La Suisse piégée par le contrat des F-35 : les dessous d’un fiasco financier

F-35A

La Suisse doit payer davantage pour moins de F-35A. Le Parlement a validé une rallonge, tandis qu’une enquête révèle les failles du contrat avec Washington.

En résumé

La Suisse avait prévu d’acheter 36 F-35A américains pour remplacer ses F/A-18 vieillissants. Après le feu vert de justesse des électeurs en 2020, Berne a signé en septembre 2022 un contrat de 6,035 milliards de francs suisses, présenté comme assorti de prix contraignants. Or, en 2025, Washington a réclamé des montants supplémentaires estimés entre 650 millions et 1,3 milliard de francs. Une enquête parlementaire publiée en septembre 2026 a établi qu’aucun prix fixe forfaitaire n’avait été convenu. Pour sauver le programme, le Parlement a approuvé 394 millions de francs de crédit additionnel, portant l’enveloppe à 6,429 milliards. Cette somme devrait financer environ 30 avions, et non les 36 annoncés. Le nombre définitif reste à négocier. L’affaire soulève deux questions distinctes : la maîtrise des dépenses militaires et la manière dont les autorités ont présenté aux citoyens une garantie contractuelle qui n’existait pas.

Le choix d’un chasseur américain présenté comme le moins coûteux

Le 27 septembre 2020, les Suisses autorisent l’achat de nouveaux avions de combat à 50,1 % des voix. Le plafond est de 6 milliards de francs, exprimé aux prix de janvier 2018 et donc ajustable à l’inflation. Le scrutin ne porte ni sur un constructeur ni sur un nombre précis d’appareils.

En juin 2021, le Conseil fédéral choisit 36 F-35A Lightning II de Lockheed Martin, face notamment au Dassault Rafale, à l’Eurofighter Typhoon et au Boeing F/A-18 Super Hornet. Il retient une offre d’acquisition évaluée à 5,068 milliards de francs en février 2021. Le coût global annoncé sur trente ans atteint 15,5 milliards, dont 9,4 milliards d’exploitation. Il ne s’agit pas d’un montant garanti.

Le programme doit remplacer les F/A-18 Hornet dont la fin de vie est attendue autour de 2030. Ses capacités furtives, ses capteurs et la fusion des données justifient son avantage technique, pas la fragilité du contrat.

Le prix fixe qui n’existait pas dans le contrat américain

En septembre 2022, après le vote du Parlement, armasuisse signe avec Washington pour 36 avions. Le crédit de 6,035 milliards comprend appareils, armements, formation initiale, logistique, équipements, provisions pour risques, inflation et taxes. Le DDPS affirme alors que les prix sont contraignants.

Le mécanisme des Foreign Military Sales

La Suisse n’achète pas directement ses chasseurs à Lockheed Martin. Elle passe par le système américain Foreign Military Sales (FMS) : le gouvernement des États-Unis achète à l’industriel, puis revend à l’État client. Avions et moteurs sont commandés par lots. Leurs prix définitifs dépendent des contrats conclus ensuite avec les fabricants.

La « note 55 » négociée avec les Américains ne supprimait pas cette règle. Le 8 septembre 2026, la Commission de gestion du Conseil national conclut qu’aucun prix fixe forfaitaire n’avait été convenu. La critique vise une garantie présentée comme acquise sans base contractuelle suffisante.

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Les budgets successifs et le coût réel de la réduction

En août 2025, après des discussions infructueuses, le Conseil fédéral reconnaît qu’il ne peut imposer le prix annoncé. Washington invoque l’inflation, les matières premières, les nouveaux lots et, potentiellement, les droits de douane. Les surcoûts potentiels sont évalués à 650 millions à 1,3 milliard de francs. Il s’agit d’une fourchette prévisionnelle, non d’un paiement déjà effectué.

En décembre 2025, le gouvernement décide d’acheter le maximum de F-35A permis par le plafond voté. Le 6 mars 2026, il chiffre à environ 1,1 milliard de francs supplémentaires la somme nécessaire pour maintenir 36 appareils. Cette option porterait le crédit initial à 7,135 milliards, au-delà du plafond autorisé. Le calcul suppose notamment un dollar à 0,80 franc et une réserve de risques.

Berne demande donc seulement 394 millions de francs de crédit additionnel. Le crédit total passe de 6,035 à 6,429 milliards de francs. Le surcoût n’est donc pas effacé : le nombre d’avions baisse. Les autorités estiment que cette enveloppe permettra d’obtenir environ 30 appareils, sous réserve du prix des lots restant à négocier.

Le second dérapage des infrastructures

Les bases de Payerne, Meiringen et Emmen doivent recevoir simulateurs, installations informatiques et équipements adaptés. Leur crédit de construction initial était de 120 millions de francs. Le Contrôle fédéral des finances a relevé un devis de près de 200 millions en 2025, et plus de 50 millions de projets connexes distincts. Le programme immobilier 2026 a ajouté 89 millions de francs pour ces travaux. S’y ajoutent 30 millions pour l’isolation acoustique. Ces montants restent distincts de l’achat des avions.

Les responsables politiques face aux conclusions de l’enquête

Dès 2022, le Contrôle fédéral des finances avait contesté l’existence d’une garantie juridique absolue. Le DDPS avait rejeté cette lecture. Selon la commission parlementaire, peu de responsables avaient lu l’intégralité du contrat ; le service juridique interne d’armasuisse avait été marginalisé au profit d’un cabinet extérieur.

Autre défaillance : armasuisse disposait d’alertes dès août 2024. La cheffe du DDPS de l’époque, Viola Amherd, en avait été informée, mais le Conseil fédéral dans son ensemble ne l’a appris qu’en mars 2025. La commission critique ce délai, le pilotage des négociations et certaines lacunes d’archivage. Elle ne démontre aucune fraude ; elle relève un défaut de pilotage et une communication excessivement catégorique.

Le Parlement accorde davantage pour obtenir moins d’avions

Le Conseil des États approuve la rallonge en juin 2026. Le 15 septembre, le Conseil national la valide par 128 voix contre 62, avec cinq abstentions ; le message sur l’armée 2026 est définitivement adopté. Une proposition d’ajouter encore 650 millions pour revenir à 36 appareils est rejetée. La majorité veut renouveler la flotte sans relancer une sélection ; la minorité privilégie d’autres capacités militaires.

L’arbitrage a une conséquence militaire : avec 30 appareils au lieu de 36, le nombre de missions simultanées, les réserves destinées à l’entraînement et l’endurance en crise sont réduits. Le DDPS estime même qu’une défense aérienne soutenable en cas de menace majeure nécessiterait entre 55 et 70 chasseurs modernes. La supériorité technique ne remplace pas des appareils manquants.

Les premiers appareils doivent servir à l’instruction aux États-Unis dès 2027, avant des arrivées en Suisse à partir de 2028. Le nombre final devra être communiqué à Washington d’ici au deuxième trimestre 2027 pour garantir les créneaux industriels. L’affaire interroge tous les achats d’avions de chasse : un matériel peut réussir son évaluation technique et échouer à l’examen contractuel. C’est cette contradiction, davantage que le seul montant de la rallonge, qui fragilise la confiance dans le programme suisse.

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