clé : la France saura-t-elle industrialiser à temps, au bon coût, et à l’échelle des standards internationaux ?
La bascule française vers une logique de volume en 2026
Pendant des années, la France a été forte sur la technologie, moins sur la massification. L’Ukraine a brutalement rappelé que la supériorité se perd quand on ne peut pas produire et remplacer. C’est l’arrière-plan de l’annonce : en 2026, l’État veut structurer une production de drones “en grand”, avec un investissement public affiché de 150 millions d’euros. L’objectif est explicitement de produire des systèmes “à jour technologiquement” et en quantités adaptées à un conflit de haute intensité.
Derrière cette formule, il y a une réalité simple : le drone est devenu un consommable militaire. Pas au sens “jetable”, mais au sens où on en perd, on en répare, on en remplace. Une armée qui ne sait pas renouveler vite se fait “décaper” par l’attrition.
Ce virage “industriel” est aussi un virage doctrinal. On ne parle plus seulement de drones ISR (renseignement), mais de drones d’attaque, de saturation, de leurre et de frappe en profondeur, y compris via des munitions téléopérées à longue portée.
Le rôle de l’AMIAD dans l’écosystème français de défense
L’Agence ministérielle pour l’IA de défense ne se résume pas à un label. Sa mission officielle est claire : conceptualiser et développer l’IA pour les grands programmes militaires actuels et futurs. En pratique, cela signifie trois choses très concrètes.
La mission d’architecte de l’IA militaire, pas de simple “lab”
D’abord, AMIAD doit éviter la dispersion. Sans pilote central, chaque armée, chaque direction et chaque industriel peut développer sa brique “dans son coin”. Résultat : des systèmes qui ne parlent pas la même langue, des coûts qui explosent, et une incapacité à déployer vite.
L’agence sert donc d’architecte : elle définit ce qui doit être commun, ce qui doit être certifié, et ce qui doit rester spécifique. C’est plus important qu’il n’y paraît, car une IA utile militairement doit être testable, auditable, et compatible avec des contraintes de sécurité très strictes.
Le travail sur la donnée, qui est le vrai carburant de l’IA
Ensuite, l’IA militaire est une affaire de données. Pas seulement “beaucoup” de données, mais des données propres, étiquetées, exploitables, et protégées. Sans cela, on obtient des systèmes spectaculaires en démo et inutilisables sur le terrain.
La France a posé un jalon important avec l’inauguration d’un supercalculateur classifié, conçu pour entraîner des modèles sur des données sensibles et accélérer le développement d’algorithmes de défense. L’enjeu n’est pas symbolique : il s’agit de réduire la dépendance aux infrastructures étrangères et de garder un contrôle souverain sur l’entraînement des modèles.
L’intégration dans les programmes d’armement et la certification opérationnelle
Enfin, l’agence doit aider à franchir la marche la plus difficile : passer du prototype au système déployé. Dans la défense, “ça marche en laboratoire” ne vaut rien si :
- le modèle ne tient pas en environnement brouillé,
- la latence est trop grande,
- la maintenance est impossible,
- l’usage opérationnel n’est pas cadré.
Là où beaucoup de pays échouent, c’est sur l’industrialisation logicielle : mise à jour, contrôle de versions, cybersécurité, compatibilité, et robustesse en conditions extrêmes.
Le loyal wingman du Rafale F5, un accélérateur stratégique
Le loyal wingman n’est pas un gadget. C’est une idée simple : associer un chasseur habité à un drone de combat capable d’exécuter des tâches dangereuses ou répétitives, tout en restant sous contrôle humain. La DGA a officiellement notifié des commandes pour lancer les premières briques du Rafale F5 et de son drone accompagnateur, en s’appuyant sur l’héritage du démonstrateur nEUROn.
Ce que cela change est très concret : au lieu d’envoyer un Rafale “seul”, on envoie un Rafale + un ou plusieurs drones. Et cela multiplie les options.
La logique du combat collaboratif en pratique
Le combat collaboratif vise à obtenir une supériorité par combinaison :
- un avion piloté pour la décision, la stratégie et l’adaptation,
- des drones pour étendre les capteurs, saturer, et encaisser le risque.
Le drone peut jouer plusieurs rôles, selon la mission :
- éclaireur avancé,
- leurre et saturateur,
- relais de communication,
- porteur de capteurs,
- porteur d’armement ou d’effecteurs.
Dans une logique moderne, “voir avant l’autre” est déjà une arme. “Voir et agir plus vite” est décisif.
La place de l’humain, un point moins philosophique qu’on le croit
Le débat public caricature souvent la question : “l’IA va-t-elle décider de tuer ?”. Dans la doctrine française affichée, la logique reste celle de humain dans la boucle. Cela signifie que le drone peut proposer, assister, optimiser… mais que la décision critique reste contrôlée.
Militairement, c’est aussi une nécessité. Un système trop autonome, mal maîtrisé, peut être un risque politique, juridique et opérationnel. Et sur le terrain, une IA peut se tromper pour des raisons banales : météo, contre-mesures, camouflage, faux positifs, dégradation du capteur.
La question sérieuse n’est pas “humain ou machine”. La vraie question est : quelle part du cycle OODA (observer, orienter, décider, agir) peut être accélérée sans perdre le contrôle ?
Le support réel à la filière drones française sur le terrain
L’annonce d’une filière industrielle est un début. Le terrain, lui, impose cinq besoins.
La production en cadence, y compris avec des acteurs non défense
Le gouvernement pousse une logique de reconversion et d’intégration industrielle. L’exemple le plus parlant, ces derniers jours, est l’entrée d’acteurs du monde civil dans la production de systèmes dronisés, avec des projets de fabrication de drones et munitions longue portée dans des sites industriels existants. Cela montre que l’État cherche à casser le goulot d’étranglement des seules chaînes de défense classiques.
C’est une approche pragmatique : on ne gagnera pas la course aux volumes uniquement avec des ateliers “élite”. Il faut des cadences, des stocks, et des cycles de production courts.
La standardisation, sinon tout devient ingérable
Dès qu’on produit en volume, la diversité devient un problème. Trop de modèles, trop de pièces, trop de batteries, trop de liaisons de données. Une filière efficace doit pousser la standardisation : connecteurs, protocoles, systèmes de contrôle, et chaînes logistiques.
La DGA et l’AMIAD ont ici un rôle “anti-chaos”. Le drone le plus performant du monde est inutile s’il faut trois mois pour l’intégrer et deux semaines pour le réparer.
La guerre électronique, qui est le juge de paix
Le drone est une cible naturelle du brouillage. L’Ukraine l’a montré : la défense en masse ne marche que si les liaisons tiennent, ou si l’autonomie de navigation est robuste. Le terrain impose donc des solutions hybrides :
- liaison de données durcie quand elle existe,
- modes dégradés,
- navigation autonome,
- comportements “anti-perte de liaison”.
C’est précisément un champ où l’IA a du sens : gestion adaptative, détection de brouillage, choix automatique de modes, et résilience logicielle.
La formation et l’intégration humaine, souvent oubliées
Passer à l’échelle, c’est aussi recruter, former et retenir. Les drones exigent :
- opérateurs,
- maintenanciers,
- ingénieurs systèmes,
- spécialistes données,
- spécialistes cybersécurité.
Sans filière RH, la filière industrielle produira des objets que personne ne saura employer efficacement. L’État annonce une montée en puissance importante des effectifs IA au ministère, avec des objectifs de plusieurs centaines de spécialistes à l’horizon 2026.
Les règles d’emploi et la responsabilité
Enfin, l’intégration réelle suppose des règles claires : qui valide le tir ? qui supervise l’autonomie ? qui assume la responsabilité en cas d’erreur ? Ce cadre n’est pas accessoire. Il conditionne l’acceptation politique, la doctrine, et la vitesse de déploiement.

La performance française face aux autres pays, entre avance technologique et retard de volume
La France n’est pas “en retard” technologiquement. Elle a des industriels crédibles, une expérience système, et une capacité de démonstration. Là où elle a historiquement souffert, c’est sur l’échelle, le rythme, et parfois la simplification.
Les États-Unis misent sur le volume et l’intégration accélérée
Les États-Unis travaillent sur des drones de combat collaboratifs à grande échelle, avec une logique quasi industrielle : produire vite, tester vite, intégrer vite. Leur avantage est double : budgets et masse industrielle. Leur défi, paradoxalement, est la complexité bureaucratique qui ralentit parfois la mise en service.
L’Australie prouve que le loyal wingman devient concret
L’Australie, avec le MQ-28 “Ghost Bat”, a franchi des jalons publics impressionnants, dont des essais opérationnels avancés, et une entrée progressive en production. Ce pays montre un point clé : le loyal wingman n’est plus une idée de salon. C’est un outil qui peut être financé, testé, et industrialisé.
La Turquie et Israël imposent un tempo commercial et opérationnel
La Turquie a imposé une stratégie agressive : prototypes rapides, usage opérationnel, puis export. Israël conserve une profondeur technologique forte sur capteurs, drones et intégration systèmes. Ces acteurs ont une approche directe : “ça doit fonctionner en mission, point”.
La Russie et l’Ukraine ont imposé une leçon brutale sur l’attrition
Le front a validé une réalité : un drone est utile si on peut en produire beaucoup et accepter d’en perdre. L’Occident a dû réapprendre ce vocabulaire. La France s’aligne maintenant sur cette logique, mais avec une contrainte : préserver la qualité, la souveraineté et la sécurité.
Les risques français à ne pas minimiser
Il faut être franc : la France peut réussir, mais elle peut aussi s’enfermer dans trois pièges.
Le premier piège est l’excès de sophistication. Un drone parfait mais trop cher ne sera jamais “de masse”.
Le deuxième piège est la fragmentation industrielle. Trop d’acteurs, trop de formats, pas assez de standard.
Le troisième piège est la lenteur d’industrialisation logicielle. Sans cycles courts de mise à jour et de retour terrain, l’adversaire s’adapte plus vite.
C’est là que l’AMIAD doit être jugée sur des résultats : des capacités déployées, des temps de développement réduits, des mises à jour rapides, et des outils réellement utilisables en unité.
La question de l’humain, replacée au bon niveau
La place de l’humain ne se résume pas à “pilote ou pas pilote”. Elle se joue sur :
- la décision,
- l’éthique,
- la responsabilité,
- et la capacité à reprendre la main quand tout se dégrade.
Le loyal wingman ne “remplace” pas un pilote. Il remplace du risque, de la fatigue, et du volume manquant. Et dans une guerre de haute intensité, c’est déjà énorme.
Le point déterminant est ailleurs : la France veut garder sa souveraineté technologique tout en s’imposant une montée en cadence. Si elle y arrive, elle aura un modèle puissant : un drone de combat crédible, intégré au Rafale F5, et appuyé par une IA maîtrisée au niveau ministère. Si elle échoue, elle aura des démonstrateurs et des communiqués, mais pas une capacité durable.
Sources
info.gouv.fr — Stratégie ministérielle sur l’intelligence artificielle de défense, 11 mars 2024
defense.gouv.fr — Loi de programmation militaire 2024-2030 : grandes orientations, 2023
info.gouv.fr — Stratégie de défense nationale : filière drones en 2026 et investissement annoncé, 10 décembre 2025
vie-publique.fr — Budget 2026 : stratégie de défense, mention de la filière drones, 17 décembre 2025
defense.gouv.fr — Inauguration du plus puissant supercalculateur classifié dédié à l’IA en Europe, 5 septembre 2025
defense.gouv.fr / DGA — Rafale standard F5 : premières commandes notifiées aux industriels, 14 octobre 2024
Dassault Aviation — Lancement du programme de drone de combat dans le cadre du standard F5 du Rafale, 8 octobre 2024
defense.gouv.fr — Communiqué DGA : commande de munitions télé-opérées de longue portée, janvier 2026
Le Monde — Accélération française sur les drones longue portée, janvier 2026
Opex360 — Commandes et accélération sur les munitions téléopérées, janvier 2026
Boeing — MQ-28 Ghost Bat milestones (100th flight, teaming), 2025
Reuters — Production contract for MQ-28 Ghost Bat, décembre 2025
Assemblée nationale — Documents budgétaires et éléments sur l’AMIAD (PLF), 2025
Sénat — Question écrite sur les moyens pour l’IA militaire et l’AMIAD, octobre 2024
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