Gripen made in Canada : l’offre choc de Saab face au tout F-35

Saab Gripen Canada

Saab propose d’assembler 72 Gripen au Canada et d’ajouter 6 GlobalEye, misant sur l’emploi, la souveraineté et la posture arctique face aux États-Unis.

En résumé

Le 19 janvier, Saab a remis sur la table une proposition qui vise directement un nerf canadien : l’indépendance industrielle. L’offre suédoise promet l’assemblage de Gripen E/F au Canada, à hauteur de 72 appareils, et ajoute 6 GlobalEye pour renforcer la surveillance aérienne et la gestion du combat. Le message est clair : Ottawa peut moderniser sa défense aérienne en gardant une part plus importante de valeur sur son territoire, plutôt que de dépendre exclusivement d’un fournisseur américain. Cette approche intervient dans un contexte sensible. Le Canada a déjà acté l’achat de 88 F-35 pour remplacer ses CF-18, mais le programme est critiqué pour sa dérive de coûts et son calendrier sous tension. Saab exploite donc une fenêtre politique : proposer un plan “souverainiste”, industrialisant la flotte et promettant une autonomie de soutien plus forte. Pour Ottawa, l’offre est séduisante sur le papier, car elle touche l’emploi, la maintenance et la posture NORAD dans l’Arctique. Pour Saab, c’est une opportunité rare de pénétrer un marché dominé par Washington.

L’offre suédoise qui vise un point faible canadien

Le Canada ne manque pas d’alliés. Il manque de marges de manœuvre. Sa défense est prise entre une géographie gigantesque et un budget qui doit financer plusieurs priorités en même temps : chasse, surveillance, sous-marins, artillerie, cyber et présence dans le Grand Nord.

Dans ce décor, Saab a choisi une stratégie agressive : ne pas vendre seulement un avion, mais une trajectoire industrielle complète. Le principe mis en avant est simple : un pays ne “possède” jamais totalement une flotte moderne s’il ne contrôle pas sa chaîne de soutien, ses pièces critiques et sa montée en puissance en cas de crise.

C’est précisément là que l’offre suédoise veut marquer des points, en promettant un assemblage local et des retombées directes. Le fait d’ajouter une composante de surveillance aérienne à longue portée, via le GlobalEye, renforce la cohérence militaire du paquet.

La stratégie de Saab, pensée comme un levier politique autant que militaire

Saab ne joue pas contre le F-35 sur la furtivité. Le duel serait déséquilibré. Saab joue sur trois leviers qui parlent aux gouvernements.

L’argument de la souveraineté industrielle

L’industrie de défense est un sujet de plus en plus politique au Canada. L’idée d’une dépendance excessive vis-à-vis des États-Unis progresse, surtout quand les relations commerciales deviennent plus rudes ou imprévisibles.

Proposer d’assembler localement une flotte de chasse, c’est promettre un retour immédiat : emplois, compétences, sous-traitance, et surtout un début de contrôle sur la maintenance lourde.

L’objectif implicite est de transformer une dépense militaire en projet économique national. Saab appuie exactement là où les débats sur le F-35 sont les plus sensibles.

L’argument du coût de possession

Un avion peut être compétitif à l’achat et ruineux sur 30 ans. Dans le cas du F-35, le Canada fait face à une inflation annoncée par ses propres institutions.

Le Bureau du directeur parlementaire du budget a estimé, en 2023, un coût total de cycle de vie d’environ 73,9 milliards de dollars canadiens, dont 19,8 milliards pour l’acquisition et 53,8 milliards pour l’exploitation et le soutien. C’est le poste qui écrase tout le reste. Saab sait que c’est un angle d’attaque crédible : un avion plus simple, plus léger, mieux industrialisable localement, peut apparaître comme un choix rationnel pour une flotte “de masse”.

L’argument du “package” GlobalEye

Le GlobalEye n’est pas un gadget. C’est un multiplicateur. Un pays qui dispose d’avions de veille avancée gagne en détection, en coordination et en contrôle de l’espace aérien. Pour un territoire immense, c’est un avantage direct.

Saab propose donc une solution complète : chasse + alerte avancée. C’est aussi une manière de dire : “vous ne dépendrez pas uniquement des capteurs et des architectures américaines”.

Les raisons concrètes qui rendent l’offre attractive pour Ottawa

Le Canada n’a pas besoin d’un avion de chasse uniquement pour “faire comme les autres”. Il doit répondre à des missions très spécifiques.

Une posture aérienne dictée par les distances

Le Canada doit surveiller et défendre un espace aérien qui se compte en millions de kilomètres carrés. La pression augmente avec le retour de la compétition stratégique dans le Nord. Les patrouilles, les interceptions, la présence permanente et la capacité de réaction sont plus importantes que la perfection technologique.

Dans ce contexte, une flotte disponible, soutenable et bien connectée peut peser plus qu’un avion ultra-sophistiqué mais coûteux à faire voler.

Le rôle central de NORAD et du Grand Nord

L’architecture de défense nord-américaine repose sur des capteurs, des procédures et une coordination en continu. Un avion de chasse ne sert pas seulement à combattre. Il sert à identifier, intercepter, contraindre et dissuader.

La surveillance et la coordination sont donc essentielles. C’est là que le GlobalEye fait sens : il renforce la détection et offre un relais en altitude, utile pour des opérations au-dessus de zones isolées, maritimes ou polaires.

Une industrie nationale à renforcer plutôt qu’à compenser

Le Canada possède déjà une base aéronautique solide. Il sait produire, entretenir, intégrer. Mais la question est la valeur réellement captée sur une grande flotte.

Assembler 72 chasseurs localement signifie aussi structurer une capacité de maintenance, former des équipes, créer des stocks et bâtir une résilience. Cela répond à une inquiétude récurrente : que se passe-t-il si la chaîne américaine devient saturée, ou si les livraisons s’étirent ?

Les budgets en toile de fond et la fragilité du programme F-35

L’offre Saab s’inscrit dans une période délicate pour le programme canadien.

Le Canada prévoit l’achat de 88 F-35. Le gouvernement présente ce projet comme central pour honorer ses engagements de défense et remplacer une flotte vieillissante. Mais le débat public s’est durci.

En juin 2025, un rapport relayé par Reuters cite une hausse d’au moins 45% du coût estimé du programme, désormais projeté entre 27,7 et 33,2 milliards de dollars canadiens, contre 19 milliards lors de l’annonce initiale. Cette dérive est attribuée à la monnaie, aux infrastructures et aux retards. La même source rappelle que le Canada s’est engagé financièrement sur les premiers appareils, tout en lançant une revue. Les livraisons sont attendues entre 2026 et 2032.

Ce contexte crée une fenêtre. Quand un programme devient politiquement coûteux, une alternative “industrialisation locale” peut séduire, même si elle ne remplace pas totalement le besoin initial.

Le Gripen face au F-35, une question de rôle plus que de prestige

Le Gripen ne battra pas le F-35 sur la furtivité. Ce n’est pas le sujet. La question est plutôt : de quoi le Canada a réellement besoin, et à quel prix.

Une flotte mixte, sur le papier, peut sembler cohérente

L’idée d’un “panachage” existe : garder une composante F-35 pour les missions les plus exigeantes, et ajouter une flotte de Gripen pour les tâches de souveraineté et d’interception.

Mais cette logique a un coût caché : deux flottes, deux chaînes logistiques, deux formations, deux stocks, deux pipelines de maintenance. Le gain opérationnel peut être réel, mais la complexité explose vite.

Le Gripen cible les missions quotidiennes

Le Gripen est conçu pour être opérable, rapide à remettre en ligne, et adapté à des environnements où la disponibilité compte. Pour des interceptions, des patrouilles, des alertes, des exercices, c’est un profil qui parle aux budgets.

Le F-35 vise la haute intensité intégrée

Le F-35 est un système de capteurs et de fusion de données aussi important qu’un avion. Il est pensé pour pénétrer des environnements très défendus, partager l’information et agir comme nœud de combat. C’est une autre catégorie de valeur, et donc une autre facture.

Ottawa doit donc arbitrer : privilégier une supériorité qualitative maximale, ou préserver une capacité de masse soutenable.

Les gains potentiels pour Saab sur un marché symbolique

Pour Saab, le Canada est une cible exceptionnelle.

Une vitrine stratégique

Gagner au Canada serait une démonstration de crédibilité dans l’OTAN et en Amérique du Nord. C’est une vitrine pour d’autres clients : si Ottawa juge l’offre fiable, d’autres pays peuvent suivre.

Un accès à un écosystème industriel riche

Le Canada dispose de compétences, d’infrastructures et de sous-traitants capables de soutenir une production, même partielle. Pour Saab, cela réduit le risque industriel et augmente les chances d’obtenir une coalition politique interne en faveur du projet.

Un coup porté à l’hégémonie américaine

Même si Ottawa conserve le F-35, introduire un chasseur suédois dans le dispositif serait déjà une victoire symbolique. Cela signifierait : “le Canada diversifie et négocie autrement”. Pour Saab, c’est un gain d’image et de positionnement majeur.

Saab Gripen Canada

Les limites et les zones grises de la proposition suédoise

Il faut aussi être honnête : une offre peut être séduisante et pourtant difficile à transformer en contrat.

La dépendance indirecte via certains composants

Le Gripen E repose sur un moteur américain (F414). Cela signifie des dépendances de licences et d’autorisations. Dans un contexte de souveraineté, c’est un point qui mérite d’être assumé, pas contourné.

Le risque d’un débat politique très polarisé

Le Canada est pris entre son alliance historique avec Washington et la tentation de diversifier. Une décision “anti-américaine” serait politiquement explosive. Saab doit donc convaincre sans donner l’impression d’une rupture.

La crédibilité du calendrier industriel

Assembler au Canada est ambitieux. Cela implique des investissements, de l’ingénierie, des transferts, des certifications. Si le calendrier devient trop long, l’argument de disponibilité perd de sa force.

Ce que le Canada teste réellement avec cette offre

Derrière l’annonce, le sujet dépasse Saab et le Gripen. Le Canada teste une idée : peut-il reprendre la main sur sa défense aérienne sans se couper de son allié essentiel ?

L’offre suédoise met Ottawa face à un choix de modèle.

  • modèle d’intégration totale américaine, très performant mais très dépendant
  • modèle plus diversifié, plus industriel, plus contrôlable sur le territoire

Ce débat est rarement posé aussi frontalement. Saab le force à exister, en liant chasse, surveillance et emplois.

Et c’est peut-être cela, le plus intéressant : cette proposition agit comme une contrainte de vérité. Elle oblige le Canada à chiffrer, à comparer et à dire ce qu’il veut vraiment protéger : ses frontières, son industrie, ou la cohérence d’un bloc stratégique.

Une fin de partie ouverte, mais un signal déjà puissant

Même si l’offre n’aboutit pas, Saab a déjà gagné quelque chose : remettre la souveraineté au centre du débat aérien canadien.

Le Gripen n’est pas seulement vendu comme un avion. Il est vendu comme une capacité à ne pas dépendre d’un fournisseur unique. Dans une période où la sécurité redevient centrale, cette promesse a un poids réel.

Reste une question simple, mais décisive : Ottawa veut-il acheter une solution, ou acheter une relation ?

Sources

Opex360 – “Saab propose d’assembler 72 Gripen E/F et 6 GlobalEye au Canada”, 19 janvier 2026
Canada.ca – Future Fighter Capability Project (achat de 88 chasseurs)
Reuters – Cost of Canada’s new US-made fighter jet fleet set to rise, 10 juin 2025
Reuters – Canada PM Carney says review of F-35 jet order…, 25 juin 2025
Parliamentary Budget Officer – The Life Cycle Cost of Canada’s F-35 Program, 2 novembre 2023
Defense News – Canada faces dense defense-acquisition docket as F-35 review looms, 16 mai 2025
Reuters – Saab wins order from France for two GlobalEye surveillance planes, 30 décembre 2025

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