Le F-35 utilise déjà une automatisation avancée, et il entre désormais dans une vraie phase IA. Capacités, limites, missions et export aux alliés : ce qui change.
En résumé
Le débat sur les capacités IA du F-35 souffre d’un problème simple : beaucoup de commentaires confondent intelligence artificielle, automatisation avancée, fusion de données et futures briques logicielles encore en test. Aujourd’hui, le F-35 n’est pas un chasseur « autonome ». Il ne décide pas seul de tirer. En revanche, il est déjà une machine de traitement tactique redoutable. Sa force repose sur la sensor fusion, la priorisation des menaces, la corrélation de pistes, l’affichage synthétique sur le casque et la diffusion sécurisée d’informations vers d’autres plateformes. Avec le Tech Refresh 3 et le Block 4, cette logique change d’échelle : plus de puissance de calcul, plus de mémoire, une meilleure reconnaissance de cibles, des capacités accrues de guerre électronique et une base technique plus favorable à l’intégration de modèles IA. Depuis février 2026, Lockheed Martin a même testé en vol une capacité IA de Combat ID sur F-35. C’est important. Mais il faut rester précis : c’est une démonstration tactique prometteuse, pas encore une révolution généralisée dans toute la flotte.
Le vrai sujet : le F-35 n’est pas d’abord un avion « intelligent », c’est un avion qui fusionne
Quand on parle d’intelligence artificielle F-35, il faut d’abord remettre les mots à leur place. La base du F-35, aujourd’hui, n’est pas une IA décisionnelle au sens grand public du terme. Son cœur opérationnel repose sur une architecture de capteurs, de fusion et de restitution. L’avion collecte des signaux radar, infrarouges, électromagnétiques et de liaison de données, les corrèle, puis présente au pilote une image synthétique du champ de bataille. Ce n’est pas « magique ». C’est une automatisation de très haut niveau, conçue pour réduire la charge cognitive du pilote et accélérer la décision humaine.
L’US Air Force rappelle que le F-35 dispose notamment du Distributed Aperture System (DAS), qui fournit une surveillance sphérique autour de l’avion pour l’alerte missile, l’alerte aérienne et la vision jour/nuit. À cela s’ajoute l’EOTS pour la détection et le ciblage air-sol, mais aussi pour la détection air-air à longue portée. Le casque du pilote concentre ensuite ces données sur la visière. Autrement dit, le F-35 ne donne pas seulement des capteurs au pilote. Il lui évite de perdre du temps à reconstruire mentalement la situation tactique. C’est là que commence sa supériorité.
C’est aussi pour cela qu’il faut être franc : une bonne partie de ce que beaucoup appellent « IA » sur le F-35 est, en réalité, de la fusion d’informations, du tri automatique et de l’aide à la décision. C’est déjà considérable. En combat moderne, réduire quelques secondes de latence mentale vaut souvent plus qu’un gain marginal de vitesse. Lockheed Martin insiste d’ailleurs davantage sur la capacité du F-35 à « collecter, analyser et partager » la donnée que sur une autonomie logicielle complète.
Le socle technique qui rend l’IA crédible à bord
Le vrai saut vient du Tech Refresh 3 (TR-3). C’est le nouveau socle matériel et logiciel qui doit permettre au F-35 de supporter les évolutions du Block 4. Le JPO explique clairement que TR-3 apporte la puissance de calcul nécessaire pour les capteurs modernisés, des armes plus longues portées, une guerre électronique améliorée, une fusion de données plus puissante et une interopérabilité accrue entre plateformes. En langage simple : sans TR-3, le F-35 reste un très bon avion ; avec TR-3, il peut accueillir des fonctions plus gourmandes, plus rapides et plus ambitieuses.
Lockheed Martin décrit TR-3 comme une évolution de l’architecture de mission avec un nouveau processeur central intégré, un affichage panoramique amélioré, plus de mémoire et d’autres capacités classifiées. C’est essentiel pour le sujet de l’IA. Une capacité IA embarquée ne dépend pas seulement d’un algorithme. Elle dépend surtout de trois choses : la puissance disponible, la rapidité d’accès aux données et la possibilité de mettre à jour le logiciel sans casser le reste du système. C’est précisément ce que TR-3 cherche à améliorer.
Le problème, et il faut le dire sans détour, est que cette modernisation reste en retard. Le GAO indiquait en septembre 2025 que le Block 4 coûtait déjà plus de 6 milliards de dollars supplémentaires et que son achèvement était retardé d’au moins cinq ans par rapport aux estimations initiales. Le même rapport précisait que le TR-3, évalué à 1,9 milliard de dollars, était le principal facteur des retards de livraison de 2024. Il ne suffit donc pas de promettre de l’IA. Encore faut-il livrer l’infrastructure logicielle et matérielle qui la rend exploitable.
La première vraie démonstration IA testée en vol
La nouveauté la plus sérieuse et la plus récente date de février 2026. Lockheed Martin a annoncé avoir testé en vol une capacité de Combat Identification améliorée par IA, intégrée au système de fusion d’informations du F-35. Le point important n’est pas marketing. Le point important, c’est que l’entreprise affirme qu’un modèle tactique a généré pour la première fois en vol une identification de combat indépendante, affichée directement au pilote. Cela change la nature du débat : on ne parle plus seulement d’automatisation classique, mais bien d’une brique IA appliquée à une tâche tactique concrète.
Dans ce test, appelé Project Overwatch, le modèle IA/ML a servi à lever des ambiguïtés entre différents émetteurs. En clair, le système a aidé à distinguer plus vite la nature de signaux ou de menaces qui, dans un environnement saturé, peuvent se ressembler. Lockheed ajoute que des ingénieurs ont pu étiqueter de nouveaux émetteurs, réentraîner le modèle en quelques minutes, puis recharger la version mise à jour pour le vol suivant au cours du même cycle de préparation de mission. C’est probablement l’élément le plus intéressant de toute l’annonce : la vitesse de reprogrammation tactique. Une IA utile en guerre n’est pas seulement une IA performante. C’est une IA que l’on peut adapter rapidement au contact.
Il faut cependant garder la tête froide. Cette démonstration ne signifie pas que toute la flotte F-35 dispose déjà d’une IA de combat mature, validée et généralisée. Lockheed parle de résultats de vol qui « informeront » les futurs développements et les voies d’intégration possibles. Ce vocabulaire compte. Il indique une avancée réelle, mais encore en transition entre démonstration, qualification et éventuelle mise en production. Ceux qui présentent déjà cela comme un standard opérationnel généralisé vont trop vite.
Ce que l’IA peut concrètement permettre sur les missions du F-35
La première application évidente est l’identification des menaces en environnement brouillé. En guerre électronique dense, un pilote ne manque pas d’informations ; il en a trop. L’IA peut alors servir à classer, hiérarchiser et corriger plus vite des ambiguïtés entre émissions radar, signatures électromagnétiques ou comportements de plateformes adverses. C’est exactement le cas d’usage de Project Overwatch. Sur un chasseur furtif censé entrer en premier dans une bulle antiaérienne contestée, cette capacité est plus qu’un confort. C’est un multiplicateur de survie.
La deuxième application concerne la reconnaissance de cibles. Lockheed Martin associe déjà le Block 4 à une amélioration du target recognition. Cela peut recouvrir plusieurs réalités : meilleure corrélation multi-capteurs, discrimination plus fiable entre contacts amis, neutres et hostiles, ou encore réduction des faux positifs dans des scènes tactiques saturées. Là encore, il ne faut pas fantasmer un avion qui « choisit » seul ses objectifs. La valeur réelle est plus sobre, mais très concrète : aider le pilote à décider plus vite et avec moins d’erreurs.
La troisième application est la guerre électronique non cinétique. Le Block 4 doit ajouter des capacités EW avancées, et le JPO cite explicitement des fonctions améliorées dans ce domaine. Une IA embarquée ou semi-embarquée peut, à terme, aider à mieux reconnaître des schémas d’émissions, prioriser les menaces, recommander des réponses et accélérer le reparamétrage des bibliothèques de menaces. C’est un terrain logique, car la guerre électronique moderne est un problème d’analyse rapide de signaux, donc un terrain naturel pour des modèles d’apprentissage bien entraînés.
La quatrième application touche au rôle du F-35 comme nœud de combat. Le F-35 n’est pas seulement un tireur. Lockheed le présente comme un « force multiplier » capable de partager en temps réel des informations entre domaines et entre forces alliées. Dans cette logique, l’IA peut servir non pas à « piloter » l’avion, mais à mieux filtrer ce qui doit être diffusé, à qui, et dans quel ordre. À l’ère des combats distribués, le volume d’informations devient vite ingérable. Un avion qui sait prioriser la donnée utile peut peser davantage qu’un avion qui ne fait qu’en générer.
Enfin, il y a la perspective du piloted and drone teaming. Le site F-35 met désormais en avant le tandem entre avion piloté et drones. Il faut lire cela correctement : le F-35 n’est pas annoncé comme un drone autonome, mais comme une plateforme apte à opérer dans un écosystème où l’IA, les capteurs distribués et les appareils non habités travaillent ensemble. Là encore, l’IA à bord sert surtout à gérer l’information, à accélérer les choix tactiques et à coordonner plus finement l’action d’un ensemble de capteurs et d’effecteurs.

Les performances qui comptent vraiment pour parler d’IA
Sur le papier, le F-35A atteint Mach 1,6, soit environ 1 930 km/h (1,200 mph). Son rayon de combat sur carburant interne est supérieur à 1 093 km (590 nmi) et sa portée interne dépasse 2 200 km (1,200 nmi). Il peut emporter jusqu’à 8 160 kg de charges (18,000 lb). Ces chiffres restent importants, mais ils ne disent pas l’essentiel du sujet IA. La vraie performance du F-35 n’est plus seulement cinématique. Elle est cognitive. L’avion gagne parce qu’il voit, fusionne, hiérarchise et partage avant l’autre.
C’est précisément ce qui explique la logique du programme. En février 2026, le F-35 comptait plus de 1 300 appareils livrés, plus d’1 million d’heures de vol, 51 bases dans le monde, plus de 3 290 pilotes formés et plus de 20 100 maintenanciers formés. À cette échelle, chaque amélioration logicielle compte énormément. Une nouvelle fonction IA utile n’impacte pas seulement un escadron. Elle peut, à terme, transformer une flotte mondiale. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle le F-35 reste central pour les États-Unis et leurs alliés : l’effet d’échelle logiciel devient lui-même un avantage stratégique.
Ce que les alliés recevront réellement en matière d’IA
Sur le principe, la réponse officielle est assez claire : les évolutions Block 4 concernent les trois variantes et bénéficient à toutes les nations opérant le F-35. Lockheed le répète à plusieurs reprises. Si une capacité IA est intégrée comme partie d’un incrément validé de Block 4, la logique du programme pousse donc vers une diffusion large au sein de l’écosystème F-35, et pas seulement vers un usage américain isolé.
Mais la réalité est plus subtile. Ce qui sera « vendu » aux alliés ne sera pas forcément un package uniforme d’IA librement modifiable. Le F-35 reste un système très centralisé, piloté par une architecture commune, des standards logiciels, des cycles de mise à jour et des briques classifiées. Les alliés profitent de la base commune, oui. En revanche, la profondeur d’accès, le rythme d’intégration, les données sensibles, certaines bibliothèques de menaces et certaines fonctions les plus sensibles restent encadrés. C’est tout l’enjeu des mission data files.
Le cas des laboratoires de reprogrammation est révélateur. En 2024, le Royaume-Uni, l’Australie et le Canada ont renforcé leur partenariat au sein de leur centre commun de mission data à Eglin. Le site F-35 rappelle que ces fichiers de mission permettent aux F-35 de détecter, identifier, localiser et contrer des menaces sur le spectre électromagnétique. Dit autrement, l’IA ne vaut rien sans bonnes données de référence. Et ces données, elles, relèvent d’une chaîne de souveraineté partielle, d’alliance et de validation. Les alliés recevront donc des capacités plus avancées, mais à l’intérieur d’un cadre très structuré, pas comme un logiciel civil qu’on modifie à volonté.
Il faut donc éviter deux erreurs opposées. La première consiste à croire que les alliés recevront une version « vide » ou dégradée de toute avancée logicielle. C’est faux : la valeur du programme F-35 repose justement sur la standardisation, l’interopérabilité et la masse critique de la flotte commune. La seconde consiste à croire que chaque client disposera d’une souveraineté totale sur toutes les briques IA, tous les modèles et tous les flux de données. C’est tout aussi faux. Le F-35 est une plateforme de coalition, mais aussi une architecture de dépendance organisée.
Ce que le mot “IA” cache encore mal dans le débat public
Le discours industriel tend naturellement à élargir le périmètre du mot « IA ». Pourtant, sur le F-35, le point décisif n’est pas de savoir si un algorithme porte cette étiquette. Le point décisif est de savoir s’il réduit réellement le temps entre détection, compréhension et décision. Si la réponse est oui, la capacité a un sens militaire. Si la réponse est non, ce n’est qu’un argument commercial de plus.
Le F-35 entre bien dans une nouvelle phase. Les briques historiques de fusion de données et d’aide à la décision sont déjà là. Les briques IA, elles, commencent à sortir du laboratoire pour entrer dans des démonstrations tactiques sérieuses. La trajectoire est claire : meilleure identification, meilleure guerre électronique, meilleure coordination avec des systèmes non habités, et cycles de reprogrammation plus rapides. Mais la route reste contrainte par une réalité brutale : la modernisation logicielle du F-35 est lourde, coûteuse et en retard. C’est ce qui empêchera encore quelque temps toute bascule rapide vers une « IA omniprésente » à bord.
Ce qui se joue ici est plus large que le F-35. Si le programme réussit à industrialiser ces nouvelles capacités à l’échelle d’une flotte de plus de 1 300 avions, il fixera une norme pour la prochaine décennie : celle d’un chasseur qui ne domine pas seulement par sa furtivité ou ses missiles, mais par sa capacité à absorber, interpréter et redistribuer l’information plus vite que tous les autres. Et, dans un combat aérien moderne, c’est probablement cela, la vraie définition d’une supériorité aérienne durable.
Sources
Lockheed Martin / F35.com, Lockheed Martin Applying AI to Enhance F-35 Combat Identification System, 23 février 2026.
Lockheed Martin / F35.com, Block 4 Capabilities Sharpen the F-35’s Edge, 1er août 2024.
F-35 Joint Program Office / Air Force Materiel Command, F-35 Conducts First Flight with TR-3, 10 janvier 2023.
U.S. Government Accountability Office, F-35 Joint Strike Fighter: Actions Needed to Address Late Deliveries and Improve Future Development, 3 septembre 2025.
U.S. Air Force, F-35A Lightning II Fact Sheet.
Lockheed Martin / F35.com, 5th Gen Capabilities.
Lockheed Martin / F35.com, Fast Facts, mis à jour 2026.
Lockheed Martin / F35.com, Allies Strengthen F-35 Mission Data Partnership, 24 avril 2024.
Lockheed Martin, F-35A Product Card.
BAE Systems, AN/ASQ-239 F-35 EW countermeasure system.
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