PAK-DA, missiles hypersoniques Oreshnik et drones armés : Moscou redessine sa doctrine aérienne entre dissuasion stratégique, frappes combinées et défis industriels.
En résumé
Le 8 janvier, le Kremlin a confirmé que le premier vol du bombardier furtif PAK-DA reste programmé pour début 2026. Cette annonce intervient dans un contexte de transformation profonde de la doctrine aérienne russe. Contrairement aux approches occidentales axées sur la pénétration directe des défenses, le PAK-DA est conçu comme une plateforme de lancement à longue portée, destinée à tirer des missiles de croisière et hypersoniques depuis des zones protégées. En parallèle, la Russie intensifie l’usage du missile Oreshnik, un IRBM à capacité MIRV, et adapte ses drones Shahed pour des missions air-air. L’ensemble s’inscrit dans une logique de frappes combinées visant à saturer les défenses adverses avant de délivrer des coups stratégiques quasi impossibles à intercepter. Reste une inconnue centrale : la capacité réelle de l’industrie russe à produire moteurs, matériaux composites et systèmes avancés sous régime de sanctions. Le pari est audacieux. Les implications géopolitiques le sont tout autant.
Le retour annoncé du PAK-DA sur l’agenda russe
La confirmation d’un premier vol du PAK-DA début 2026 marque une étape symbolique. Le programme, lancé il y a plus d’une décennie, a accumulé les retards. Longtemps perçu comme un projet vitrifié par les contraintes budgétaires et industrielles, il réapparaît désormais comme un pilier potentiel de la dissuasion aérienne russe.
Le PAK-DA est développé par Tupolev pour remplacer progressivement les Tu-95MS et compléter les Tu-160 modernisés. Sa configuration de type aile volante vise une faible signature radar, non pour pénétrer en profondeur des défenses denses, mais pour rester indétectable aux radars longue portée tout en opérant à distance.
Une philosophie opposée à celle du B-21 américain
La comparaison avec le B-21 Raider est éclairante. Les États-Unis conçoivent le B-21 comme un bombardier capable de pénétrer les bulles A2/AD adverses. La Russie adopte une approche différente. Le PAK-DA doit rester hors de portée des systèmes sol-air les plus avancés, tout en servant de camion à missiles.
Cette logique s’appuie sur la montée en puissance des missiles de croisière à très longue portée et des vecteurs hypersoniques. Le bombardier n’est plus l’arme principale. Il devient un multiplicateur, discret et endurant, capable de lancer des frappes stratégiques sans s’exposer directement.
Les défis industriels derrière l’annonce de 2026
Annoncer un vol en 2026 est une chose. Le réaliser en est une autre. Le principal défi concerne les matériaux composites nécessaires à une cellule furtive de grande taille. La Russie a démontré des capacités dans ce domaine, mais à des volumes limités. Les sanctions occidentales ont compliqué l’accès à certaines chaînes d’approvisionnement critiques.
Autre point clé : la motorisation. Le PAK-DA est censé bénéficier de moteurs dérivés de l’Izdeliye 30, développés initialement pour le Su-57. Ces moteurs promettent une meilleure efficacité et une signature réduite. Toutefois, leur mise en production de série reste lente et techniquement exigeante.
Un premier vol en 2026 serait donc moins le signe d’une maturité industrielle complète qu’une démonstration politique et technologique. Il servirait à montrer que le programme existe réellement, même si l’entrée en service opérationnelle demeure lointaine.
Le missile Oreshnik comme pivot doctrinal
Parallèlement au PAK-DA, la Russie met en avant le missile Oreshnik. Observé pour la première fois en novembre 2024 lors d’une frappe contre Dnipro, Oreshnik représente une nouvelle catégorie d’arme dans l’arsenal russe.
Il s’agit d’un missile balistique de portée intermédiaire, estimée à plusieurs milliers de kilomètres, capable d’atteindre des vitesses hypersoniques supérieures à Mach 10. Sa capacité à emporter des ogives multiples indépendantes (MIRV) renforce son potentiel de saturation.
Vitesse, trajectoire et interception quasi impossible
La combinaison vitesse et trajectoire rend Oreshnik extrêmement difficile à intercepter. Les systèmes occidentaux comme Patriot ou SAMP/T sont conçus pour contrer des missiles balistiques classiques ou des cibles aérodynamiques. Face à un IRBM hypersonique manœuvrant, leurs fenêtres d’interception se réduisent drastiquement.
Ce constat nourrit le discours russe sur l’invulnérabilité de ses nouvelles armes. Même si cette invulnérabilité n’est pas absolue, le simple fait de compliquer la défense modifie les calculs stratégiques adverses.
Oreshnik comme outil de communication stratégique
Au-delà de son effet militaire, Oreshnik joue un rôle de signalement stratégique. Son emploi en Ukraine ne vise pas uniquement des objectifs tactiques. Il envoie un message clair à l’OTAN : la Russie dispose de vecteurs capables de franchir les défenses actuelles.
Ce message s’inscrit dans une logique de dissuasion élargie. Il rappelle que l’escalade technologique peut précéder, voire remplacer, l’escalade nucléaire classique. Dans cette optique, Oreshnik devient une arme politique autant qu’un système de frappe.
Les drones Shahed armés, un nouvel étage tactique
Autre évolution notable : l’adaptation des drones Shahed avec des capacités air-air. Initialement conçus comme munitions rôdeuses, ces drones sont désormais modifiés pour intercepter ou perturber des drones et missiles ukrainiens.
Cette évolution illustre une logique d’innovation pragmatique. Les Shahed, peu coûteux et produits en masse, servent à épuiser les stocks de missiles sol-air adverses. Leur armement air-air ajoute une couche supplémentaire, transformant ces drones en chasseurs rudimentaires de cibles lentes.

La doctrine des frappes combinées hypersoniques
L’ensemble de ces systèmes s’inscrit dans une doctrine désormais assumée. Les frappes russes suivent un schéma récurrent. D’abord, des vagues de drones Shahed saturent les défenses. Ensuite, des missiles de croisière forcent l’activation des radars et des intercepteurs. Enfin, des missiles Kinzhal, Zircon ou Oreshnik frappent des cibles stratégiques pendant que les défenses rechargent.
Cette séquence vise à désorganiser plutôt qu’à détruire immédiatement. Elle exploite les limites structurelles des systèmes de défense occidentaux, notamment la rareté et le coût élevé des missiles intercepteurs.
Le rôle futur du PAK-DA dans cette architecture
Dans ce cadre, le PAK-DA trouverait naturellement sa place. En restant discret à longue distance, il pourrait lancer des salves de missiles hypersoniques ou de croisière sans révéler sa position. Sa furtivité n’est pas un outil d’infiltration, mais un facteur de survie face aux capteurs stratégiques.
Associé à des armes comme Oreshnik, le bombardier deviendrait un nœud central d’une chaîne de frappe en profondeur, capable d’agir sans franchir les lignes de défense adverses.
Une rupture de paradigme assumée
La Russie ne cherche plus à reproduire le modèle occidental. Elle développe une approche asymétrique, fondée sur la portée, la vitesse et la saturation. Cette rupture de paradigme reflète à la fois des contraintes industrielles et une lecture lucide des équilibres militaires actuels.
Plutôt que de rivaliser sur la pénétration fine, Moscou investit dans des vecteurs capables de contourner les défenses par la physique même de leurs trajectoires et de leurs vitesses.
Les limites et les inconnues
Cette stratégie n’est pas sans risques. Elle repose sur des technologies complexes, coûteuses et difficiles à produire en masse. Les sanctions, la pression sur les chaînes industrielles et la concurrence interne entre programmes peuvent freiner la montée en puissance.
De plus, l’adversaire s’adapte. Les recherches occidentales sur l’interception hypersonique progressent. Les architectures de défense évoluent. L’avantage actuel n’est pas garanti dans le temps.
Une aviation russe en recomposition
Entre le PAK-DA, Oreshnik et l’évolution des drones, l’aviation russe traverse une phase de recomposition profonde. Elle ne vise pas la supériorité aérienne classique, mais la capacité de frappe stratégique sous contrainte.
Le premier vol du PAK-DA, s’il a lieu en 2026, sera un signal fort. Non pas celui d’une victoire technologique définitive, mais celui d’une Russie déterminée à imposer sa propre logique de la guerre aérienne moderne, en jouant sur la portée, la vitesse et la psychologie stratégique.
Sources
Communications officielles du Kremlin et du ministère russe de la Défense, janvier.
Analyses spécialisées sur le programme PAK-DA et l’industrie aéronautique russe.
Études ouvertes sur les missiles hypersoniques russes Oreshnik, Kinzhal et Zircon.
Rapports sur l’évolution des frappes combinées et l’emploi des drones Shahed.
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