La Colombie choisit le Saab Gripen face au Rafale pour remplacer ses Kfir : offsets, coûts d’exploitation et politique ont pesé plus que la performance pure.
En résumé
La Colombie a tranché : pour le remplacement des Kfir, Bogotá a retenu le Gripen suédois plutôt que le Rafale français. Le contrat annoncé tourne autour d’un contrat à 3,1 milliards d’euros selon les données publiques, avec un ensemble complet incluant avions, soutien, formation et armements. La décision a surpris, car le Rafale était souvent perçu comme supérieur sur le plan des performances, des capteurs et de la polyvalence. Mais une compétition d’avions de combat ne se joue presque jamais sur la seule fiche technique. La Colombie a priorisé un appareil moderne, interopérable, moins lourd à exploiter, et surtout accompagné d’un paquet industriel et socio-économique très structuré. Le Gripen coche aussi une logique régionale : il est déjà implanté au Brésil, ce qui crédibilise l’écosystème logistique en Amérique du Sud. Pour Dassault, c’est un revers politique et commercial. Pour la Colombie, c’est un choix pragmatique, qui vise d’abord la disponibilité réelle, le budget et la capacité à tenir la posture de souveraineté au quotidien.
La décision colombienne qui bouscule les pronostics
Le feuilleton dure depuis plus d’une décennie. La Fuerza Aeroespacial Colombiana devait remplacer des Kfir israéliens vieillissants, entrés en service à la fin des années 1980 et devenus coûteux à maintenir. Cette flotte, modernisée au fil du temps, a fini par atteindre un point critique : disponibilité en baisse, pièces plus rares, et risque de rupture capacitaire.
Dans ce contexte, le Rafale avait une carte sérieuse. L’avion français est éprouvé au combat, multirôle, et souvent apprécié pour la cohérence de son système d’armes. Plusieurs signaux, au fil des années, ont laissé croire que l’offre française était proche d’aboutir.
Et pourtant, la Colombie a officialisé le choix suédois, en s’orientant vers le Gripen E/F. La séquence a été perçue comme un “revers de dernière minute” parce qu’elle intervient après de longues discussions et parce que des montants circulant dans le débat public laissent penser que la proposition française pouvait être compétitive, voire légèrement inférieure en prix facial.
Mais une commande de chasseurs ne se juge pas au prix d’entrée. Elle se juge au coût réel sur 30 ans.
Le contenu du deal : plus qu’un avion, un paquet complet
Le point le plus important est souvent celui que les lecteurs voient le moins : le contrat n’achète pas seulement des cellules. Il achète un système.
Côté suédois, les informations publiques décrivent un ensemble comprenant :
- des avions (avec une flotte annoncée à 17 appareils dans les données les plus reprises),
- des armements,
- la formation pilotes et mécaniciens,
- le soutien initial,
- et surtout des offsets industriels et des projets de coopération au sens large.
Ce dernier élément compte énormément en Amérique latine. Les gouvernements attendent des bénéfices visibles : emplois, transferts de compétences, partenariats industriels, retombées civiles. Dans certains cas, c’est un critère presque aussi politique que militaire.
En face, la France peut proposer une coopération industrielle. Mais le “pack” suédois a été perçu comme plus lisible, plus extensif, et mieux aligné sur la narration politique interne : “on achète, mais on récupère quelque chose pour le pays”.
Le Rafale reste supérieur, mais la Colombie n’achète pas une vitrine
Soyons francs : dans l’absolu, le Rafale est généralement considéré comme plus performant que le Gripen sur plusieurs points structurants.
La puissance et la charge utile
Le Rafale est bimoteur. Il offre une marge de sécurité, une endurance et une capacité d’emport souvent supérieures. Il peut porter plus de carburant et plus de charges, ce qui joue sur les distances franchissables, le nombre d’armes emportées et la capacité à tenir des missions longues.
La polyvalence “haute intensité”
Le Rafale a été conçu pour encaisser des missions complexes : supériorité aérienne, frappe profonde, anti-navire, pénétration, appui, reconnaissance. Son architecture le rend très à l’aise dans des scénarios denses, avec un haut niveau de fusion de données et des capteurs solides.
La robustesse d’un système d’armes éprouvé
L’avion français a accumulé des opérations. Il dispose d’un retour d’expérience large, ce qui rassure souvent les armées : disponibilité, maturité des armements, doctrine.
Sur le papier, difficile de contester cet avantage. Pourtant, la Colombie n’achète pas un avion pour rivaliser avec les grandes puissances. Elle achète une capacité crédible de police du ciel et de dissuasion régionale.
Le Gripen comme “bon niveau” : suffisant pour le besoin colombien
Le choix du Gripen s’explique d’abord par l’adéquation au besoin réel.
La Colombie doit surveiller un territoire vaste, entre mer des Caraïbes, Andes et Amazonie. Elle doit intercepter, montrer le drapeau, sécuriser ses espaces aériens, et garder une capacité d’action rapide. Elle n’est pas dans une logique de frappe lourde à longue distance façon “guerre entre États industriels” permanente.
Dans ce cadre, le Gripen apporte des qualités très concrètes :
- un avion moderne,
- une maintenance pensée pour être rationalisée,
- une forte compatibilité réseau,
- une consommation plus contenue,
- et un format adapté aux budgets soutenables.
C’est ici que la différence se fait : le Rafale peut être “meilleur”, mais la Colombie peut considérer que cette marge de performance n’est pas décisive au quotidien, face à un arbitrage budgétaire et politique.
Le facteur-clé que tout le monde sous-estime : le coût de possession
La variable la plus lourde, c’est le coût de possession.
Un avion de chasse ne se paie pas une fois. Il se paie tous les jours : carburant, pièces, disponibilité moteur, heures de maintenance, outillages, simulateurs, contrats de soutien, modernisations, munitions, entraînement.
Le Gripen a été positionné dès l’origine comme un chasseur “efficace et exploitable”. Il vise une maintenance plus légère, des cycles de réparation optimisés, et une empreinte logistique raisonnable.
Le Rafale, lui, reste un avion plus lourd, plus puissant, plus polyvalent, mais aussi plus exigeant. Même si la France peut travailler les coûts, l’acheteur sait qu’un bimoteur multirôle de ce niveau nécessite des budgets plus constants.
À l’arrivée, si Bogotá veut une flotte disponible, avec un taux de sortie régulier, et un coût maîtrisé, le Gripen devient un choix rationnel, même s’il renonce à une partie de la “réserve de puissance” du Rafale.
La dimension politique : l’offset suédois comme argument de souveraineté
La bataille ne se joue pas seulement entre avionneurs. Elle se joue entre gouvernements.
Le choix suédois a été associé à un paquet de coopérations dépassant la seule défense. C’est un outil politique interne : il devient plus facile de justifier une dépense militaire si elle se transforme en projets visibles, en investissement local, en transfert de compétences, voire en retombées civiles.
Dans un pays où la dépense de défense est scrutée, et où les priorités sociales restent fortes, cette mécanique pèse lourd.
La France peut proposer des compensations. Mais si l’offre suédoise est jugée plus “rentable politiquement”, elle gagne des points au-delà du cockpit.
Les contraintes techniques cachées : moteurs, exportations et calendrier
Il existe aussi des contraintes plus discrètes.
Le Gripen E utilise le moteur F414. Cela peut sembler paradoxal : acheter suédois, mais dépendre d’un moteur américain. Dans d’autres dossiers, cette dépendance a parfois ralenti ou complexifié certains exports, car il faut des autorisations.
Mais dans le cas colombien, le montage paraît avoir été sécurisé dans la négociation, et la Suède a pu rassurer sur le calendrier et l’architecture du contrat.
Le calendrier, justement, est un argument majeur. Entre une offre techniquement superbe mais longue à livrer, et une offre “assez performante” mais mieux verrouillée en livraison, l’acheteur peut choisir la seconde. Un pays qui craint la rupture capacitaire privilégie souvent le plan le plus concret.
Le poids du voisin brésilien : l’effet “club Gripen” en Amérique latine
C’est un point stratégique : le Gripen n’arrive pas seul en Colombie.
Le Brésil est déjà un opérateur majeur du Gripen. Il a développé une relation industrielle et opérationnelle avec Saab. Cela change la perception régionale.
Pour la Colombie, cela signifie :
- des retours d’expérience en Amérique du Sud,
- des possibilités de coopération,
- une proximité géographique pour la formation et certains flux logistiques,
- et un effet d’entraînement sur les standards.
Dans une région où les budgets restent contraints, l’idée d’un “écosystème régional” est attractive. Elle réduit le sentiment de solitude face à un avion sophistiqué.

Le signal envoyé aux autres pays de la région
La question est logique : est-ce que cela peut inciter d’autres pays à faire pareil ?
Oui, mais avec nuance.
Le message implicite, c’est qu’un pays peut moderniser sa chasse sans acheter le haut du panier. Un chasseur “4,5e génération” moderne, bien équipé, avec un bon radar AESA, une suite de guerre électronique crédible et une intégration missiles efficace, suffit largement pour la plupart des scénarios régionaux.
Cela peut influencer des pays qui cherchent :
- une solution “suffisante” plutôt qu’exceptionnelle,
- un coût de cycle de vie plus maîtrisé,
- et un package de coopération politique et industrielle.
Mais cela ne signifie pas la fin du Rafale en Amérique latine. Chaque pays a une doctrine différente. Un État qui veut une capacité de frappe plus lourde, une endurance supérieure, ou un outil plus dissuasif peut continuer à regarder des plateformes plus haut de gamme.
Le vrai risque, pour la France, est ailleurs : perdre la dynamique narrative dans une région où l’image à l’export compte presque autant que la performance.
Le revers français : une défaite commerciale, mais aussi un avertissement
Pour Dassault, ce dossier colombien est un revers net. Non seulement parce qu’il s’agit d’un contrat important, mais parce qu’il aurait ouvert une porte régionale.
Il rappelle une vérité crue : dans les compétitions modernes, la meilleure plateforme ne gagne pas toujours. Le gagnant est souvent celui qui propose :
- la meilleure soutenabilité,
- un financement plus lisible,
- des offsets plus “politiquement vendables”,
- et un calendrier plus sûr.
La France conserve un atout majeur : le Rafale a prouvé sa valeur, et son portefeuille export est solide. Mais le cas colombien montre qu’en Amérique latine, l’avion “suffisant, moderne, bien packagé” peut battre l’avion “excellent”.
Et cette logique peut s’étendre à d’autres régions du monde.
Ce que cette décision dit de la guerre des chasseurs en 2026
Ce dossier est un symptôme. Il montre que le marché bascule vers une équation plus froide :
- disponibilité,
- coût total,
- coopération industrielle,
- et crédibilité politique.
La performance pure reste importante. Mais elle n’est plus la variable finale.
Dans beaucoup de pays, l’avion de combat devient une dépense de souveraineté sous contrainte budgétaire. Le vainqueur est celui qui transforme une facture militaire en narration nationale : emplois, technologie, autonomie, bénéfices visibles.
La Colombie n’a pas choisi un avion “faible”. Elle a choisi un avion à son échelle, avec un paquet jugé plus cohérent. Et elle a envoyé un message clair au marché : le prestige ne suffit pas, il faut une solution complète.
Sources
Saab – Press release “Saab signs contract for Gripen E/F with Colombia”, 15 novembre 2025
Reuters – “Saab signs 3.1 billion euro Gripen fighter deal with Colombia”, 14 novembre 2025
AeroTime – “Colombia signs €3.1 billion deal with Sweden’s Saab for 17 Gripen E/F jets”, 15 novembre 2025
Breaking Defense – “Colombia signs $3.6B deal for Gripen fighters”, 14 novembre 2025
European Security & Defence – “Colombia orders 17 Gripen E/Fs”, 17 novembre 2025
Al Jazeera – “Colombia’s Petro inks $4.3bn deal for 17 fighter jets…”, 15 novembre 2025
El País (América Colombia) – annonce du choix Gripen et détails de l’offset, 3 avril 2025
Janes – “Colombia selects Saab Gripen to replace IAI Kfirs”, 4 avril 2025
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