Les drones turcs et chinois s’imposent en Afrique

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Au Sahel et en Afrique de l’Est, les drones turcs et chinois gagnent du terrain. Derrière leur succès, une réalité simple : ils coûtent moins qu’une aviation de chasse complète.

En résumé

La dynamique est claire, même si certains chiffres circulent plus vite que les contrats vérifiables. En Afrique, les drones armés turcs et chinois s’imposent comme l’outil aérien le plus accessible pour des armées sous pression budgétaire et engagées dans des conflits de contre-insurrection. Les modèles turcs, en particulier les familles Bayraktar et désormais Akıncı, progressent au Sahel et dans la Corne de l’Afrique. Les systèmes chinois, notamment Wing Loong et CH-4, gardent une empreinte solide, avec une présence signalée dans environ dix pays africains selon des travaux de presse spécialisés. En parallèle, le continent ne se contente plus d’acheter : l’industrialisation locale progresse, de l’Égypte au Maroc, de l’Afrique du Sud au Nigeria. Le vrai basculement est stratégique. Pour beaucoup d’États, le drone ne complète plus l’aviation : il devient la réponse principale là où le “tout-jet” est trop cher, trop lourd à soutenir et souvent surdimensionné pour des missions de surveillance, de frappe ponctuelle et d’attrition contre des groupes armés.

Le basculement africain vers le drone n’est plus une tendance marginale

Le continent africain est devenu un terrain d’expansion prioritaire pour les exportateurs de drones. Le Monde relevait dès janvier 2024 que la Turquie, la Chine et Israël profitaient d’un appétit croissant des armées africaines pour les UAV armés, avec une accélération marquée des achats et des déploiements. Selon cette enquête, Ankara aurait vendu plus de 40 drones à environ dix pays africains depuis 2019, même si les chiffres précis restent opaques car tous les contrats ne sont pas publics.

La Chine conserve, de son côté, une profondeur commerciale importante. La même enquête du Monde indiquait que les Wing Loong et CH-4 chinois étaient commercialisés dans “quelque dix pays africains”. La Chine ne domine pas seulement par la technologie. Elle domine aussi par sa souplesse commerciale, la disponibilité de ses plateformes et une moindre réticence politique à exporter vers des théâtres sensibles.

Le phénomène n’est pas seulement commercial. SIPRI note que l’usage des UAV armés est désormais confirmé dans au moins six conflits en Afrique subsaharienne : Burkina Faso, Éthiopie, Mali, Nigeria, Somalie et Soudan. L’institut ajoute que plus de 940 civils ont été tués entre novembre 2021 et novembre 2024 dans des frappes liées à ces systèmes. Ce chiffre change la nature du débat. Le drone n’est plus un outil annexe. Il est devenu un instrument central de la conduite de guerre sur plusieurs théâtres africains.

Le succès turc repose sur un mélange d’efficacité, de prix et d’influence

La Turquie a compris avant d’autres qu’en Afrique, vendre un drone ne revient pas seulement à vendre un aéronef. C’est vendre une chaîne complète : formation, munitions, maintenance, parfois renseignement, parfois proximité diplomatique. Le Monde résumait ce mécanisme de façon directe : Ankara utilise la vente de drones comme une porte d’entrée politique sur le continent, dans une logique de long terme plus que de simple rentabilité immédiate.

Ce succès a d’abord reposé sur le Bayraktar TB2, devenu l’entrée de gamme armée la plus visible. Mais le sujet a changé d’échelle avec Akıncı, qui joue dans une catégorie plus lourde. Sur sa fiche officielle, Baykar présente l’Akıncı comme un drone MALE/HALE doté d’une autonomie de 24 heures ou plus, d’un plafond de 12 200 mètres (40 000 ft), d’une portée opérationnelle annoncée à 6 000 kilomètres et d’une capacité de communication en ligne de vue et au-delà. En clair, on n’est plus dans le drone tactique léger. On est dans un système capable de surveillance prolongée, de frappe et d’emploi sur de longues distances.

Les indices d’expansion en Afrique se multiplient, même quand les contrats exacts restent difficiles à documenter publiquement. Reuters a confirmé qu’un drone militaire malien s’était écrasé près de Tin Zaouatine en avril 2025, après qu’Alger a dit avoir abattu un “drone de surveillance armé” entré dans son espace aérien. Reuters n’a pas identifié le modèle, mais cet épisode montre bien que les armées sahéliennes intègrent désormais des plateformes armées dans leur dispositif de frontière et de contre-insurrection.

L’Akıncı apparaît aussi sur d’autres théâtres africains plus à l’est. Reuters a rapporté début février 2026 le déploiement d’un modèle puissant de drone turc à la frontière sud-ouest de l’Égypte, dans le contexte de la guerre au Soudan, signe d’une montée en gamme régionale. Cela ne prouve pas un achat africain direct dans chaque cas, mais cela montre que la plateforme turque de haut niveau circule déjà dans les équations de sécurité régionales du continent.

Le poids chinois reste majeur, surtout là où la rapidité prime sur la doctrine

La Chine conserve un avantage simple : elle sait livrer des drones armés sans imposer les mêmes contraintes politiques que les fournisseurs occidentaux. En Afrique, ce point reste décisif. Un pays engagé dans une guerre intérieure ou une crise de frontière cherche d’abord un système disponible, finançable et rapidement intégrable. Pékin sait répondre à cette demande.

Le Wing Loong II s’inscrit précisément dans cette logique. Les données techniques accessibles le décrivent comme un drone MALE capable d’emporter jusqu’à 480 kilogrammes d’armements sur plusieurs points d’emport, avec une endurance d’environ 32 heures selon les sources techniques de référence disponibles. Cela en fait une plateforme adaptée aux missions que recherchent beaucoup d’États africains : surveillance persistante, frappe d’opportunité, appui sur des zones étendues et démonstration de puissance à coût contenu.

Le cas nigérian illustre bien cette logique de portefeuille. Reuters rapportait en octobre 2024 que l’armée de l’air nigériane achetait 24 M-346 italiens et 10 AW-109 Trekker, tout en ayant des livraisons en attente de Wing Loong II chinois. Cette combinaison est révélatrice : un acteur militaire majeur du continent ne mise pas sur une flotte de chasseurs lourds de type occidental pour tout faire. Il répartit les missions entre avions d’attaque légers, hélicoptères, turbopropulseurs et drones armés.

La Chine gagne là où beaucoup d’États africains veulent d’abord de la disponibilité opérationnelle. Un Wing Loong n’offre pas la valeur symbolique d’un avion de chasse moderne. En revanche, il offre une permanence au-dessus de la zone, une capacité de frappe sans exposer de pilote et une intégration plus simple dans des conflits où l’ennemi ne dispose généralement pas d’une défense aérienne sophistiquée.

Le drone remplace le “tout-jet” parce que l’économie de guerre réelle l’impose

L’idée d’un remplacement progressif de l’avion de chasse classique dans certaines missions africaines n’a rien d’idéologique. C’est un arbitrage budgétaire. SIPRI estime les dépenses militaires totales de l’Afrique à 52,1 milliards de dollars en 2024, en hausse de 3 % sur un an. À l’échelle du continent, cela peut sembler élevé. À l’échelle de dizaines d’États confrontés à des besoins simultanés en personnel, blindés, renseignement, frontières, logistique et dette, c’est une enveloppe vite contrainte.

Le cadre financier général reste tendu. Reuters rapportait le 24 février 2026, en s’appuyant sur S&P et sur les données du FMI citées dans l’article, que plus de 20 pays africains font face à un risque élevé de surendettement ou à de fortes vulnérabilités. Cela pèse mécaniquement sur les achats militaires lourds. Une aviation de chasse moderne ne se résume jamais au prix d’achat des cellules : il faut des pilotes, des pièces, des moteurs, du soutien, des pistes, des munitions et une maintenance de haut niveau. Beaucoup d’États n’ont tout simplement pas la profondeur budgétaire pour soutenir cette structure complète.

Le Monde soulignait un point brutal mais utile : les drones MALE turcs et chinois vendus en Afrique coûtent “un peu plus de 3 millions d’euros”, soit environ six fois moins que leurs équivalents américains, selon l’article et les experts cités. Même si ce chiffre varie selon l’armement, la station sol et le soutien, l’ordre de grandeur explique une large part du basculement. Avec quelques drones, un État acquiert de la surveillance, de la frappe et de l’endurance. Avec un chasseur moderne, il achète aussi une lourde facture de cycle de vie.

Ce n’est donc pas que les armées africaines “renoncent” au jet par faiblesse doctrinale. Elles hiérarchisent leurs besoins. Pour frapper un pick-up, surveiller une colonne, suivre une zone désertique, appuyer un bataillon engagé contre une insurrection ou surveiller un corridor frontalier, le drone répond souvent mieux au besoin réel que le chasseur supersonique.

Le drone change la stratégie parce qu’il colle aux guerres réellement menées

La plupart des conflits où ces systèmes prospèrent ne sont pas des guerres aériennes symétriques. Ce sont des campagnes de contre-insurrection, de sécurisation de frontière, de chasse à des groupes armés, de frappes de décapitation et de surveillance persistante. Dans cet environnement, la vitesse d’un chasseur ou sa capacité de combat air-air compte moins que la présence continue au-dessus de la zone.

C’est là que des drones comme l’Akıncı ou le Wing Loong prennent l’avantage. Leur intérêt n’est pas de “dominer le ciel” au sens classique. Leur intérêt est de rester longtemps, de filmer, de transmettre, de suivre une cible mobile et de frapper sans délai. Le chasseur traditionnel garde un rôle si la menace aérienne monte. Mais dans un théâtre où l’adversaire se déplace en motos, pick-up ou petits groupes dispersés, le drone correspond davantage à l’économie tactique du conflit.

Le problème est que cette logique produit aussi une guerre plus facile à déclencher et parfois plus relâchée dans son emploi. SIPRI lie directement la montée des UAV armés en Afrique subsaharienne à un niveau élevé de victimes civiles. Le coût d’entrée plus faible et le moindre risque pour l’opérateur peuvent pousser à frapper plus souvent, parfois avec des chaînes de vérification insuffisantes. Le drone n’est pas seulement un multiplicateur de puissance. Il peut aussi devenir un multiplicateur d’erreurs si la doctrine, le renseignement et le contrôle politique ne suivent pas.

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Les constructeurs y gagnent un marché, mais surtout une dépendance durable

Pour les industriels turcs et chinois, l’Afrique n’est pas seulement un débouché de volume. C’est un marché de dépendance stratégique. Un drone exporté crée un lien durable : formation des équipages, approvisionnement en munitions, maintenance, mises à jour, support logiciel, parfois remplacement rapide des pertes. Cette dépendance compte autant que la vente initiale.

La Turquie le joue de manière explicite. Son drone ouvre des coopérations plus larges, y compris diplomatiques et militaires. La Chine joue différemment, souvent avec une logique de fourniture plus transactionnelle, mais le résultat est similaire : le pays client entre dans une relation technique continue avec le fournisseur. Pour des États à budget serré, cette dépendance peut sembler acceptable à court terme. À moyen terme, elle réduit l’autonomie de décision, car un parc de drones sans pièces, sans munition compatible ou sans soutien logiciel perd vite sa valeur militaire.

Le paradoxe est donc net. Le petit budget rend le drone attractif parce qu’il baisse le ticket d’entrée. Mais ce même petit budget peut enfermer l’acheteur dans une dépendance plus forte, car il ne lui laisse pas assez de marge pour construire rapidement une base industrielle et de soutien totalement souveraine. L’accès est moins cher. La sortie, elle, est plus difficile.

L’Afrique n’achète plus seulement des drones, elle commence à en fabriquer

Le récit d’une Afrique purement importatrice n’est déjà plus exact. Reuters montrait à l’EDEX du Caire en décembre 2025 que des acteurs africains veulent désormais produire eux-mêmes. L’Égypte a signé un protocole avec Norinco pour fabriquer des drones armés à roquettes, tandis qu’un industriel local, Amstone, exposait ses propres drones kamikazes et annonçait des contrats avec au moins trois clients non identifiés. Le message est clair : certains pays veulent désormais passer du statut d’acheteur à celui d’intégrateur, voire d’exportateur.

Le mouvement dépasse l’Égypte. Le Monde citait déjà en 2024 l’Afrique du Sud comme premier pays africain à produire un drone MALE d’attaque avec le Milkor 380, tandis que le Maroc montait des capacités d’assemblage pour des drones israéliens et que le Nigeria relançait ses ambitions locales. D’autres sources sectorielles évoquent au moins six à sept pays africains présentant des capacités visibles de production, d’assemblage ou de développement de drones, selon la définition retenue. Le seuil de “dix pays producteurs” avancé dans certains discours est donc plausible si l’on compte l’assemblage et les petits vecteurs, mais il n’est pas solidement établi par une source publique unique et incontestable.

Cette nuance est importante. Il y a bien une montée en gamme africaine. Mais on parle encore souvent d’assemblage, d’intégration, de sous-ensembles, ou de drones plus légers, pas toujours d’une autonomie complète sur les moteurs, les capteurs, les liaisons de données et les munitions. L’industrialisation progresse, mais la souveraineté technologique reste partielle.

Ce virage affaiblit la place du chasseur traditionnel, sans l’effacer totalement

Dire que le drone “remplace” l’avion de chasse est juste si l’on parle de nombreuses missions de sécurité intérieure, de frappes ciblées et de surveillance armée. Dire qu’il le remplace partout serait excessif. Un drone MALE ne remplace pas un intercepteur, ne garantit pas la maîtrise du ciel face à une armée équipée, et ne remplit pas les fonctions symboliques et stratégiques d’une vraie flotte de chasse.

En revanche, pour une grande partie des besoins réels de plusieurs armées africaines, il rend l’achat d’une aviation de combat lourde moins prioritaire. C’est déjà une rupture majeure pour les constructeurs occidentaux qui misaient sur les avions d’attaque légers, les chasseurs d’entrée de gamme ou les offres d’occasion. Le marché ne disparaît pas, mais il se rétrécit sur les segments les plus coûteux.

Le basculement le plus profond est peut-être celui-ci : en Afrique, la question n’est plus “quel avion acheter ?” mais “quel système aérien soutenable peut produire un effet immédiat ?”. Tant que les conflits resteront majoritairement irréguliers, que la dette restera lourde et que les fournisseurs turcs et chinois conserveront des offres disponibles et finançables, la réponse continuera souvent à tenir en un mot : drone.

Sources

Reuters, Big hopes for Africa: Defence firms scramble for drone market at Egypt arms expo, 8 décembre 2025
Reuters, Nigerian air force expands fleet with 34 Italian jets, helicopters, 14 octobre 2024
Reuters, Algeria, Mali report downed drone in border area but differ on details, 1er avril 2025
Reuters, African nations turn to multilateral lenders for diversification, S&P says, 24 février 2026
Reuters, Egypt’s drone deployment to border raises stakes in Sudan’s civil war, 3 février 2026
SIPRI, Trends in World Military Expenditure 2024, avril 2025
SIPRI Yearbook 2025, Proliferation and use of missiles and armed uncrewed aerial vehicles
Le Monde, Africa, the new playground for drone exporters, 5 janvier 2024
Baykar, Bayraktar AKINCI, fiche technique officielle
ADF Magazine, Made in Africa Drones Take Off, 27 janvier 2025
Military Africa, Steady growth of African-made drones recorded, 10 mai 2024

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